D’un référendum à l’autre et la suite

Je suis seul de mon équipage/Les gens d’ici sont peu violents
Parce qu’ils ont viande sous la dent/Et ventre plein n’a pas de rage […]
Je suis un pou dans ce pays/En même temps suis un géant
Qui a bâti géant soumis […]
Quelqu’un viendra gagner ma guerre/Peut-être vot’fils, ainsi faut-il.

Félix Leclerc. Chant d’un patriote

« On est des minables, une gang de minables. » Voilà ce que j’ai répété mille fois, ce 20 mai 1980 au soir, à qui voulait l’entendre… et encore plus intensément à qui ne le voulait pas. Mon univers mental s’obstinait à ne pas vouloir comprendre qu’une nation pouvait refuser de prendre ses affaires en main. Quarante ans déjà d’opportunités gâchées.

Quelques sujets dans l’air du temps pour illustrer la chose : nous pourrions avoir notre banque centrale, puissant instrument d’orientation économique en ses temps de pandémie, nos politiques d’immigration pourraient être adaptées à nos besoins sans interférence canadienne, des politiques énergétiques ouvertes sur l’avenir, pas de pétrole, pas de pipeline, un budget doublé sans dédoublement de ministères fédéral, provincial aux tiraillements sans fin, tiraillements dont on ne prend même plus la peine de souligner les turpitudes, de guerre lasse. Nous pourrions aussi avoir une société plus égalitaire (je ne me berce toutefois pas de grandes d’illusions). Bien sûr, nous sommes collectivement des privilégiés de ce monde, bien sûr, nous avons collectivement fait des progrès, non pas grâce au fédéralisme, mais malgré lui, bien sûr, toutes nos décisions collectives n’auraient pas été toujours des plus brillantes. En revanche, par les temps qui courent, lorsque je jette un coup d’œil vers le sud je nous trouve collectivement presque géniaux. Comme me le dit régulièrement un de mes amis pourquoi se contenter d’un pain tranché quand nous avions la possibilité de détenir la boulangerie.

Je pensais qu’on ne se remettait jamais d’un rêve brisé, d’une trahison que l’on s’inflige à soi-même. Au poker il y a le « all in », le tout ou rien. En politique il y a le référendum. C’est oui ou non pis si tu perds arrange-toi avec le reste ! Lorsqu’est venu 1995, j’étais en admiration devant tous ceux qui se redonnaient sans compter ; pour ma part, le commerce familial, la vie familiale, quatre enfants avaient presque heureusement fini par me distraire de la politique, élément central de ma vie pendant toute ma jeunesse. Lorsque Jean-Rock Boivin, commentateur invité à la télé de Radio-Canada et ancien bras droit de René Lévesque, eut prédit en voyant les premiers résultats en ce 30 octobre 1995 que l’avance du Oui venu de l’Est du Québec ne pourrait contenir la vague du Non de l’Ouest, je me mis quand même à savourer pendant l’heure suivante l’avance du Oui me disant que pendant quelques minutes nous y étions ! On se console comme on peut. Grande blessure dessous l’armure, pas encore guérie. Ma perspective était pourtant moins cassante et condescendante qu’en ce 20 mai 1980.

À la lumière d’une meilleure connaissance de l’histoire, elle a évolué. L’histoire des peuples nous enseigne que tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir. Les Arméniens, les Tibétains, les Palestiniens, les Irlandais, les Écossais, les Catalans, sont toujours bien là. Nos Premières Nations ne devraient-elles pas statistiquement être disparues de nos radars ? Et pourtant malgré leur faible poids démographique, notre incompréhension de leur vision du monde, le mépris affiché par certains d’entre nous, le maintien du régime d’apartheid toujours imposé par le gouvernement fédéral, elles sont toujours debout et de plus en plus présentes. S’il y a une leçon de continuité à retenir, elle vient bien de là. Marié à une Acadienne, j’ai eu l’occasion d’approfondir le phénomène acadien, et la mort statistique que certains Québécois leur prédisaient est très loin d’arriver même sans statut majoritaire. Les Québécois auraient beaucoup à apprendre de leur sens de la continuité et nos institutions auraient tout avantage à intensifier les relations avec ces communautés au lieu de les regarder de haut.

Un certain regard sur notre propre histoire économique nous montre que nous revenons de très loin puisqu’au début du XXe siècle au Québec, après s’être vu infligé en l’espace de 15 ans des pertes d’entreprises dues en grande partie à une nouvelle phase d’industrialisation à laquelle nos entrepreneurs n’étaient pas préparés, nous manquions cruellement d’instruments collectifs de prise en main de notre avenir. Nous nous sommes donc mis à la tâche. La création à Montréal en 1907 d’une école d’administration, HEC Montréal, vouée à la reconquête économique des Canadiens français, la fondation des caisses populaires à Lévis devenu le Mouvement Desjardins, une puissante institution dans plusieurs secteurs de l’épargne (par contre, on est en droit de se demander si aujourd’hui ces deux institutions n’ont pas perdu leur âme), la fondation de coopératives agricoles, la mise en place de maisons de courtage, la nationalisation de l’électricité commencée en 1944 et j’en oublie nous ont tranquillement aidé à prendre notre place. Les mouvements nationalistes des années 1900 à 1960 ont poussé pour qu’advienne cette reprise en main. Les réalisations des années 60 et suivantes sont directement issues de ces mouvements que certains de nos intellectuels bien-pensants de la fin des années 50 ont méprisés, les considérant en bloc comme dépassés, attachés à un catholicisme vieillot, en somme des « nationaleux ».

Les temps présents sont durs pour l’idée d’indépendance, mais nous sommes en bien meilleure position qu’au début du siècle dernier. Les pensées, les idéologies ont parfois des parcours sinueux, imprévus et resurgissent au moment et là où nous ne les attendions plus. L’indépendance, la prise en main de notre avenir à tous les niveaux ne relèvent pas que du politique, elles doivent s’inscrire en chacun de nous comme allant de soi et ce n’est qu’à ce moment que nous serons prêts.

L’être humain nait dépendant et ses premières années de vie sont un colossal effort instinctif pour s’en dégager. Plus tard vient la conscience et cette possibilité de choisir sa voie en toute connaissance de cause. Mais en même temps, l’être humain fait face à des contraintes de tous ordres qui se dressent devant lui qu’elles soient émotives, familiales, sociales, éducatives, spirituelles, économiques, culturelles et qui voilent la vérité. En outre, de forts courants idéologiques, souvent contrôlés par les classes dominantes, traversent différentes périodes historiques afin de brouiller les esprits. Donc, malgré une époque où la jeune génération semble s’être éloignée du sentiment de grande injustice de notre situation politique et de la nécessité d’y remédier rapidement nous pouvons inlassablement à travers nos institutions, nos actions personnelles insufflées dans tous les domaines cette idée universelle que se sortir de la dépendance est chose bonne, bien et vraie, qu’« en même temps, suis un géant » et que quelqu’un viendra gagner la guerre : « Peut-être votre fils, peut-être votre fille, ainsi faut-il ».

 

* Président de l’IREC. Homme d’affaires.

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