extrait en primeur: Chronique du référendum de 1995. Les six dernières semaines

L’auteur a été conseiller en communication auprès du Secrétariat à la restructuration du gouvernement du Québec en 1995. Nous vous présentons ici un extrait de son roman La Taupe, tome 4. Chronique du référendum de 1995. Les six dernières semaines.

En fin d’après-midi, ce dernier lundi, Frédéric file à Québec par l’autoroute de la rive Nord avec Mylène. Ils s’approchent du chemin du Roy et observent le fleuve tout près. Ils s’arrêtent tous deux au quai de Deschambault, leur lieu de prédilection. Mylène admire les falaises de Lotbinière, qui tombent dans le fleuve et que le dernier soleil du jour fait passer de l’ocre au roux. À dix-huit heures, la Volkswagen repart et fonce sur Portneuf. Avant de reprendre l’autoroute, Frédéric s’arrête à la station-service de cette ville papetière.

En faisant le plein, ils écoutent les nouvelles nationales de 18 h, tous deux, au réseau anglais de CBC, The World at Six. Ils entendent le sommaire de l’émission d’affaires publiques As it happens. On y annonce une entrevue exclusive avec le leader parlementaire du Parti libéral du Québec à l’Assemblée nationale, sur le déroulement de la campagne référendaire.

Pierre Paradis y lance un appel à l’aide au Canada. Le ton est dramatique et la radio anglaise présente son entrevue comme une demande de la dernière chance.

– Nous allons perdre le référendum, confie le leader parlementaire du Parti libéral à Québec, si le Canada anglais ne prend pas un engagement ferme de renouveler la fédération. Les Québécois ne voient pas la lumière au bout du tunnel s’ils votent NON au référendum. Il faut qu’on puisse leur donner de l’espoir s’ils votent NON, et, pour ça, on a besoin d’un engagement ferme du Canada, de tous les leaders du Canada, et ce dès maintenant. Les premiers ministres des provinces doivent parler avant le référendum !

Cela ressemble à un cri de désespoir, lancé à froid, un dernier appel des fédéralistes. Pierre Paradis succède ce jour-là au Pierre Elliott Trudeau de mai 1980, pour le dernier appel du NON.

Il est vrai, pense Frédéric, que c’est peut-être aussi le lancement de la course au leadership du Parti libéral du Québec auquel on assiste. Advenant un OUI, Daniel Johnson jr sera expulsé de son poste, manu militari, c’est sûr ! Pierre Paradis se positionne comme le principal aspirant, avant Liza Frulla, qui, elle aussi, veut ce poste. Frédéric n’en revient pas de ce qu’il entend.

Alors que le pompiste fait le plein, il s’appuie au toit un moment en écoutant la radio. L’appel tombe comme un rideau sur une pièce de théâtre. L’homme politique dit à l’animateur de Toronto :

– Le premier ministre Chrétien peut faire quelque chose ; les premiers ministres des autres provinces doivent mettre la politique de côté et sortir de leur léthargie pour dire ce qu’ils vont changer dans cette confédération. Il faut annoncer un engagement précis aux citoyens du Québec.

Pierre Paradis ajoute qu’un discours comme celui de Pierre Elliott Trudeau, six jours avant le référendum de 1980, pour convaincre les indécis, cela n’est plus suffisant cette fois. Si Jean Chrétien veut répéter cet exploit, cela doit se faire avec l’appui des premiers ministres de toutes les provinces du Canada. Cette déclaration passe en onde justement la veille de la participation de Jean Chrétien au grand ralliement des forces du NON à Verdun.

Le leader parlementaire des libéraux à Québec met la pression maximale sur les orateurs qui prendront la parole le lendemain, mais il en appelle également au premier ministre de l’Ontario. Il déclare que le groupe parlementaire libéral du Québec a gagné la bataille des chiffres à l’Assemblée nationale.

Autrement dit, les dommages faits contre le ministre de la Restructuration, et par ricochet aux études que pilote ce ministre, ont entraîné un tort irréparable au OUI. À ses yeux, le fait d’avoir massacré le nouveau messager en chef de la bataille des chiffres a annihilé l’argumentation économique pour la souveraineté. Ottawa a remporté sa victoire par celui qui paraît désormais comme son messager au sein du Conseil des ministres à Québec. Frédéric n’est pas loin de lui donner raison.

– Néanmoins, prévient le leader des libéraux, le OUI gagne la bataille des cœurs. C’est pourquoi on s’attend à ce que les premiers ministres des autres provinces s’engagent immédiatement.

Il mentionne les noms de Mike Harris, premier ministre de l’Ontario, de Mike Harcourt, premier ministre de Colombie-Britannique, de Clyde Wells, premier ministre de Terre-Neuve, de Frank McKenna, premier ministre du Nouveau-Brunswick.

– La stratégie du NON ne peut pas être basée seulement sur les chiffres, conclut-il. On a besoin d’autre chose. Nous voulons redonner un espoir de changement aux Québécois pour que le NON l’emporte. Sinon, nous perdrons le référendum, nous, les forces du NON. Nous voyons partout ce qui se passe dans les villages, dans les villes, hors de Montréal, nous entendons les réflexions des gens et nous constatons que nous ne sommes pas le camp de l’espoir.

Frédéric est sidéré par cette confidence de l’adversaire. Évidemment, elle n’est pas faite en français. Cela signifie que les forces du NON sont paniquées.

Pierre Paradis a fait, au nom de tous ses collègues, la mise en garde officielle du Parti libéral du Québec au Canada, ce lundi 23 octobre 1995, à une semaine tout juste du référendum. Il a fait savoir : si vous ne faites rien, nous perdons le référendum !

Frédéric reste un moment sous le choc de cette reconnaissance de la défaite du NON si proche. En y repensant bien, il acquiesce à l’évaluation de Pierre Paradis sur la guerre des chiffres.

« Diable, se dit-il en remontant dans l’automobile, si nous avions avait fait la bataille des chiffres avec Bernard Landry ou Louise Beaudoin au lieu d’Achille Leblanc à titre de ministre délégué à la Restructuration, nous aurions gagné cette bagarre des chiffres ; par conséquent, nous serions en avance sur le NON. Nous aurions remporté le débat sur la question à l’Assemblée nationale durant la deuxième semaine de septembre au lieu d’être cassés par un scandale qui a miné le camp du OUI pendant toute une semaine. Nous n’aurions pas perdu notre élan pour les trois dernières semaines de septembre. L’offensive serait restée entièrement nôtre ».

Mylène regarde Cap-Santé, perché sur sa droite, et le retournement du cours du fleuve, juste au-delà. C’est comme la campagne référendaire, pense-t-elle, cela change de direction, c’est comme les sinuosités du fleuve, c’est comme de passer de Deschambault à Cap-Santé.

Le conducteur songe : si nous n’avions pas connu ce ralentissement qui nous a cassés pendant une semaine, ce scandale dû à un entrisme des adversaires, jusqu’au plus haut niveau de ce secrétariat et de l’INRS, cet entrisme qui a rendu M. Parizeau malade et qui a démoralisé tout le monde au Secrétariat, nous serions vainqueurs plus nettement à ce stade-ci. Heureusement il y a eu l’arrivée de Lucien Bouchard comme solution de la dernière chance, pour imposer un changement complet de perspective.

Néanmoins, la contre-performance inouïe d’Achille Leblanc a réussi à tuer l’élan de Jacques Parizeau pendant trois semaines. Quel malheur ! Si nous perdons le référendum, ce ministre-là en sera clairement la cause. Il s’est brûlé volontairement, peut-on dire, sur directive clairement, étant donné la destruction du secrétariat qu’il a commandé, et pour une gestion plus que discutable des contrats informatiques liés à des firmes de recherches avec lesquelles il avait des liens avant d’aller en politique. Quand on regarde tout ça rétrospectivement, on ne peut que se demander s’il l’a fait exprès, sur ordre d’Ottawa.

À quel désastre a mené Achille Leblanc ! Sans l’arrivée de Lucien Bouchard, pour le reléguer aux oubliettes, c’était perdu. C’est quasiment inimaginable qu’il y ait eu un tel fiasco politique pour des études, qui aux quatre cinquièmes, étaient des études très valables !

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