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Dany Laferrière. Petit traité sur le racisme

Dany Laferrière
Petit traité sur le racisme, Boréal, 2021, 213 pages

Dans la foulée des débats sur le racisme et l’antiracisme qui prennent beaucoup d’ampleur depuis un an avec la mort tragique de George Floyd, à Minneapolis, l’académicien Dany Laferrière a publié un petit traité sur le racisme pour donner sa parole sur le sujet. Dès le départ, l’écrivain a la vertu de dissiper les confusions multiples en affirmant vouloir circonscrire l’objet de sa réflexion au seul racisme « qui se pratique aux États-Unis contre les Noirs américains » (p. 9). Le lecteur peut donc être soulagé d’apprendre que l’auteur ne confond pas l’ensemble des « Blancs » d’Occident aux crimes qui se commettent aux États-Unis et ne se lance pas dans des séances de Québec bashing. Étranger au wokisme, il n’écrit pas « blanc » avec un petit b à côté du « Noir » avec un grand N pour « renverser les rapports maître-esclaves ». Laferrière n’est pas non plus un extrémiste qui bannit le mot « nègre » en toute circonstance, lui qui l’utilise sans gêne lorsqu’il le trouve nécessaire.

Au lieu d’un bréviaire militant comme nous sommes trop habitués à en voir publier depuis plusieurs années, l’auteur nous propose une méditation sur la condition noire américaine, lui qui se permet à la fois de penser les temps présents, de faire des détours par l’histoire et d’évoquer de grandes figures de la cause de l’égalité raciale. L’auteur revient ainsi sur la condamnation de Derek Chauvin, dont il ne comprend pas l’accusation de meurtre « involontaire » : il déplore ce qu’il considère comme un « deux poids, deux mesures » (p. 25) dans le traitement judiciaire des Noirs et des Blancs. La violence policière passe aussi dans son collimateur, mais on a envie de demander à l’auteur s’il ne craint pas qu’un procès excessif des services policiers ne finisse pas par susciter chez les agents de police la peur d’intervenir. L’aveuglement volontaire de policiers devant des méfaits commis par des criminels est connu depuis plusieurs années, alors que plusieurs d’entre eux ont maintenant la crainte de se faire filmer et de faire le tour des réseaux sociaux, ce qui pourrait leur valoir un limogeage. Laferrière ne craint-il pas l’amplification du phénomène des zones de non-droit ? De cela, il ne sera nullement évoqué dans ce traité.

L’auteur enchaîne les grands personnages de la condition noire, en passant par des figures de la guerre de Sécession comme Harriet Tubman et Frederick Douglass, en passant par Lincoln et Harriet Beecher Stowe. S’y ajoutent quelques réflexions sur les méthodes des racistes d’autrefois comme le KKK, Charles Lynch et sur leurs détracteurs comme Malcolm X et Martin Luther King. Si on y apprend quelques informations intéressantes sur l’histoire des Noirs aux États-Unis, Laferrière n’apporte néanmoins pas grand-chose à la réflexion. Tout le long de l’essai, on a l’impression de lire quelqu’un qui pense à voix haute en tentant de faire le tri dans ses idées, sans aller bien loin. Nous ne sommes pas dans les formules slogans ou clés en main, mais non plus dans les observations fines et marquantes. Cela n’empêche pas l’écrivain de nous laisser quelques remarques pertinentes, notamment sur la victimisation à outrance, la manie de rendre des mots tabous et la panique de certains antiracistes de se croire racistes. Dans une réflexion sur l’art pratiquée par les Noirs, il lance cet appel à sortir du cadre trop étroit de l’antiracisme permanent : « On peut concevoir sa vie sans l’autre. […] On est passé si près de tordre le cou à cette bêtise qui impose à l’artiste noir de ne parler que de sa condition raciale » (p. 171).

Au-delà des propos sur le passé douloureux des Noirs américains, l’auteur évoque aussi les grands thèmes de l’heure, comme l’affaire George Floyd ou la présence politique de Donald Trump. Sur ce dernier, quelques exagérations sont de mises, comme cette idée qu’il aurait « envoyer ses hommes attaquer le Sénat américain » (p. 175), évoquant ici l’invasion du Capitole le 6 janvier dernier par des partisans du président sortant. À ce sujet, rien, à ce jour, n’a prouvé que Trump aurait planifié ou encouragé une telle invasion, même s’il est parfaitement légitime de critiquer la manière dont il a pu galvaniser ses partisans. Mais outre cela, Laferrière commet aussi d’autres inexactitudes qui laissent songeur. Par exemple, quand il commence son ouvrage en affirmant qu’il traite d’une affaire « de Blanc et de Noir où le Blanc concentre entre ses mains tous les pouvoirs » (p. 10), on a envie de lui demander s’il écrit bien en 2021. Le Noir américain n’a-t-il vraiment aucun pouvoir ? Comment expliquer, dans ce cas, le nombre de Noirs qui deviennent entrepreneurs, médecins, professeurs, hommes ou femmes politiques ?

Il en est de même lorsque Laferrière nous affirme que « la technique » des policiers américains serait simple : « Tout jeune Noir doit avoir un casier judiciaire avant dix-huit ans » (p. 180). À en croire un tel propos, la police américaine viserait systématiquement chaque citoyen noir, qu’il commette un crime ou non. Si l’on peut déplorer et réclamer la fin des arrestations injustifiées, qui peuvent aller jusqu’à la brutalisation et même jusqu’à la mort d’une personne arrêtée, il y a quand même des limites à faire dans la généralisation abusive. Cela est d’autant plus vrai que Dany Laferrière évite un sujet important qu’est la violence des Noirs entre eux, lui qui évoque brièvement « qu’un Noir peut en tuer un autre aussi ! Une part des meurtres sont faits par des Noirs sur des Noirs » (p. 160). Ici, ce qu’omet de préciser l’auteur, c’est que ce n’est pas seulement « une part » des homicides de Noirs qui sont commis par d’autres Noirs, mais l’écrasante majorité. Quelques semaines après la mort de George Floyd, la journaliste Heather Mac Donald racontait dans le City Journal les histoires dramatiques de dizaines de jeunes Noirs qui avaient été tués par d’autres Noirs dans des ghettos de Chicago, Baltimore, Kansas City et d’autres villes depuis la tragédie de mai 2020. Elle ajoutait que les meurtres de Noirs par des policiers constituaient 3 % des victimes noires d’homicides1. De cela, Laferrière n’évoque presque rien.

En somme, si le livre de Dany Laferrière peut connaître quelques passages pertinents pour comprendre la situation des Noirs aux États-Unis, il n’en demeure pas moins que l’auteur ne va pas plus loin que le commentaire en surface. Surtout, il évite des sujets extrêmement importants du débat actuel, notamment sur le racisme de certains antiracistes influents, non seulement contre les Blancs, mais aussi contre les Noirs dont on considère qu’ils ne peuvent arriver à l’heure ou faire preuve de performance… Et que dire d’un candidat à la mairie de Montréal qui se plaignait, il y a quelques mois encore, que la nouvelle commissaire à la lutte contre le racisme de la ville ne soit pas Noire ? Des thèmes comme la concurrence victimaire, les dérives du racialisme et le retour de préjugés grossiers au sein d’une frange importante de l’antiracisme militant devraient impérativement faire l’objet de plus amples réflexions. Hélas, ce n’est pas sur cette voie que Dany Laferrière fait son chemin, lui qui nous laisse un petit traité bien incomplet, et presque inutile au débat public. Il aura au moins l’avantage de fournir une parole plus modérée face à un camp antiraciste qui se radicalise de jour en jour.

Philippe Lorange
Bachelier en science politique et philosophie – Université de Montréal

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