Marco Micone. On ne naît pas Québécois, on le devient

Marco Micone
On ne naît pas Québécois, on le devient, Del Busso éditeur, 2021, 129 pages

Marco Micone est sûrement familier à la majorité des lecteurs de L’Action nationale, pour autant qu’ils lisent Le Devoir ou s’ils ont milité pour le Parti québécois des belles années. Cet érudit – qui n’ignore pas l’auteure du Deuxième sexe –, s’en est inspiré pour le titre de son ouvrage. Qu’on en juge : « On ne naît pas Québécois, on le devient. Contrairement à ce que pense la droite identitaire [sic], il n’y a pas d’identité innée et immuable. L’identité est une construction historique et sociale […] C’est en vivant au Québec qu’on devient québécois » (p. 83). Le ton est donné dès les premières pages où il s’en prend aux « identitaires de droite » (se reconnaîtront-ils ?) pour leur discours anti-immigrants. S’affichant comme défenseur de la justice sociale, il affirme faire partie de cette génération qui a remis en question une société aux couleurs sépia et aux accents groulxiens [resic] (p. 16). Arrivé d’une Italie incapable de bien faire vivre ses enfants au milieu des années cinquante, il ne pourra, comme hélas beaucoup de ses congénères, se voir admis au sein d’une école publique francophone. Il en résultera, on le comprend, une plaie qui tardera à se cicatriser. C’est donc à McGill que Marco Micone étudiera la littérature québécoise.

 

L’ouvrage, de dimension modeste, se compose de 13 chapitres suivis d’un épilogue. L’impossibilité de les présenter tous m’a conduit à faire une sélection de ceux susceptibles d’intéresser mon lecteur. Alors, je débute avec un sujet sensible déjà annoncé ci-haut : les immigrants. Dans « La colère d’un immigrant », l’auteur fait allusion aux « voleurs de jobs » des années d’après-guerre qui ont laissé place aux « voleurs de langues » (conflit à St-Léonard) remplacés à leur tour aujourd’hui par les « voleurs de laïcité ». À propos de ces derniers, son article dans Le Devoir du 12 juin 2019 intitulé « Hier les Italiens, aujourd’hui les musulmans », lui a attiré une volée de bois vert. On retrouve dans ce chapitre une partie du contenu de cet article où il s’oppose à la pourtant très modérée loi 21. « Il faut être d’une grande naïveté pour croire que la loi 21 sur la laïcité de l’État existerait sans la présence des musulmans » (p. 91). Comment le contredire ? Tant que nos enfants n’auront pas comme enseignants des hommes portant un stremeil, un turban à la Jagmeet Sing ou des soutanes comme celles des Frères des Écoles chrétiennes du temps de mon secondaire, y en n’a pas d’problèmes ! comme le dirait un humoriste ayant les mêmes initiales que l’auteur. De toute évidence, Marco Micone ignore l’existence d’un islam politique dont l’influence, ici comme ailleurs, se fait grandissante depuis une dizaine d’années.

 

Son chapitre « Speak What » dont le titre fait allusion, cette fois, au « Speak White » de la regrettée Michèle Lalonde s’avère à mes yeux le plus contestable. En effet, malgré la reconnaissance de la précarité du français, surtout à Montréal, par nul autre que le gouvernement Trudeau avec ses présumés efforts (de façade ?) annoncés pour y remédier, pour l’auteur, s’il est vulnérable, le français n’est pas en péril. « Les seules langues qui risquent de disparaître sont celles des immigrants » (p.39). La belle affaire… Faut-il sortir nos mouchoirs et pleurer sur l’avenir, par exemple, du kiniarwanda parlé par ceux qui ont fuit les conséquences de la tragédie de 1994 ? Quant à l’italien, si j’en juge par la langue utilisée par les jeunes de 20-30 ans dans la Petite Italie lors des matchs de foot internationaux de leurs Azzuris, leur choix linguistique n’est sûrement pas dû à l’intransigeance d’une autre époque de nos écoles publiques francophones.

Celui dont je ne mets pas en doute l’amitié et l’estime qu’il a toujours affiché envers notre collectivité se voudrait plus pertinent avec son chapitre « Les allophones et la souveraineté » s’il avait rafraîchi ses données. Il écrit (p. 51) que les sondages révèlent que 25 ans après la fondation du PQ (soit en 1993) l’appui à la souveraineté dépasse à peine 50 %. Un % qui nous réjouirait en 2021… Et il poursuit : « Le 30 octobre, nous, les allophones, pouvons faire la différence entre la victoire et la défaite du camp souverainiste ». Voilà qui donne raison à la fameuse diatribe de Jacques Parizeau ! L’auteur cite Michel David du Devoir qui y a vu les 45 000 voix manquantes pour remporter le référendum.

Concernant une question on ne peut plus d’actualité dans un contexte de présumée rareté de main-d’œuvre, il insiste sur l’importance de l’immigration, mais est-il pertinent de se rapporter aux exemples allemands et français des années 1960 ? Au delà du Rhin on assiste de nos jours à l’avènement d’une « Petite Turquie » où Erdogan souhaitait l’an dernier faire campagne. Quant à la France, j’ai vu ce qu’est devenu le département de Seine-St-Denis, il y a quelques années, en allant, 45 ans après une première visite, revoir la cathédrale de l’abbé Suger. Communautarisme quand tu nous tiens ! On en est loin, mais comme le veulent les adages : « Si la tendance se maintient et si le passé est garant de l’avenir » la prudence s’impose. Ceci tout en tenant compte de la mise en garde de l’auteur : si on ne nait pas québécois, on peut naître exclu et donner l’exclusion en héritage. À éviter il va sans dire.

Le titre du dernier chapitre « Traduire, tradire » n’est pas sans nous rappeler le « Traduit du » de Gaston Miron. En fait, tradire se rapporte à tra-dire en pensant à « dire entre » (tra = entre en italien). En signalant avoir traduit dans les années 1990 Goldoni, Gozzi et Shakespeare, il reconnaît avoir transformé les textes d’origine. Toute traduction est une adaptation écrit-il. L’important à ses yeux consiste à donner à l’œuvre originale, une cohérence nouvelle. En se référant après 25 ans à une nouvelle écriture de son « Gens du silence »,il a tenu à ce que ses personnages aux noms italiens s’expriment comme des francophones « pour que cette langue soit à la fois un modèle et un symbole » (p. 122). Il s’est traduit pour mieux se tradire.

Oui, malgré ses critiques récentes un tantinet trop acerbes, Marco Micone, nous aime bien. Il importe, avec lui, comme avec d’autres, d’entretenir le dialogue. C’est pourquoi je lui propose ces mots de Si Mohand le plus grand poète de la Kabylie : « La seule façon de sauvegarder sa langue, c’est de la faire écouter à ses enfants ».

André Joyal
Professeur retraité UQTR

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