Dalie Giroux. L’œil du maître. Figures de l’imaginaire colonial québécois

Dalie Giroux
L’œil du maître. Figures de l’imaginaire colonial québécois
Mémoire d'encrier, 2020, 192 pages

Alors que l’inquisition woke déferle sur l’Occident et sur le Québec, ce n’était qu’une question de temps avant que l’aspiration des Québécois à être « maîtres chez nous » et l’héritage de la Révolution tranquille ne soient sur le banc des accusés. Après qu’Émilie Nicolas ait affirmé que nous étions « maîtres chez l’Autre », Dalie Giroux, qui enseigne les théories politiques et féministes à l’Université d’Ottawa, poursuit le travail de démolition avec L’œil du maître, publié en septembre 2020 chez Mémoire d’encrier.

À partir de la perspective autochtone, elle cherche donc à démontrer le caractère foncièrement illégitime de toute ambition des francophones du Québec à contrôler ce seul coin du monde où ils se sentent chez eux. Cependant, à la différence d’Émilie Nicolas, Giroux est souverainiste, ou elle l’a été, et cette identification avec l’expérience historique francophone qu’elle cherche à frapper d’opprobre illustre avec ironie l’impasse dans laquelle se retrouvent inévitablement les militants woke qui vivent de haine de soi et d’eau fraîche.

Une ambition illégitime ?

Le cœur du propos de Giroux veut que toute l’expérience de la Révolution tranquille soit moralement entachée par une vision de la liberté politique « pensée dans un cadre national et ethnique » (p. 6), le « nous » de « maîtres chez nous ». Il devient vite clair que le seul « nous » valide à ses yeux doit être « n’importe qui, n’importe quand, n’importe où » (p. 39), sous peine de souffrir des vils péchés d’ethnocentrisme et de violence symbolique. Elle n’en a pas tant contre les Québécois francophones à proprement parler que contre la seule idée d’un État-nation, où l’État est à la fois le promoteur et le gardien d’une expérience historique et culturelle particulière.

Bien sûr, à travers cette lunette déformante et radicalement antinationaliste, la Révolution tranquille et l’aspiration à l’indépendance passent pour de véritables hérésies, rien de moins que la consolidation d’un statut de colonisateur perdu avec la Conquête anglaise. Dalie Giroux ne le cache pas : pour elle, la survie de la nation québécoise n’est qu’une « donnée parmi d’autres » qui doit « pouvoir être questionnée radicalement » dans une perspective décoloniale (p. 11). Paradoxe irrésolu, elle n’explique pas pourquoi les peuples autochtones auraient droit à l’appartenance nationale qu’elle juge si mauvaise pour les Québécois.

En effet, la pérennité de la nation québécoise passe à ses yeux pour une excuse commode afin de reconduire des formes de domination contre les autochtones, les personnes racisées, les femmes et les queers, qui seraient inhérentes au projet souverainiste et au nationalisme québécois au sens large : « la revendication républicaine québécoise ne tolère pas l’idée de l’abolition de la servitude, qui lui ravirait alors l’élusive position de maître » (p. 74). On se demande bien où elle va chercher cela, considérant que « l’idée de l’abolition de la servitude », soit la liberté, se trouve au cœur de l’imaginaire indépendantiste québécois depuis les rébellions patriotes.

Pourquoi s’arrêter de si bon chemin ? Au-delà de la Révolution tranquille, c’est l’ensemble de la présence française en Amérique du Nord qui se voit discréditée. Faisant fi de tout ce que l’on sait du caractère bienveillant et pacifique de Samuel de Champlain dans ses relations avec les Premières Nations, Dalie Giroux en fait un « maître » comme les autres, une figure méprisante regardant les Autochtones et leurs coutumes de haut. Même René Lévesque et Gérald Godin, pourtant généralement bien vus par les inclusifs de tous acabits, sont décrits comme se situant « dans la continuité du droit de Conquête hérité de la Couronne britannique » (p. 60), comme quoi toute aspiration à un pouvoir francophone sur le territoire québécois serait inévitablement frappée du sceau infamant du colonialisme.

Après le saccage, le néant

On dira avec raison qu’une auteure francophone, indépendantiste de surcroît, qui passe au crible tout l’héritage mémoriel dont elle pourrait se réclamer pour ancrer historiquement la légitimité de sa propre présence en Amérique, frappera inévitablement un mur. Donnons au moins le mérite à Dalie Giroux de s’en apercevoir et de le dire clairement, alors qu’elle se demande justement ce qu’il lui reste afin de lutter pour la liberté, si toute mémoire issue du parcours francophone n’est que colonialisme et oppression :

Pour lutter contre le colonialisme, vous, les Autochtones, vous avez la possibilité de vous saisir de vos racines, de votre héritage millénaire, de traditions encore vivantes et porteuses de liberté et d’égalité. Vous avez la force d’une civilisation qui n’est pas celle de l’empire, quelque chose de tangible, un imaginaire concret à opposer à ce monde hiérarchique, extractiviste, ensorcelé. Pour ma part […] je regarde derrière et je fouille le passé, et je ne trouve rien qui puisse me donner de la force : ni héritage natif qui puisse constituer un codex de liberté dans le territoire, ni héritage européen qui puisse me servir à quoi que ce soit d’autre qu’à convertir, exproprier, extraire, accumuler, divertir. Ce dont je voudrais hériter je ne l’ai pas, et ce dont j’hérite, je n’en veux pas (p. 122).

Avec cet aveu candide, l’auteure révèle tout le dénuement des wokes qui choisissent de faire une croix sur leur histoire pour s’emmurer dans la haine de soi : ils n’ont « rien à défendre […] rien à perdre, rien à protéger » (p. 123). Bref, ils sont devant le néant total, cette tabula rasa qu’ils ont appelé de leurs vœux, mais demeurent insatisfaits, car elle ne leur procure pas la légitimité des groupes « marginalisés » qu’ils disent défendre, et dont ils espèrent se rapprocher en saccageant leur propre mémoire.

Toujours sur le mode de l’aveu, elle révèle ce qui est sans doute la plus profonde et secrète aspiration du woke aujourd’hui, soit d’appartenir à un groupe dont l’identité peut être réclamée positivement : « on voudrait, à la limite, sans l’avouer, mais presque, quand on descend du colon, être Autochtone, être comme les Autochtones, pouvoir réclamer une appartenance, un enracinement millénaire. […] On voudrait exister politiquement, et sur une base solide, réelle, noble (p. 125). » Ajoutons à cela : légitime.

L’ironie monumentale que révèle ce passage mérite d’être admirée. Après s’être évertuée à saper la légitimité morale de la présence française en Amérique et, par ricochet, de ceux qui se réclament de cet enracinement datant de plus de quatre siècles pour justifier leur autodétermination, voilà que Dalie Giroux se lamente de ne plus trouver d’héritage noble auquel se rattacher ! Elle envie à l’Autochtone « la légitimité du colonisé devant l’Empire » (p. 128), mais elle serait plus crédible dans sa quête si elle ne travaillait pas d’arrache-pied pour assimiler les francophones à l’empire qui les a colonisés eux aussi. Cette complainte a quelque chose de profondément pathétique. C’est celle du progressiste qui a tout liquidé, et qui se lamente lorsqu’il se retourne derrière lui pour se retrouver orphelin d’héritage, alors qu’il s’aperçoit que sa propre légitimité n’est plus assurée par sa propre faute.

Bien sûr, jamais Dalie Giroux n’avouera qu’elle s’est peinturée dans un coin intellectuellement avec son désaveu sans nuance de tout l’héritage dont elle est dépositaire. Même si elle le voulait, parions que le politiquement correct l’en empêcherait. Il n’en demeure pas moins qu’il n’y a qu’un seul remède à sa peine : reconnaître la légitimité du parcours francophone en Amérique et la promesse de liberté qu’il porte toujours en lui, soit cette éternelle ambition d’être « maîtres chez nous ».

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