France Giroux et André Mineau. Les populismes d’hier à aujourd’hui

France Giroux et André Mineau
Les populismes d’hier à aujourd’hui : les ambiguïtés d’une parole attribuée au peuple
Montréal, JFD Éditions, 2021, 150 pages

Le titre bien choisi de cet ouvrage nous en dit beaucoup sur son contenu et sur la nature du populisme. On y apprend immédiatement que le populisme a une histoire et qu’il a évolué tout en se transformant, tel un virus, en variants très ambigus et peu crédibles, lesquels justifient le pluriel du titre. Ainsi celui-ci donne d’emblée un aperçu du contenu du livre et annonce son point de vue critique. Nous sommes désormais plongés dans les domaines de la philosophie, de l’histoire et de la politique.

Chacun des neuf auteurs de l’ouvrage examine une facette du populisme, approche politique qui oppose le peuple aux élites lorsque celles-ci font semblant de parler en leur nom. La diversité des points de vue de l’ouvrage ne présente-t-elle aucune unité et ne génère-t-elle qu’un syncrétisme global et confus du populisme, comme le font souvent ses thèses ou les discours qui en émanent ? Non. L’ouvrage, dont on appréhendait la diversité, présente le discours populiste sans en magnifier les aspects comme s’ils étaient des images dans un kaléidoscope, et sans en souligner les défauts ou qualités, comme le ferait la technique de la réalité augmentée avec des artefacts de musée – car le populisme n’est pas qu’un discours oral ou écrit, c’est aussi une savante mise en scène1 (dont les exemples les plus fameux sont les discours d’Hitler à Nuremberg).

Les populismes d’hier à aujourd’hui abordent l’histoire du concept (André Mineau, p. 11), son rapport au fascisme (Frédéric Boily, p. 19), à la gauche (Danièle Letocha, p. 27, Eric Martin, p. 105), à la rhétorique électorale et à la démocratie (France Giroux p. 41 et 57), au point de vue républicain étatsunien et à sa manière singulière de concevoir « le peuple » (Danic Parenteau, p. 75), à la science (Jocelyne St-Arnaud, p. 83) et aux métamorphoses de ce concept en Amérique latine (Pierre Mouterde, p. 97) et au Québec (Jean-Claude Simard, p. 115) – tout ce qui permet à la lectrice ou au lecteur de se forger une opinion éclairée.

Cette unité est le fruit d’une rédaction magistralement réalisée par les directeurs de publication de l’ouvrage – tâche qui rappelle les exigences d’unité d’intrigue, de temps et de lieu du théâtre classique – et qui en fait ici un modèle de collectif.

Mais il y a plus dans cette unité ; il y a l’hésitation de Montaigne lorsqu’il s’étonne que l’homme, présenté par la Bible comme le divin chef-d’œuvre, se révèle soudain divers et ondoyant2 (ou encore pluriel3). Cette seconde de réflexion montaignienne, « instant subtil4 », annonciateur symbolique du doute cartésien, accorde à la lectrice et au lecteur le temps de comprendre les propositions populistes et d’en soupeser les arguments au-delà de la mise en scène qui leur donne vie. Il en ressort un jugement pondéré, éclairé par des éléments fondés sur la Raison et une connaissance suffisante du sujet. Ce livre, agrémenté d’une excellente bibliographie et d’un index, possède de réelles qualités pédagogiques, mais tous ses auteurs sont professeurs… !

L’ouvrage offre un jugement équilibré à sa lectrice ou son lecteur ; cela dépasse ce qu’offrent habituellement les ouvrages semblables. On comprend pourquoi le populisme est aussi diversifié et que son avatar le plus monstrueux demeure le discours fasciste. Dans son Journal en date du 16 mars 1936, George Orwell dénonçait ingénument les propos populistes tenus à l’hôtel de ville de Barnsley (Angleterre) par le baron Oswald Mosley, fasciste notoire, ainsi que la mise en scène de son intervention (700 travailleurs ensardinés dans une salle exiguë, 100 membres des Chemises noires armés pour les intimider…) : « Son discours […] : commerce libre pour l’empire, à bas les juifs et les étrangers, plus de hauts salaires et réduction du temps de travail, etc. Après […], l’auditoire, composé essentiellement d’ouvriers, fut facilement embobiné par le discours de M. […] je fus frappé de voir combien il est aisé d’embobiner un public peu instruit quand on a préparé [des] répliques […] aux questions difficiles5. » Comment ne pas y songer en lisant Les populismes d’hier à aujourd’hui ? Les populismes sont pluriels parce qu’ils s’adaptent au public par mimétisme. Les gens peu instruits n’ont rien à répliquer à un sophisme qui paraît évident. Le fait qu’ils restent cois prouve seulement leur hameçonnage.

Mais le populisme ne se contente pas de faire passer des vessies pour des lanternes ; il nie également la réalité et réécrit l’histoire. En 2017, on commémorait le 75e anniversaire de la Rafle du Vel’ d’Hiv’ (16-17/07/1942), où quelque 8 000 policiers et gendarmes français firent prisonniers 13 000 juifs (dont le tiers d’enfants) qui finirent leur vie à Auschwitz. Cet événement largement documenté est un fait indubitable. Interrogée à ce sujet, Martine Le Pen nia néanmoins toute implication des forces françaises dans l’opération. Le journaliste Jean-François Cliche, du Soleil, interrogea à ce sujet, le 13 avril 2017, trois historiens, dont moi, et nous donnâmes, séparément, la même réponse : les preuves de l’implication française dans l’événement sont indiscutables et engagent la responsabilité des forces françaises, même si elles sont alors soumises au régime de l’occupant6. Un peu plus tard, je parlais à un ingénieur québécois cultivé, ancien chef syndical sensible aux besoins des travailleurs et de la population, de mon entretien avec le journaliste ; je fus ébahi par sa réaction : il soutenait mordicus Le Pen et affirmait que je me laissais leurrer par des contre-vérités ! Son ultime argument ? Si Le Pen le dit, c’est vrai ! Cependant, depuis quelques mois, nous étions confrontés aux « vérités alternatives » de Trump… j’aurais dû être plus vigilant. Le mauvais discours populiste existe de tout temps et en tout lieu, même chez nous et maintenant.

Heureusement, Les populismes d’hier à aujourd’hui dépassent cette caricature. Je pourrais même demander pourquoi Jean-Luc Mélenchon déclare que ce mot de « populisme », son parti la France insoumise l’assume et, de plus, le théorise, mais préfère dire le « populisme humaniste7 » ? Peut-on accoler ces deux termes si, de l’aveu même du dirigeant des Insoumis, le populisme est associé, en Europe, à quelque chose de régressif, car xénophobe8 ? D’un autre côté, l’Étatsunien Bernie Sanders ne serait pas populiste, bien que certains le croient. Définir le populisme est difficile pour les non-spécialistes, et les politiciens jouent sur cette ambiguïté pour y inclure diverses idées dont la provenance est aussi douteuse que la moralité. Il y a un populisme « vulgaire9 » qui émane authentiquement du peuple, et un populisme plus théorique et structuré dans sa dimension interventionniste, qui provient des politiciens eux-mêmes, surtout lorsqu’ils font semblant, jusqu’aux élections, d’adopter la démocratie comme ligne de conduite. Mais après leur élection, le peuple dénonce rapidement leur simulacre, car ils se transforment soudain en antipluralistes qui ferraillent dur contre « tout ce qui ne correspond pas à [leur] pensée, devenue pour ainsi dire un sillon : les artistes, les minorités, l’effervescence du social10. »

Le politicien populiste sourd aux aspirations du peuple trahit toujours celui-ci. Le populisme peut-il être néanmoins un levier de progrès social ? Quand il semble que le populisme puisse le devenir en s’inspirant du bien commun, c’est qu’en réalité il est « mal nommé. Il [désigne] divers partis populaires11 » dont, selon Danièle Letocha, le parti Co-operative Commonwealth Federation (CCF), prédécesseur du Nouveau Parti démocratique canadien (NPD). Mais si, pour le commun des mortels, le bien commun12 semble aussi difficile à définir que le populisme, cette difficulté est vaincue par la lecture des Populismes d’hier à aujourd’hui, qui éclaire bien des idées. C’est pourquoi, dans leur conclusion à ce livre, France Giroux et André Mineau esquissent des pistes de réflexion en évoquant de grands problèmes actuels : conséquences inconnues de la pandémie, distribution de la richesse, bouleversements climatiques, crise de la démocratie, etc., et proposent d’élaborer des solutions provenant du peuple, dont l’instruction me semble la plus importante. Il faut redéfinir le bien commun en fonction des valeurs des jeunes générations et oublier les rêves avortés des rescapés du passé ; il faut refaire l’Encyclopédie telle que la désiraient les Philosophes, mais avec les Lumières d’aujourd’hui. Les populismes d’hier à aujourd’hui participent à cette mission.

Pour comprendre le présent et prévoir l’avenir, on doit connaître le passé en relisant les livres et revisiter les grandes œuvres d’art qui ont marqué l’histoire de la Civilisation occidentale13 – non en adhérant à toutes leurs thèses, évidemment, mais pour savoir de quoi l’on parle lorsqu’on en discute. Mais il faut aussi relire des œuvres comme Les populismes d’hier à aujourd’hui, qui redéfinissent périodiquement les concepts philosophico-politiques afin d’éviter, grâce à l’esprit critique éclairé par l’instruction, d’errer dans la quête de la vérité, et de n’émettre que des idées claires et distinctes. Faire grandir sa lectrice ou son lecteur est l’ultime offrande que lui font Les populismes d’hier à aujourd’hui.

Jacques G. Ruelland, Ph. D. Retraité, philosophie, collège Édouard-Montpetit Retraité, histoire, Université de Montréal

 


1 À ce sujet, voir : Jacques G. Ruelland. « La muséologie augmentée », préface à Roay Zaghden. La Réalité augmentée : pour une mise en scène et une mise en œuvre de l’espace muséal des années 1990 à nos jours. Paris : Connaissances et Savoirs, 2020, p. 9-12.

2 « Certes, c’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant, que l’homme. » Michel de Montaigne. Essais. Paris : Union générale d’édition, t. 1 (1964), coll. 10/18, no 204-205-206, livre 1, chap. 1, p. 10.

3 Bernard Lahire. « L’Homme pluriel : la sociologie à l’épreuve de l’individu » (2016).

4 « À cet instant subtil où l’homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d’actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. » (Albert Camus, Œuvres. Paris : Gallimard, 2013, p. 327.)

5 George Orwell. The Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell. Vol. 1 An Age like this 1920-1940. New York: Penguin Books, 1984, p. 230-231; pour la trad. française : Bernard Crick. George Orwell : une vie. Paris : Balland, 1982, p. 264.

6 Jean-François Cliche. « Le Pen et les déportations de juifs : 50 nuances de noir : à propos de la rafle du Vel’ d’Hiv’ ١٦/١٧ – ٠٧-١٩٤٢ : la résurgence d’une nostalgie de 1848, celle d’une nation autoritaire, antidémocratique, antiparlementariste, sans juifs ni musulmans ». Québec : Le Soleil, 14 avril 2017.

7 Thomas Legrand, Édito politique : « Mélenchon : le populisme assumé », France Inter, 29 août 2017 ; Mélenchon : le populisme assumé. (franceinter.fr)

8 Éric Fassin, Populisme : le grand ressentiment, Paris, Textuel, 2017. L’auteur cite un propos de J.-L. Mélenchon reconnaissant cette acception du terme de « populisme » au moment où il discute avec E. Laclau durant un séjour en Argentine. Toutefois, E. Fassin, très critique de leur projet d’un « populisme de gauche », n’explique pas le phénomène populiste par la xénophobie, mais plutôt par le ressentiment.

9 Dans le sens du latin vulgus, « le peuple » – qui vient du peuple.

10 France Giroux. « La rhétorique du candidat populiste ». Les populismes d’hier à aujourd’hui, chap. 4, p. 52.

11 Danièle Letocha. « Le moteur inavoué de tous les populismes : l’instrumentalisation ou comment se servir du “peuple” pour s’arroger un pouvoir autocratique ». Les populismes d’hier à aujourd’hui, chap. 3, p. 32.

12 François Flahault. Où est passé le bien commun ? Paris : Mille et une nuits, 2011.

13 La Bible, le Coran, l’Almageste de Claude Ptolémée, le Novum Organum de Francis Bacon, l’Origine des espèces de Darwin, le Manifeste du Parti communiste et Le Capital de Marx, Mein Kampf d’Hitler, le Petit livre rouge de Mao, sans oublier les peintures, sculptures, monuments architecturaux, toutes les musiques du monde et les meilleurs parfums.

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