Carl Bergeron. La Grande Marie ou le luxe de sainteté

Carl Bergeron
La Grande Marie ou le luxe de sainteté
Montréal-Nord, Mediaspaul, 2021, 96 pages

C’est un tout petit livre, mais ô combien magistral que publie Carl Bergeron en cette année bien particulière. L’auteur, on l’a compris depuis Voir le monde avec un chapeau, médite sur la condition québécoise et l’avenir du sujet québécois par des observations tout aussi lucides qu’urgentes à la réflexion. Cette fois-ci, c’est par le détour de l’œuvre et de la vie de Marie de l’Incarnation, figure relativement inconnue de notre histoire, que Bergeron réfléchit notre avenir collectif. Après s’être attelé à la patiente tâche de lire la correspondance complète de la Grande Marie, l’auteur, au lieu de s’adonner à une analyse laborieuse des échanges épistolaires, en profite plutôt pour transmettre une certaine impression et un sentiment qu’il ressent à sa lecture. Bref, il va tout droit à l’essentiel, et c’est réussi.

 

Au premier chapitre, l’auteur introduit le lecteur au contexte de l’époque et nous donne le ton. Le style Bergeron, bouillant de vitalité, est reconnu dès les premières lignes :

C’est l’histoire d’une petite nation conquise (1760) et semi-affranchie (1960), aujourd’hui menacée par l’amnésie numérique et tétanisée par l’hostilité dont elle continue d’être l’objet, candide et quelque peu insouciante […] Moi qui en suis l’enfant – l’enfant de désir, soit le poète à la recherche du vrai visage de la beauté –, me permets-tu, ami lecteur, de témoigner par cet essai de ma découverte et de mon émerveillement ? (p.13)

Faisant le constat d’un certain rejet de l’histoire de la Nouvelle-France qui sévit depuis plusieurs décennies, l’auteur en profite pour réfléchir sur le sujet québécois. On comprend au fil de notre lecture que Carl Bergeron ne saurait se satisfaire du Québec actuel. Quelque chose doit advenir pour que le Québécois puisse s’accomplir pleinement, en dehors des faux-fuyants.

C’est donc dans le deuxième chapitre que l’homme nous guide vers la Grande Marie, qu’il surnomme « la plus flamboyante amoureuse, peut-être, de son siècle ». C’est que cette femme, nous explique Bergeron, n’a aucunement lieu de mériter l’oubli collectif dont elle fait l’objet. « Immense écrivain » à ses yeux, Marie de l’Incarnation nous laisse selon lui une œuvre épistolaire majeure :

Tout son itinéraire […] peut être vu comme une ascension vers le Cantique des Cantiques, le poème de tous les poèmes, où se réalisent l’unité de l’Amour et la transfiguration de la chair. (p.29)

Mais qu’est-ce qui explique de telles louanges ? Carl Bergeron nous raconte la destinée de Marie de l’Incarnation et sa vocation religieuse. Elle, qui a d’abord eu un époux dont elle a eu un fils, se tourne vers sa nouvelle mission en terre d’Amérique malgré la réprobation de son entourage. L’auteur nous explique que la prétendue cruauté qu’on attribue à Marie pour sa distance vis-à-vis de son fils est fausse. S’il est vrai qu’elle ne le voit plus en personne (en présentiel, dirait-on aujourd’hui…), elle entretient malgré tout avec lui une correspondance qui le mène lui aussi à la fonction religieuse, alors qu’elle « voulait pour son fils rien de moins que la sainteté (et saint Dom Claude devint, en effet) » (p.35).

En Nouvelle-France, Marie se dévoue corps et âme pour ce pays à bâtir. Bergeron nous parle d’une femme qui traite avec tous les corps de métier et tient des rôles clés dans le bon déroulement des institutions naissantes. À cela s’ajoutent l’entretien de son abondante correspondance et la vie au milieu des dangers et des difficultés innombrables. Malgré la modestie du mode de vie sur le Nouveau Continent, la Grande Marie aurait, selon l’auteur, un « [d] ésir non de confort terrestre, de célébrité mondiale et d’avoir, mais désir d’amour absolu, de gloire cachée et d’Être : désir de luxe de sainteté et de fontaine de résurrection. » (p. 39) La richesse intérieure est telle que Marie, nous dit Bergeron, réagit presque avec bonheur à l’incendie du monastère en 1650. Elle et les siennes se disent que le feu les débarrasse de choses encombrantes pour l’âme. Attitude de folie ou de sainteté ? L’auteur croit à la seconde.

Dans le troisième chapitre, Bergeron nous montre avec encore plus d’évidence la sainteté de Marie et la ténacité des premiers habitants de la colonie, dans un pays qui aurait pu avorter maintes et maintes fois. Avec une prose magnifique, il résume cette entreprise inouïe : « Un pays qui déjoue tous les calculs et se maintient sur le fil ténu entre l’être et le non-être, telle est la Nouvelle-France. » (p. ٤٨) Marie parle elle-même à son fils d’un pays « flottant et incertain », mais qui persiste dans l’être malgré tout. C’est ici que l’auteur voit en Marie la clé pour le destin du Québec. Rejetant les lectures diverses qu’en font les universités de son œuvre, Bergeron admire la détermination de cette grande femme et sa vie dans « l’expérience mystique », qu’il est loin de condamner.

L’auteur va plus loin dans sa réflexion en nous laissant ses méditations d’espoir pour l’avenir. Opposé à ce qu’il nomme le « mauvais infini » de la postmodernité, Bergeron nous propose d’adhérer à un « bon infini » qui saurait y faire contrepoids. En ce sens, Marie de l’Incarnation constitue pour lui une inspiration pour la résurrection civilisationnelle. Il en profite pour revenir sur la condition québécoise, qui doit selon lui jouer un rôle de premier plan dans cette nouvelle ère qui s’annonce.

C’est dans le dernier chapitre que Carl Bergeron poursuit sa réflexion sur la psychologie de l’être québécois. Par le détour de l’œuvre de Miron, il cherche ce que le Québécois peut et doit devenir. On sent chez l’écrivain un désir de grandeur qui l’habite depuis longtemps. Loin du fatalisme qui accable nombre d’intellectuels, Bergeron voit en l’avenir des jours meilleurs pour la nation française d’Amérique. À ses vues, l’espoir demeure, comme il le témoigne dans ce beau passage :

Ce n’est pas à des intellectuels et à des référendums perdus qu’il revient de décider de la fin de l’Histoire. Tant que l’âme du poète veille dans la nuit, et que sa parole transmue la boue en or ; tant que l’enfant de désir déambule dans le demi-pays, et « fait de la vie avec de la mort » (Pierre Trottier), l’Histoire n’est pas finie : elle reste à faire et à annoncer (p. 68).

Une véritable méditation sur le rôle du poète national et des temps libérateurs qui viennent conclut ce livre remarquable qui ne peut que laisser au lecteur l’impression de voir en Carl Bergeron un écrivain non seulement majeur, mais incontournable. Avec ce poète, le Québécois peut redresser la tête et regarder l’avenir avec, pour une rare fois, le sentiment que les jours peuvent nous être rayonnants. Oui, le lecteur un tant soit peu éveillé retiendra sa lecture pour toujours, en y apprenant plusieurs passages par cœur. La Grande Marie ne doit donc pas seulement être lue, mais relue, cogitée, discutée, débattue. Car il ne serait pas excessif d’affirmer qu’il s’agit peut-être d’un des plus grands livres québécois de notre siècle.

 

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