La vraie nature de L'ADQ

L’abstentionnisme et les institutions politiques du Québec

Les principales institutions politiques québécoises sont un héritage du conquérant anglais adapté aux couleurs locales. Notre régime parlementaire préconise une concentration extrême des pouvoirs. Il s’agit d’une « régime pour élites » protégé par un élément principal, le mode de scrutin majoritaire. Le Québec, comme le Canada d’ailleurs, est toujours gouverné par un parti minoritaire aux voix, ne disposant souvent même pas de 40 % des voix. Cette aberration démocratique n’est fonctionnelle que parce qu’elle dispose d’un mécanisme transformant le parti vainqueur en parti majoritaire aux sièges. C’est ce qui le rend capable de prendre des décisions. La prise de décision devient du coup elle-même questionnable : des gouvernements dirigés par une faction minoritaire aux voix peuvent-ils être légitimes démocratiquement ? Pis encore, il arrive de temps à autres que le second parti aux voix dispose de plus de sièges que le premier parti et qu’il forme ainsi le gouvernement. Il est également la règle que les partis disposant de moins de 20 % des voix en soient réduits à une représentation symbolique. En bout de ligne, ces gouvernements ne sont légitimes qu’en vertu de la reconnaissance de leur légitimité par les partis d’opposition. Pour le plus grand malheur des citoyens, tous les partis d’opposition rêvent d’en faire autant, c’est-à-dire de gouverner seuls et sans partage.

Au sein de ces gouvernements, la toute puissance des chefs, qui font et défont les carrières politiques, ne se réalise que grâce à l’appui de leurs troupes. Cet appui, ils vont le chercher dans la ligne de parti, plus particulièrement lorsque le parti est au pouvoir. Elle est alors âprement défendue par les ministres comme par les simples députés. Le discours bêtement partisan est au cœur de la stabilité politique de nos gouvernements. Chaque député qui défend aveuglément son propre parti s’érige en défenseur de son chef. En contrepartie, chacun perd naturellement l’estime des électeurs en général, non sans disséminer au passage des attitudes politiques valorisant le pouvoir et la soumission, et distiller un message hostile aux revendications diverses venues du peuple.

La suprématie des rois élus sur les autres représentants est une absurde inversion des principes démocratiques fondamentaux que le peuple paie cher. Le discours partisan évince l’intelligence des débats à tous les niveaux de décision, enraye le développement d’attitudes et de réflexions sur l’éthique et la légitimité des gestes posés par les élus, réduit au minimum la culture politique des électeurs, introduit des comportements réactionnaires où les intérêts reconnus par les tout-puissants premiers ministres sont toujours les premiers susceptibles de trouver leur aboutissement.

Qui plus est, les chefs tendent à régner d’abord pour eux-mêmes. Ils considèrent l’État, ses institutions et ses ressources comme autant d’outils pour atteindre leurs propres objectifs. Dans l’exploitation des ressources du territoire, les premiers ministres ordonnent à l’État de s’allier aux exploitants et profiteurs de tous acabits. Les citoyens qui refusent une centrale nucléaire ou au charbon, qui s’opposent au développement incontrôlé de l’éolien ou de l’hydro-électrique tantôt par l’État, tantôt par des étrangers, qui réclament l’égalité des chances et la révision de la taxation, la protection du français, des forêts, de l’eau ou de la morue, qui posent des questions sur l’immigration, sur l’éthique des élus, qui exigent des comptes de la part de la Caisse de dépôt et placement et de Loto-Québec et de ses casinos se trouvent d’office dans l’opposition, rarement au pouvoir. Seule une mobilisation des citoyens et un parti basé sur cette mobilisation sont susceptibles de tempérer un moment ces tendances de fond inhérentes à la concentration des pouvoirs.

Dans un tel régime, il va de soi que les citoyens entretiennent peu ou pas d’estime pour les députés ou les ministres moyens. Cela est d’autant plus vrai que ces derniers représentent d’abord l’État plutôt que les électeurs, et davantage encore quand les principaux partis ne présentent aucune vraie différence dans leurs attitudes envers les représentations des groupes d’intérêt. Quand un dollar égale un vote, quel que soit le parti, il est conséquemment normal pour les électeurs, a fortiori dans les régions exclues de la compétition électorale – qui rassemblent 35 % des électeurs –, d’être ignare politiquement ou de développer une culture de victime ou d’exclusion face au pouvoir. Il est aussi normal de s’abstenir quand les principaux partis font blanc bonnet, bonnet blanc.

Le sens de l’abstentionnisme

Le régime québécois de concentration du pouvoir – la suprématie absolue du premier ministre et de son gouvernement sur l’ensemble des élus – favorise les partis opportunistes et soumis aux diktats des groupes d’intérêts. Il produit en contrepartie un électorat dépolitisé en profondeur, qui tend à rejeter la politique jusqu’à ce que, scandales après scandales, le besoin de changement l’emporte sur le cynisme et l’abandon.

Depuis cinquante ans, le Québec n’a connu que de très courtes périodes où la mobilisation citoyenne a pu contrebalancer le pouvoir des élites et influer sur les décisions gouvernementales. La Révolution tranquille du début des années soixante en compte quelques épisodes. Après avoir été porté par le PLQ, les espoirs démocratiques ont ensuite été portés par le Rassemblement pour l’indépendance nationale, puis par le PQ. Le premier mandat péquiste de 1976 à 1981, sous la direction de René Lévesque, a été profondément empreint de mobilisation citoyenne. On ne doit toutefois pas oublier que le chef lui-même s’est toujours montré rébarbatif face au militantisme autant qu’à l’idée de programme de parti. La courte embellie que fut le passage de Jacques Parizeau au poste de premier ministre, en 1994-1995, est un autre de ces épisodes. Toutefois, les événements référendaires passés, M. Parizeau démissionnaire, le PQ a poursuivi avec vigueur son évolution vers le conformisme sous le règne de Lucien Bouchard, si bien que le parti a aujourd’hui perdu les traits propres aux partis basés sur un programme et sur le militantisme.

Depuis 1970, l’abstentionnisme fut réduit à sa plus simple expression lors des référendums et des élections à forte teneur nationaliste, c’est-à-dire porteurs de changements de statut politique ou de changement dans l’organisation du pouvoir au Québec et au Canada. Tels ont été les élections du PQ en 1976, en 1981 et en 1994, les référendums de 1980 et de 1995. Depuis 1995, avec l’échec référendaire et ses suites sous la gouverne de Lucien Bouchard, le Québec s’est engouffré dans une profonde crise de légitimité et de représentation d’où sont sortis les plus faibles gouvernements de l’histoire moderne du Québec. Avec 24 % des électeurs inscrits pour le PLQ de Jean Charest et 43 % d’abstentionnistes en 2008, aucun gouvernement majoritaire n’a disposé d’aussi faibles appuis populaires, en particulier chez les francophones. On pourrait presque croire que les dirigeants libéraux cherchent autant à plaire à leurs appuis hors Québec qu’à leurs appuis au Québec. La progression de l’ADQ et de l’abstentionnisme a puisé à l’aliénation croissante de l’électorat.

Les liens entre les comportements réels et l’interprétation historique : la nature de l’ADQ

On ne peut qualifier de « conservatrice » l’ADQ de Mario Dumont. Le parti ne recouvre effectivement pas un courant idéologiquement cohérent qui vise d’abord le démantèlement de l’État pour mieux laisser libre cours à l’emprise des élites économiques sur les affaires publiques. Dans les typologies courantes des partis politiques, l’ADQ serait plutôt un parti de type « populiste ».

Comme de fait, les quelques études existantes ont révélé que l’ADQ ne perçait pas auprès de l’élite financière et économique du Québec. En revanche, elle trouvait ses meilleurs appuis auprès des jeunes hommes peu politisés vivant hors de Montréal. Moins cohérente idéologiquement que le PLQ (comme le montrait ses amples mais simplettes revendications de pouvoir au lendemain des échecs constitutionnels de Meech et de Charlottetown du début des années quatre-vingt-dix), sans projet clairement défini tant sur le plan national et constitutionnel que sur le plan social, l’ADQ n’a jamais eu d’autre voie de sortie que de tenter de se rallier tous les laissés pour compte en misant notamment sur de virulentes attaques contre l’intervention de l’État et contre l’État-providence.

Elle s’est donc faite, au fil des ans, le parti défenseur du « gros bon sens » face au pouvoir des élites quelles qu’elles soient. Or il se trouve que les partis dominants actuels, PLQ et PQ, sont entre les mains d’élites concentrées géographiquement dans la région montréalaise. Ces dernières ne cessent de se concurrencer l’une l’autre pour obtenir l’appui des laissés pour compte : il s’agit là du principe essentiel qui caractérise la dynamique électorale actuelle. Dans le jeu partisan, même au centre de toutes les attentions, les laissés pour compte restent sans pouvoir. Les principaux partis sont dirigés depuis Montréal. Ce sont donc des élites montréalaises qui partent à la conquête du Québec hors Montréal et qui le font paradoxalement sans courtiser l’électorat montréalais.

Parce qu’ils sont concentrés dans les régions francophones, les laissés pour compte disposent dans la région de Québec d’une population suffisamment importante et homogène pour y permettre la constitution d’une « troisième voie québécoise ». Cela est le cas au moins depuis le début des années soixante-dix, alors que l’Union nationale et les Créditistes y dominaient. En définitive, le seul parti idéologiquement conservateur du Québec reste le PLQ. Bien qu’à droite, l’ADQ n’en est qu’une pâle copie.

La place de l’ADQ dans le système de partis québécois

Quelle était la place de l’ADQ dans les choix des Québécois depuis 2002 ? Ce parti a bel et bien bourgeonné de 2002 jusqu’en 2007, mais le portrait change selon que l’on reporte le vote en faveur de l’ADQ sur le total des votes valides ou sur l’ensemble des électeurs inscrits. Dans le premier cas, le parti est passé progressivement de 6 % à 31 % du total des votes valides pour ensuite brusquement se contracter en 2008 en retombant à 16 %, soit à peu près son niveau de 1998 (18 %). Ici, les perceptions de tous et chacun sont certes affectées par les effets déformants du mode de scrutin majoritaire, lequel n’a jamais traduit les appuis adéquistes en une proportion correspondante de sièges : cette proportion a ainsi atteint 1 % en 1994 et en 1998, puis 6 % en 2003, 33 % en 2007, puis descente catastrophique à 6 % en 2008. Sauf en 2007, l’ADQ a toujours été gravement sous-représentée à l’Assemblée nationale.

Il serait par ailleurs hasardeux de surestimer le vote adéquiste en ne s’en tenant qu’aux votes valides : lorsque le vote pour l’ADQ est reporté sur le total des électeurs inscrits, le parti obtient alors son sommet en 2007 avec 22 % des électeurs inscrits. Il n’a pour le reste dépassé les 10 % qu’une seule autre fois en cinq élections de 1994 à 2008, soit 13 % en 2003. En 2008, ses appuis dépassaient de peu les 9 %.

Quant à l’abstentionnisme, partant de 20 % en 1994, il augmente à peine en 1998 à 23 %, puis atteint un autre palier en 2003 et 2007, avec 30 %. Il continue ensuite à augmenter en 2008 en atteignant 43 %. En d’autres termes, l’augmentation du vote de l’ADQ ne s’est pas faite en parallèle à l’augmentation de l’abstention. Il en découle que celle-ci a augmenté pour d’autres raisons que le vote adéquiste. Amalgamer l’abstentionnisme au vote adéquiste n’apparaît pas pertinent. Mais l’amalgame semble toutefois tenir davantage la route quand les votes de l’ADQ et les abstentions sont additionnés. L’augmentation est alors nettement plus linéaire, renvoyant à des causes structurelles. À l’analyse, l’aliénation des électeurs et le renforcement du sentiment d’anomie, d’impuissance, est le fait marquant de l’évolution post-référendaire. Rappelons au passage l’importance du mouvement indépendantiste de 1995, lequel fut suivi du vide absolu sur le plan constitutionnel en réponse aux assauts massifs du gouvernement fédéral.

Une compréhension de l’histoire contemporaine du Québec supportée par les faits

L’histoire du Québec depuis 1945 est celle d’un peuple qui, à l’instar de tous les autres peuples des sociétés occidentales tout au moins, s’est instruit et s’est enrichi. Ce peuple s’est mis à la recherche de plus de justice sociale et il a, pour cela, pris les moyens pour y arriver : la modernisation de son État national. La Révolution tranquille est ce moment de notre modernisation politique. Elle comportait naturellement la mise sur pied d’un État doté des outils nécessaires à l’élaboration et à l’administration de programmes sociaux en fonction de normes universelles, cela par une fonction publique qualifiée aux pouvoirs étroitement balisés. Quant à l’endettement de l’État, dès que le principe fut avalisé, quelque part dans l’Amérique des années trente, il est devenu la norme partout en Occident et le Québec n’y a pas échappé.

Si la recherche de plus de justice sociale était bonne pour les individus, elle l’était aussi pour les minorités nationales. Partout en Occident, les mouvements nationalistes sont entrés en une phase de réveil politique au cours des années 1950-1960. Catalans, Basques, Bretons, Corses, Irlandais et d’autres se sont manifestés plus ou moins démocratiquement selon les conditions d’expression qui leur étaient imposées par l’État dans lequel ils évoluaient. Au Québec, les années cinquante ont vu émerger un mouvement indépendantiste parallèlement à l’expression d’un courant d’inspiration sociale-démocrate. Leur conjonction devait permettre l’arrivée au pouvoir du PLQ de Jean Lesage en 1960 et l’enclenchement de la Révolution tranquille. Cette union réformiste franco-anglaise au sein du PLQ, qui exigeait que soient corrigées les injustices faites aux francophones dans et par leur propre État, prit peu de temps pour éclater. Il fallait le Parti québécois. René Lévesque a surfé sur cette nécessité.

Après le PLQ au début de la Révolution tranquille, le PQ fut le parti qui put canaliser les énergies réformatrices en son sein. L’ADQ n’a quant à elle rien de cette capacité réformatrice. Elle est plutôt symptôme de la crise de légitimité et de représentation issue de l’évolution du PQ et du PLQ, un vote plus ou moins informe et incohérent qui n’exprime qu’un mouvement de protestation. Quant au PQ, diverses tendances plus ou moins sociales-démocrates, plus ou moins nationalistes et plus ou moins réformatrices en son sein se sont toujours battues contre d’autres courants tenant davantage au pouvoir et nettement plus frileux face au changement. Les conservateurs et les nationalistes traditionnels, auxquels se réfère souvent Mathieu Bock-Côté par exemple, n’ont pas fait la Révolution tranquille, ni le PQ des années Lévesque, ni même poussé l’audace jusqu’à l’indépendance sous Parizeau. Bien au contraire, ils ont cherché à refroidir les ardeurs des réformistes sociaux-démocrates et nationalistes, réduit toute l’action du PQ à la simple indépendance et celle des militants au recrutement et au financement. Ils en ont évacué l’idée de justice sociale.

Si l’abstentionnisme a si durement frappé le paysage politique du Québec post-référendaire, il l’a fait en vertu de ce qu’aucun des principaux partis ne porte plus ces élans réformateurs en quête de plus de justice sociale et nationale et de ce que l’aire de liberté est parfaitement contrôlée par les élites économiques avec la pleine collaboration des élus. Il est ainsi abusif de relier étroitement l’abstentionnisme au conservatisme. Cela ne peut se faire que par un jugement a priori qui cherche à établir que ce conservatisme est une force réelle et déterminante. Voilà donc une vision des choses qui consiste à construire des représentations du monde politique appuyées sur des présomptions philosophiques plutôt que sur les faits. Or il se trouve que ce conservatisme, plus imaginé que réel, n’a jamais porté quelque changement qui ait fait évoluer le Québec vers plus de justice sociale, le vrai moteur de changement tant des sociaux-démocrates que des nationalistes et des indépendantistes. L’analyse des résultats électoraux montre bien qu’il n’y a pas une telle chose que la montée en puissance d’un mouvement conservateur.

 

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