Camille Laurin : Le courage et la détermination

Dix ans déjà ! Dix ans que Camille Laurin nous a quittés ! Et pourtant, c’est comme si c’était hier, tant sa vision, ses valeurs, ses réalisations, son héritage ont marqué le paysage politique du Québec, et marquent encore ceux qui l’ont côtoyé à un moment ou l’autre de sa vie.

Son amour du Québec, sa foi dans l’indépendance de notre nation, sa soif de justice sociale, sa fidélité à ses engagements, son calme, sa détermination et son courage dans l’action politique nous ont inspirés, ceux qui comme moi, étaient de la génération qui suivait, séparé par l’âge, mais tellement proches de sa vision et totalement engagés avec lui dans ce vaste projet de nous donner un pays.

Le soir du 15 novembre 1976, j’étais avec lui sur la scène du centre Paul-Sauvé. Nous étions déterminés à faire naître ce pays. En novembre 1984, huit ans plus tard, nous étions, l’un après l’autre, dans un studio de Radio-Canada, expliquant notre démission d’un conseil des ministres qui s’engageait dans un soi-disant « beau risque » qui allait bloquer pour longtemps l’avenir du Québec.

Entre ces deux moments, j’ai eu l’honneur de collaborer à la plupart des grands projets de Camille Laurin : élaboration et la défense de la loi 101 ; préparation et mise en oeuvre de la politique scientifique du Québec, réforme de l’Éducation, plan d’informatisation des écoles.

Je veux ici témoigner de quelques-uns de ces moments de l’action politique de Camille Laurin qui ont marqué l’histoire récente du Québec, mais aussi, je veux en dégager un certain nombre d’enseignements pour la suite du chemin qu’il nous reste à parcourir.

Développement culturel et scientifique

Les plus jeunes se rappelleront surtout du père de la Charte du français, le projet de loi 101, qu’il a réussi à mener à bon port envers et contre tous. J’en reparlerai plus loin. Mais je tiens à souligner deux autres réalisations d’envergure qui prolongeaient cette vision.

La politique de développement culturel du Québec, publiée en 1978, dans le prolongement de la loi 101 était une véritable entreprise de construction de la nation dont on aurait bien besoin aujourd’hui. On y retrouvera une vision d’une société de langue française qui intègre harmonieusement les besoins et les apports de ses minorités, de ses groupes sociaux et de ses régions. Camille Laurin y propose un objectif global à la société québécoise : « reprendre en main ses instruments collectifs d’expression, tout en demeurant le creuset d’un accueil généreux de multiples signes culturels : telle pourrait être la dynamique de développement qui garderait ouvert l’avenir de cette culture (p. 59) ».

Cet idéal d’une nation française, ouverte et accueillante, qui serait dynamisée par une nécessaire reprise en main de nos outils collectifs apparaît, encore aujourd’hui, la justification et le fondement du pays du Québec à venir, surtout après l’épisode récent de la commission Bouchard-Taylor, dont on attend toujours les suites qui ne peuvent, reconnaissons-le, qu’être viciées par le statut de dépendance politique du Québec.

Parlant de la minorité anglophone et des autres groupes ethnoculturels, malgré la bataille contre la loi 101 qu’ils avaient menée l’année précédente, le livre blanc affirmait : que les mesures proposées ne visent pas « à diminuer en quoi que ce soit leur indispensable participation à un projet collectif qui leur appartient en tant que Québécois. En s’attachant avec plus de détails à leur spécificité, on ne veut que mieux situer les modalités d’une authentique appartenance à notre société (p. 64). »

Cette politique globale menait à des mesures concrètes de soutien à la culture et à l’économie, dont la création d’un premier ministère de la Science et de la Technologie. En 1979, constatant le retard de la société québécoise en matière de recherche scientifique et l’emprise du gouvernement canadien sur ce secteur vital de notre avenir culturel et économique, le ministre Laurin dotait le Québec de sa première politique scientifique, que le premier ministre me demanda par la suite de mettre en oeuvre, en conjonction avec le « Virage technologique » élaboré par Bernard Landry.

Ici aussi, la politique québécoise de la recherche scientifique est traversée par ce qu’on appellerait sans doute aujourd’hui une « gouvernance souverainiste ». Camille Laurin y explique le retard du Québec. « Les raisons de cette infériorité sont maintenant connues : dépossession prolongée des leviers politiques et économiques, […] longue période de pauvreté et de sous-développement, inconscience des pouvoirs publics, émergence pénible et tardive des institutions universitaires, prédominance du pouvoir économique anglophone alimentée d’une façon privilégiée par les fonds fédéraux ». Il propose donc aux Québécois « une réappropriation de son pouvoir décisionnel en matière de développement scientifique (p. 2-3) ».

Malgré la crise économique qui frappait le Québec au début des années 1980, le gouvernement Lévesque jetait les bases d’un ensemble d’institutions et de programmes de soutient à la recherche et à l’innovation technologique. L’effort de rechercher et développement du Québec, qui avait stagné autour de 0,7 % de son PIB de 1961 à 1971, recommençait à progresser et arrivait à dépasser le niveau psychologique de 1 % au milieu des années 1980. Une prise de conscience et une certaine reprise en main s’étaient réalisées.

Le progrès s’est poursuivi depuis. Cependant, même une « gouvernance souverainiste » ne change rien, ni à la Constitution, ni aux ressources financières et aux pouvoirs du Québec. En 2008, crise financière ou non, les interventions massives du gouvernement fédéral en recherche pèsent toujours lourdement sur les orientations du Québec, bouleversant les priorités des universités et des entreprises, privant le Québec de la nécessaire cohérence entre ses politiques technologiques, économiques et culturelles.

Le rêve de Camille Laurin ne s’est pas encore concrétisé. Il passe par le rapatriement de nos moyens collectifs dans ce domaine comme dans d’autres. À nous de le mener à terme !

Le père de la loi 101

J’en arrive maintenant à ce qui restera devant l’histoire comme la réalisation principale de Camille Laurin : la Charte de la langue française.

Au tout début de l’année 1977, Camille m’avait demandé de mettre sur pied un comité de députés pour travailler à l’élaboration de la loi 101. J’ai donc vécu toutes les étapes de l’élaboration de la loi en comité. Il me déléguait parfois la présence des assemblées houleuses, notamment dans le West Island et dans les médias anglophones. Puis, nous sommes arrivés en commission parlementaire, au cours de l’été 1977, pour l’étude article par article, et finalement pour l’adoption à l’Assemblée nationale en août 1977. Ce moment nous a tous remplis de grande fierté et d’enthousiasme en vue du référendum à venir.

Celui que certains de nos collègues appelaient affectueusement « Camomille », à cause de ses habiletés d’écoute et de conciliation divan, mais aussi de ses longs discours didactiques, Camille donc, contrairement à cette tisane apaisante, a drôlement réveillé le Québec !

Au-delà du contenu et des effets concrets de la loi 101 pour la protection et l’essor du français, c’est bien davantage le processus menant à son adoption qui a marqué notre histoire et jeté des bases solides pour l’avenir. On peut parler d’une véritable thérapie nationale.

On sait qu’avant 1977, dans ses écrits et dans son ouvrage Ma traversée du Québec, Camille Laurin avait souligné les blessures à notre âme collective, voire l’attitude de fatalisme et de résignation qu’y a imprimés une histoire largement privée du contrôle de nos choix collectifs. Dans la préface de ce livre, René Lévesque écrit de Camille Laurin :

[…] ce qu’il nous apprend, c’est la profondeur des obstacles psychologiques dont nous avons à tenir compte, ce terrible conditionnement de toute une société à son « p’tit pain » et à ses « c’est-pas-pire », cet amenuisement de l’homme québécois auquel l’histoire, nos vieilles élites traditionnelles et nos puissants manipulateurs du dehors ont tous contribué. C’est là, en réalité, le seul empêchement sérieux de la normalisation québécoise.

C’est donc non seulement à la correction des iniquités faites aux francophones ou à une simple révision des lois linguistiques des gouvernements précédents, mais à une véritable thérapie nationale, menant à une prise en charge de son avenir comme peuple, que Camille Laurin avait décidé de convier la nation québécoise. Cela explique sa fermeté sur les principes, mais aussi sa souplesse sur les détails. La loi 101 n’était pas une loi vengeresse pour le passé, c’était une loi d’émancipation pour l’avenir, de santé collective, avec ses impacts économiques aussi bien que culturels et sociaux. Comme le dira plus tard Camille Laurin : « Je voulais une loi qui répare, qui redresse et redonne confiance, fierté et estime de soi à un peuple qui tenait à sa langue, mais qui était devenu résigné et passif. »

Au caucus des députés, massivement solidaires de Camille Laurin, nous nous attendions à des réactions vives de la minorité anglophone et de certaines « élites » inféodées, mais la réaction d’une partie du conseil des ministres et les réticences du premier ministre nous ont surpris et déçus, deux mois à peine après l’extraordinaire victoire du 15 novembre 1976 et l’enthousiasme qu’elle avait généré dans la population francophone.

Le débat a été long et difficile au conseil des ministres, présageant d’un autre débat beaucoup plus difficile qui aurait lieu 8 ans plus tard. Certains ministres ont prétendu que la loi « créerait plus de remous qu’une éventuelle déclaration d’indépendance », que « le gouvernement allait trop vite et que la population ne pourra pas suivre », que le projet de loi « constituait en fait une éviction des anglophones du Québec ». Claude Morin affirmait que « la loi était outrancière. J’avais peur qu’on se casse la gueule et qu’on se fasse retrousser par les tribunaux. Je n’ai jamais été un partisan de la politique du pire » affirmait-il encore quelques années plus tard. Solidement partisan de la loi, Jacques Parizeau prenait les dispositions nécessaires pour parer à d’éventuelles difficultés sur les marchés financiers. Quant au premier ministre, il expliquait publiquement « qu’un peuple normal doté d’un vrai pays n’a pas besoin d’imposer sa langue ». En somme, Lévesque était convaincu que quelques corrections à loi 22 suffisaient et que le problème se règlerait de lui-même lorsque le Québec serait souverain. Laurin, au contraire, affirmait qu’elle était nécessaire maintenant et qu’elle favoriserait l’accession à la souveraineté.

Ce débat n’a rien d’étonnant pour qui a suivi la trajectoire du Parti québécois depuis, mais en 1977, à l’occasion de la loi 101, se révélait nettement deux visions de l’action politique qui persistent encore aujourd’hui. L’une voudrait promouvoir la souveraineté par des expériences de prise en charge qui préfigurent et donnent le goût de se donner un pays, en gardant constamment le cap sur l’objectif jusqu’au moment où la majorité l’appuyant serait acquise. L’autre au contraire cherchait, et cherche encore et toujours à sécuriser la population, croyant ainsi faire plus facilement accepter des choix qui apparaissent exagérément difficiles.

Ces réactions frileuses étonnent lorsqu’on se rappelle que, bien avant en 1972, Camille Laurin, alors chef de la première opposition péquiste, avait déposé à l’Assemblée nationale le projet de loi 91 qui faisait du français la langue officielle du Québec, restreignait l’accès à l’école anglaise aux enfants dont les parents avaient étudié au Québec. Ce premier projet de loi donnait déjà un solide aperçu de ce qui allait constituer les fondements de la loi 101. En 1974, au moment de l’adoption de la loi 22 du gouvernement Bourassa, René Lévesque, Camille Laurin et Jacques-Yvan Morin avaient présenté un contre-projet de loi qui indiquait de nouveau clairement les grandes orientations qu’allait retenir la future Charte du français.

Comment expliquer que le projet de 1977 ait provoqué la surprise et tant d’opposition de certains ministres ? Sans doute la crainte des remous dans la population et la crainte de perdre le référendum de 1980 qui allaient s’instaurer par la suite au conseil des ministres, comme l’a bien expliqué depuis Martine Tremblay dans son livre Derrière les portes closes.

Souple sur les modalités, inflexible sur les principes, Camille Laurin a maintenu le cap envers une partie de ses collègues, accueillant avec fatalisme les réactions anglophones, dont certains parlaient même de « génocide culturel » ; sa légendaire patience étant davantage mise à l’épreuve par ceux qu’il décrivait comme les « rois nègres francophones » qui présentaient à tort la loi comme une « politique discriminatoire ». Pendant que les médias anglophones pratiquaient leur journalisme de combat habituel, la presse francophone prudente, peu engagée comme toujours, lui donnait un appui mitigé ou offrait une opposition virulente dans le cas du Devoir de Claude Ryan. Malgré tout ce battage, mélange de craintes non fondées, de contre-vérités et de procès d’intention, lorsque le projet sera adopté, le 26 août 1997, les sondages révèleront un appui de près des deux tiers des francophones du Québec à la Charte de la langue française.

Cet appui ne s’est jamais démenti par la suite, Camille Laurin recevant de nombreux honneurs et marques de reconnaissance, même des adversaires de la souveraineté, jusqu’à la plus récente, il y a quelques jours, au siège de l’Office de la langue française de la rue Sherbrooke, décernée à titre posthume par un gouvernement libéral.

Contrairement aux catastrophes annoncées, la minorité anglaise n’est pas disparue, loin de là, il n’y a pas eu de fuites de capitaux et il n’y a pas eu de mesures discriminatoires. Si les remous causés par la loi 101 ont été plus forts qu’une éventuelle déclaration d’indépendance, alors il n’y a pas de mal à déclarer l’indépendance !

Camille Laurin nous aura montré la voie de l’affirmation, de la fidélité et de la résistance aux pressions. La souveraineté d’un peuple ne se quémande pas, elle se prend. Son combat nous montre la voie devant les combats d’aujourd’hui pour le fait français, toujours menacé à Montréal, jusqu’à l’indépendance qui nous donnera enfin les moyens de consolider notre identité nationale.

Fidèle à la nécessaire souveraineté

J’en arrive au dernier épisode dont je veux parler ici : la lutte pour la nécessaire souveraineté qui nous a réunis, 7 ministres et 3 députés, dont Camille Laurin et moi, contre le glissement du conseil des ministres et du Parti québécois vers le fédéralisme renouvelé qualifié alors de « beau risque ». C’est un épisode douloureux dont il convient de parler avec respect à l’égard des opinions et des gestes des deux côtés de la fracture qui a alors divisé le Parti québécois. Mais il est important d’en parler, au bénéfice de la nouvelle génération d’indépendantistes, en espérant contribuer à éviter que l’histoire ne se répète.

J’ai mis en évidence la cohérence de l’action politique du docteur Laurin, à travers la loi 101, à travers la politique de développement culturel, à travers la politique de la recherche scientifique, et aussi dans le projet de réforme scolaire qu’il devait élaborer peu avant sa mutation aux Affaires sociales. Chacun de ces grands projets avait pour but la prise en charge progressive de notre avenir dans chaque domaine de la vie collective. Chacun préparait les mentalités aux gestes qu’il faudra poser pour nous donner un pays. Aussi on ne sera pas surpris de la position extrêmement difficile mais ferme que le docteur Laurin a prise à l’égard du beau risque, même si cela le mettait à nouveau en opposition avec un premier ministre qu’il admirait et qu’il aimait.

On se rappellera qu’à l’élection de 1976, à l’encontre du programme du parti adopté en 1973, M. Lévesque n’avait demandé à la population qu’un mandat de bon gouvernement, s’engageant à ce que la question de la souveraineté fasse l’objet d’un référendum plus tard au cours du premier mandat. Le référendum perdu, à l’élection de 1981, le gouvernement du Parti québécois, avait même promis de ne pas tenir de référendum au cours de son second mandat, s’enfonçant ainsi dans la gouverne provinciale face à une crise économique qui aurait nécessité, comme maintenant, la pleine maîtrise de nos pouvoirs et de nos ressources financières.

À l’approche du congrès de 1984, qui devait être le dernier avant l’élection de 1985, il fallait à nouveau clarifier la position du parti. Membre de l’exécutif national, je préparai une résolution qui affirmait qu’à la prochaine élection, un vote pour le Parti québécois serait interprété comme un vote en faveur de la souveraineté du Québec, les prochaines élections servant à faire un débat sur la souveraineté et à donner un mandat pour la réaliser à un futur gouvernement du Parti québécois. Cela n’excluait pas un référendum si nécessaire au cours du mandat, mais requérait que le gouvernement et le parti fassent campagne sur la souveraineté et prennent par la suite les moyens d’y parvenir.

La résolution fut présentée au nom de l’exécutif national avec l’accord explicite de M. Lévesque, mais celui-ci se ravisa lorsque dans un atelier du congrès, Jacques-Yvan Morin, en toute sincérité, attaqua de front la résolution, la réduisant à un « crois ou meurs » arrogant et suicidaire qui revenait à dire à la population, « si vous n’êtes pas d’accord avec la souveraineté, ne votez pas pour nous ». Il avait évidemment à l’esprit la baisse de popularité du gouvernement qui avait glissée en bas de 30 %. Pourtant, l’appui à la souveraineté-association se situait autour de 45 % et on pouvait légitimement penser qu’une campagne résolument indépendantiste avait du sens, même sur le plan électoral. Ça vous rappelle une situation récente ?

Lorsque la résolution arriva en plénière, 9 ministres allèrent au micro des « pour » dont Jacques Parizeau et Camille Laurin sans qu’il y ait eu au préalable de conciliabule entre nous. La résolution fut acceptée avec une très forte majorité. Le lendemain, Le Devoir titrait : « Le cabinet Lévesque sort divisé du débat sur la souveraineté au 9e congrès du PQ ». Dès la fin du congrès, les ministres qui souhaitaient au fond la mise en veilleuse de la souveraineté au cours de la prochaine élection se déchainèrent : « suicide collectif programmé », « antidémocratique ! ». Enfin, Pierre-Marc Johnson, que plusieurs voyaient comme prochain chef du parti s’interrogeait : « comment un simple congrès peut-il définir la nature d’une élection ? »

De juin au début novembre, la scission s’accentua, le clan Johnson et l’entourage du chef se raccrochant à la position de Brian Mulroney qui proposait de réintégrer le Québec dans « l’honneur et l’enthousiasme » au moyen d’une réforme constitutionnelle, laquelle avortera quelques années plus tard. Camille Laurin, lui, entreprit d’utiliser sa crédibilité et sa force de persuasion pour rétablir les ponts. Il voulait convaincre le premier ministre et ses collègues que la prochaine élection devait constituer un moment charnière pour l’accession du Québec à sa souveraineté. Il tentait d’éviter le schisme appréhendé en proposant d’inclure dans la plateforme électorale des engagements ne pouvant être réalisés que par un État souverain, telle une politique de plein emploi et de sécurité du revenu. On ferait ainsi porter la campagne à la fois sur la souveraineté et sur les moyens qu’elle donnerait au Québec pour sortir de la crise économique et assurer son développement.

Malgré une proposition de compromis en ce sens publiée le 10 novembre sous le titre « La nécessaire souveraineté », proposition appuyée par 12 ministres dont Camille Laurin, Jacques Parizeau, Bernard Landry, Pauline Marois et le soussigné, René Lévesque refusa tout net. Par sa déclaration du 19 novembre il affirmait que la souveraineté n’a pas à être l’enjeu de la prochaine élection « ni en totalité, ni en parties plus ou moins déguisées, ni directement, ni encore moins par une replongée dans la tentation de vouloir amorcer à la pièce quelque processus que ce soit. » Plus loin, il présentait la souveraineté comme un idéal lointain, « une suprême police d’assurance », un objectif « que nous croyions si proche et totalement indispensable ».

Cette position, Camille Laurin ne pouvait l’accepter. Elle impliquait son départ du conseil des ministres. Par la suite, il entreprit de la combattre avec nous dans les assemblées de comté et jusque sur le parquet du congrès spécial de janvier 1985, convoqué pour défaire ce que le congrès de 1984 avait adopté. Cette fois, un tiers seulement des délégués appuyaient notre position. Nous allions fonder un mouvement, le Rassemblement démocratique pour l’indépendance, qui favoriserait le retour de Jacques Parizeau à la tête du parti en 1989 et Camille Laurin allait à nouveau s’engager en vue du référendum de 1995.

Ce qu’il reste à accomplir

J’ai rappelé cet épisode douloureux de l’histoire du Parti québécois, pour souligner la constance, la ténacité et la fidélité de Camille Laurin à la cause de l’indépendance du Québec. Le docteur Laurin n’a pas fait carrière en politique. Il a plutôt consacré sa vie au service de la construction de notre pays. Démissionnant de son poste au moment de la prise de position de son chef, il déclarait « je ne suis pas venu en politique pour être ministre des Affaires sociales » et ce, malgré tout le temps qu’il a consacré aux ministères qu’il a occupés.

Dans sa lettre de démission, il fonde sa critique de la position de M. Lévesque.

Nourrie de liberté, se forgeant dans le risque et l’expérience, [notre option] mène vers la maturité, l’assurance et l’épanouissement. C’est là le plus grand mérite de l’option souverainiste et le gage de sa réussite. Or, ce n’est pas ce que dit votre texte. La souveraineté demeure présente comme objectif, mais comme un objectif de plus en plus lointain. Pour la prochaine élection, et peut-être pour les autres, il faut le mettre en veilleuse, ne pas y travailler, attendant passivement que le peuple québécois s’y dirige de lui-même.

Tout en assurant le premier ministre de son respect et de son amitié, il conclut : « en mon âme et conscience, par fidélité jamais démentie au programme du Parti québécois, je ne saurais me satisfaire de l’option édulcorée et impuissante que vous nous proposez comme enjeu de la prochaine élection ».

Quelque vingt ans plus tard, la même question se pose et les mêmes tensions sont à l’œuvre. Le Parti québécois, et avec lui le mouvement souverainiste, continuera-t-il à s’enfermer dans la gouvernance provinciale ou mettra-t-il résolument le cap sur ce pour quoi il a été créé. La réponse appartient à vous, jeunes indépendantistes qui, plus que jamais, rêvez d’un pays.

Jusqu’à maintenant la démarche souverainiste s’est plutôt caractérisée par son absence de détermination. Dans neuf élections sur les onze auxquelles le Parti Québécois a participé depuis sa création en 1968, dans toutes celles qui ont suivi celles de 1970 et de 1973, le Parti a fait campagne sur une plateforme électorale à réaliser dans le cadre fédéral actuel, comme gouvernement provincial. L’alternative de proposer constamment la souveraineté à la population jusqu’à une véritable décision majoritaire était vue, et est toujours vue par beaucoup au sein du parti comme non recevable devant le risque de perdre une élection. À ce compte, il aurait fallu ne pas créer le Parti québécois, car en 1968, l’appui à la souveraineté était très minoritaire, même chez les francophones.

Quant à la langue française, la grande œuvre du docteur Laurin a certainement ravivé la fierté nationale et demeure un rempart pour notre langue, malgré les attaques dont elle a été victime. Elle a aussi créé une génération de Québécois que l’on a qualité « d’enfants de la loi 101 ». Mais l’identité nationale, qui s’articule autour de notre langue et de nos valeurs communes reste fragile comme on l’a constaté lors du débat sur les accommodements raisonnables. La minorisation des francophones progresse dans l’ensemble du Canada et même à Montréal. Alors que le Québec fait face à un défi démographique sans précédent dû au vieillissement de la population, où il a besoin de l’immigration, le pouvoir d’attraction de l’anglais supplante encore celui du français auprès des allophones au Québec.

Quant à la souveraineté, le combat du docteur Laurin doit être mené à terme plus que jamais. Le peuple québécois se trouve, en ce début de 2009, à la croisée des chemins. Lorsqu’on regarde tous les aspects de notre vie collective, on doit reconnaître que l’indépendance nationale est plus urgente que jamais. Le régime politique actuel nous minorise, nous paralyse, nous enferme dans une dépendance à l’égard d’une autre nation qui est engagée dans la construction d’un pays à son image. On pourrait multiplier les exemples.

Sur le plan rationnel, les arguments pour l’indépendance sont incontournables. Le chemin qu’il nous reste à franchir n’est pas surtout sur le plan rationnel. Il est d’abord et avant tout psychologique. Nous avons besoin d’une autre thérapie collective pour franchir le reste du chemin sur la base de nos réalisations passées, de nos défis collectifs à relever, de l’urgence de prendre en main nos affaires, de notre volonté à témoigner de nous-mêmes devant l’histoire et devant les autres nations.

La peur de l’échec est le principal obstacle à l’indépendance. C’est ce mur psychologique qu’il nous incombe, nous souverainistes, de contribuer à abattre ! Un certain nombre de voies sans issues ont été explorées par le passé. Évitons de les parcourir encore.

La calme détermination, la fidélité, la cohérence et la ténacité dans l’action qu’a incarnées Camille Laurin dans sa vie et dans son action politique nous indiquent la voie à suivre. Nous aurons besoin d’autres Camille Laurin.

Pierre Bourgault disait souvent : « lorsque deux générations de suite seront majoritairement pour l’indépendance, celle-ci se fera. En regardant et en écoutant les jeunes indépendantistes qui nous ont invités aujourd’hui à commémorer les réalisations de Camille Laurin, je suis convaincu que votre génération sera celle qui fera l’indépendance !

Collections numériques (1917-2013)

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