Éditorial - La vérité du régime et les principes de notre lutte

Le Canada n’est pas notre pays. Nous n’y sommes ni par consentement ni par volonté. C’est une vérité que le Québec a toujours eu du mal à admettre tant le joug qui pèse sur lui est étrange et pervers. La logique de l’annexion, si cruellement et bellement décrite par Maurice Séguin, a ceci de particulier qu’elle produit non seulement l’occultation de notre situation objective et de nos intérêts nationaux, mais aussi et surtout qu’elle engendre et entretient une élite d’entremetteurs qui se la font belle à plastronner pour se montrer utiles à la politique des autres. Chaque élection fédérale nous en apporte la pitoyable illustration : ils se bousculent à la parade, les aspirants aux rôles de figurants qui tentent de faire croire qu’ils auront de la grandeur à se trouver du côté du pouvoir.

Se faire élire député fédéral pour s’occuper des « vraies affaires », c’est la réalisation du fantasme compensatoire par excellence. Il faut les voir bomber le torse sur les estrades quand ils côtoient les «chefs», il faut les entendre se donner des airs de sérieux à défendre des programmes dont ils ne sont que les livreurs, il faut les endurer quand ils prennent la pose pour dire aux gens de la Côte-Nord qu’ils ont quelque chose à voir avec le destin de Moose Jaw. C’est pathétique et pitoyable. La joute électorale à laquelle nous assistons tient du simulacre pur. Et c’est pourquoi le mensonge y tient tant de place. Si Stephen Harper peut dire le contraire de la vérité avec autant d’aplomb, c’est uniquement parce qu’un espace politique aliéné lui en fournit la possibilité.

Le Canada et le Québec sont deux sociétés qui évoluent sur des voies parallèles que la politique politicienne prétend voir converger. C’est absurde, mais c’est le seul espace politique qui reste à ces inconditionnels du Canada qui n’ont de cesse de nier ce qui crève l’évidence : nous sommes étrangers à ce pays, nous ne vivons pas dans son espace culturel, nous ne nous inspirons pas de ces repères et de ces valeurs, nous vivons notre existence sans en partager ni en sentir la moindre communauté de destin. Nous sommes étrangers. Des étrangers familiers, néanmoins. De cette familiarité que nous a imposée cette longue fréquentation des maîtres et qui aura donné sa couleur particulière à l’aliénation politique qui a été et continue d’être celle de notre peuple dans un Canada qui ne se soucie de lui que pour mieux l’instrumentaliser. Le Québec est sa chose. Il n’aura été qu’un matériau dans la construction canadian.

Historiquement, son vote a longtemps été essentiel à la construction des majorités parlementaires. Ce n’est plus vrai maintenant. S’il arrive que la dispersion du vote complique la tâche aux partis fédéraux, cela n’a rien à voir avec le Québec, mais seulement avec la dynamique de la société canadian elle-même. C’est le cas de la présente élection. Théoriquement, l’arithmétique du nombre des sièges rend possible l’élection d’un gouvernement majoritaire sans l’appui du Québec. C’est une caractéristique structurelle du système électoral. La lutte actuelle est un fait de conjoncture qui n’est alimentée que par les effets temporaires des turpitudes du Parti libéral du Canada. Stéphane Dion est un accident de parcours qui complique la vie des électeurs canadian et qui donne une importance démesurée au vote québécois. Cela se tassera, cette fois-ci ou la fois prochaine et cela ne laissera plus l’ombre d’un doute sur la marginalisation définitive du Québec dans le système canadian. La vérité du régime se trouvera dès lors étalée crument, cruellement.

Il faut donc aborder les choses avec hauteur de vue.

La présente élection se joue d’ores et déjà sur une instrumentalisation complète du Québec auquel aucun parti politique fédéral ne propose de destin autre que celui de consentir à se laisser porter par les choix d’une majorité étrangère. Et ce qu’ils appellent faire de la politique ne consiste plus, chez ces entremetteurs qui portent leurs couleurs ici, qu’à débattre des meilleures façons de marchander au comptoir des prêts sur gages. Mentalité d’assistés, logique d’entretenus, idéologie pour parvenus, le discours politique des fédéralistes québécois n’a plus rien à voir avec nos choix de société. Ils se chamaillent pour mettre en valeur les meilleurs avantages qu’il y aurait à nous laisser organiser par une majorité conservatrice ou libérale ou verte ou NPD. À nous laisser aliéner, autrement dit – aliéner, devenir autres.

Dans ce contexte, les discussions sur la pertinence du Bloc doivent être tenues pour ce qu’elles sont : un effet de domination, un succès de propagande. Car le Bloc n’a pas à être pertinent pour le Canada et les fédéralistes. Ça ne les regarde pas. La pertinence du Bloc n’a pas même à voir avec l’état de popularité de l’option indépendantiste. La pertinence du Bloc ne s’évalue qu’à la lumière de ce qu’il incarne : un procès de régime. C’est là sa réalité, c’est le fondement de son existence politique. Et cette existence ne renvoie ni à des résultats de sondage ni aux simagrées politiciennes entourant le référendisme et autres péquisteries. Le Bloc est à la fois le lieu et l’instrument de la résistance au régime qui nous minorise.

Le Bloc n’est pas parfait mais c’est une pièce majeure de notre arsenal qui, il faut bien le constater, est plus que modeste. On peut certes le critiquer pour ses manies bon-ententistes, s’exaspérer de son souverainisme désincarné et des contradictions dans lesquelles il s’empêtre, lui reprocher de se laisser prendre au jeu du parlementarisme canadian ou de s’engluer dans les ambivalences. Les récriminations peuvent s’égrener sur tout le spectre idéologique, tant il est facile et confortable d’exiger de lui la vertu que personne ne songerait à exiger de ses adversaires. Il s’agit ici de regarder les choses du point de vue du combat. Froidement et sans candeur.

Comme tout le reste en notre pays, l’action du Bloc et sa pensée sont constamment assiégées, engluées aussi bien par les réflexes de minoritaires qui perdurent que par les catégories d’une propagande adverse qui s’impose et finit par s’immiscer jusque dans les représentations de ceux et celles qui la combattent. Mais un fait demeure, essentiel, et qui renvoie au principe de base qui doit soutenir notre combat national : ne plus jamais accepter de se définir et de se placer en position de minoritaire. Aucun autre parti ne peut prétendre à cela : voter pour un parti canadian, c’est avaliser l’ordre constitutionnel de 1982, c’est choisir délibérément de régresser. Car pour les indépendantistes, le combat national n’est pas un thème idéologique fluctuant, c’est une réalité durable qui trouve son fondement dans l’existence nationale elle-même. Que le thème soit ou pas « dans l’air du temps », que les sondages soient favorables ou pas. Notre lutte s’inscrit dans le long terme et elle porte bien au-delà des enjeux conjoncturels. Un peuple se gouverne ou se laisse gouverner. Qu’il y consente et il se renie. Voter pour un parti politique fédéral, c’est un geste de négation qui sape les bases mêmes de notre combat, quelles que soient les justifications tactiques qu’on soit tenté d’invoquer.

Le Bloc québécois n’a pas à justifier de sa pertinence ou de son utilité sur autre chose que ce principe. Les combattants de l’indépendance doivent le savoir et l’affirmer. Nous affaiblit tout geste qui contribue à nourrir la double allégeance et à relativiser les exigences de la loyauté primordiale au peuple du Québec. Dans le contexte empoisonné d’une élection fédérale qui, par définition, participe de la logique de la minorisation, le combat national s’exerce dans un champ de forces qui lui sont entièrement et sournoisement hostiles. Il n’y a aucune façon de gagner, on peut toujours tenter de se consoler en s’imaginant que le rhétorique pourra recouvrir le bruit des chaînes, mais la vérité est que la marge de manoeuvre du Québec dans ce régime est d’ores et déjà anéantie.

C’est un fait, les forces souverainistes ont perdu l’initiative historique et elles ont du mal à retrouver leurs marques dans le climat de confusion idéologique dans lequel elles baignent. Cette confusion, elle tient certes, pour une part, à ce qu’elles peinent encore à comprendre ce qui leur a valu de commettre des erreurs stratégiques majeures. Mais elle tient aussi à une guerre de propagande sans merci – et d’une ampleur vertigineuse – qui est menée contre le Québec par un État canadian animé plus que jamais d’une volonté de briser notre cohésion nationale. Et cette volonté continuera de s’exercer quel que soit le parti au pouvoir. Dans le nécessaire mouvement de recomposition des forces indépendantistes, la réactualisation des principes qui guident la lutte traverse une étape cruciale avec le sort du Bloc. Si jamais ce dernier recule au point de redonner un plus grand espace de fourberie aux avocats de la double allégeance et au primat de la loyauté qué-can, nous aurons régressé d’une génération. C’est un gaspillage que nous ne pouvons nous permettre.

Un peuple ne peut se construire ainsi à toujours se diviser contre lui-même. La pertinence du Bloc, c’est essentiellement à cela qu’elle tient : au refus de la politique de survivance. Son utilité, nous la trouvons dans ce qu’il symbolise un refus du régime que nous vaincrons le jour où nous serons capables d’accorder nos principes aux gestes de rupture qui s’imposent. Commençons par rompre avec le laxisme moral qui consiste à mener de faux combats pour mieux fuir les choix difficiles que nous dicte la vérité de notre lutte. Le Canada n’est pas notre pays. Ayons la force et l’intransigeance de l’affirmer pour mieux aider les députés du Bloc à trouver la bonne voie dans les dédales de la politique d’annexion qu’ils auront à contrer de l’intérieur et dans un paysage idéologique tout entier façonné par les leurres de la rhétorique et les simulacres de pragmatisme dans lesquels se drapent les inconditionnels de notre servitude.

Pour le reste, il faudra continuer. Et recommencer, encore et toujours, dans l’opiniâtreté des « siècles de l’hiver » (Miron). Nos outils sont imparfaits, mais ce sont nos outils. 

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