Halte à la méga-folie hospitalière !

Face aux dépassements de coûts appréhendés de centaines de millions - voire de milliards – de dollars dans la construction du CHUM (Centre hospitalier de l’Université de Montréal) et du MUHC (McGill University Health Centre) et suite au refus féroce de la communauté anglo-montréalaise d’accepter un partage des spécialités entre méga-hôpitaux montréalais, le gouvernement a nommé un médiateur pour tenter de trouver une solution afin d’éviter un dérapage budgétaire majeur. Aux dernières nouvelles (Le Devoir 27 février 2006), le gouvernement Charest songeait même à donner les méga-hôpitaux en pâture à l’agence des PPP afin de comprimer les coûts. Or, à l’instar du mélodrame printanier concernant l’emplacement du CHUM, le mélodrame automnal du partage des spécialités n’a servi qu’à occulter le vrai problème : la construction de deux méga-hôpitaux à Montréal n’est pas rationnelle. Économiquement, démographiquement, autant du point de vue de l’efficacité administrative que de celui de la qualité des soins aux patients, la construction de deux méga-hôpitaux à Montréal est une aberration.

Revoyons un peu le dossier.

La formation des médecins

Un centre hospitalier universitaire a pour but de former la relève médicale, prodiguer des soins et faire de la recherche. Or, la majorité des médecins formés à McGill choisissent de pratiquer ailleurs qu’au Québec. En effet, bon an mal an, environ 50 % des diplômés provenant de la « Medical School » de McGill quittent le Québec, surtout pour l’Ontario et les États-Unis (Canadian Post-MD Education Registry « CAPER », Tableau J-1ii (A) à www.caper.ca). L’Université de Montréal, dont les quotas de places d’études en médecine ne sont que de 1,5 fois supérieur à ceux de McGill, a formé 4 fois plus de médecins pratiquant au Québec que son homologue de langue anglaise.

Le Québec est l’une des provinces canadiennes qui perd le plus de médecins au Canada. Rappelons que, selon la Fédération des médecins spécialistes du Québec, le Québec est toujours en pénurie d’environ 1000 médecins spécialistes et qu’un demi-million de Québécois n’ont pas de médecin de famille. Entre 1995 et 2002, alors que le Québec subissait une perte nette de 355 médecins, 450 médecins McGillois quittaient le Québec pour aller s’établir ailleurs (CAPER et Southam Medical Database). McGill agit comme un véritable siphon à matière grise. Selon CAPER, McGill offre la pire performance au pays en matière de rétention des diplômés en médecine (Tableau J-1i). Sans McGill, le bilan migratoire des médecins au Québec serait positif ! Le quart des quotas en places d’études en médecine au Québec est donc alloué à une université anglophone qui exporte la majorité de ses diplômés. Pas étonnant qu’à force de s’entêter à vouloir remplir un sceau percé, le gouvernement du Québec aura besoin d’encore au moins 10 ans pour former 3000 nouveaux médecins. Loin de voir un problème dans cet exode de ses diplômés, l’université McGill va même, selon une source interne, jusqu’à prendre en charge les démarches administratives pour l’obtention de visas de travail américains à ses étudiants qui désirent aller travailler aux États-Unis. Le doyen de la faculté de médecine de McGill, M. Abraham Fuks, se congratulait d’ailleurs du fait que McGill était en mesure de former les étudiants francophones exceptionnels qui désiraient faire carrière aux États-Unis et de faciliter leur transition (McGill Reporter le 8 décembre 2005).

Les coûts sociaux et économiques de cet exode massif sont pourtant significatifs. Former un médecin généraliste coûte au bas mot 150 000 $ en fonds publics, et former un spécialiste coûte beaucoup plus (le coût varie selon les spécialités). Il est difficile de comprendre comment l’allocation à l’université McGill d’environ 25 % des quotas de places d’études en médecine au Québec se justifie dans l’économie générale de la formation des médecins québécois, et il est très, très difficile de comprendre ce qui pourrait justifier l’investissement d’au moins un milliard de dollars (deux milliards avec les dérapages appréhendés) de fonds publics pour bâtir un méga-hôpital pour former des médecins qui iront en grande majorité pratiquer ailleurs. Le retour sur l’investissement est tout simplement désastreux. Il faudrait investir presque trois fois plus d’argent à McGill pour obtenir le même nombre de médecins que celui fourni par l’Université de Montréal. Il serait à la fois logique, juste et plus rentable pour la société québécoise d’augmenter le quota de places d’études de l’Université de Montréal (qui a fait ses preuves !) et de diminuer celui de McGill. Le Québec est-il si riche qu’il doive bénévolement former des médecins pour l’Ontario et les États-Unis ?

La recherche

En ce qui concerne la recherche, le MUHC remplit parfaitement sa mission dans les conditions actuelles. McGill s’est d’ailleurs hissée cette année au premier rang du palmarès Maclean’s des meilleures universités canadiennes. Avec ses cinq hôpitaux affiliés et son corps professoral de 25 % plus important que celui de l’Université de Montréal, McGill domine déjà la recherche en santé au Québec (presque la moitié de la recherche en santé, domaine économique névralgique, s’effectue d’ailleurs en anglais au Québec). Chaque année, McGill rafle environ le tiers des fonds destinés à la recherche en santé au Québec et certaines années jusqu’à 50 % des fonds octroyés par le gouvernement fédéral. À lui seul, son fond de dotation de 800 millions de dollars (le plus important au pays) suffirait pour financer en bonne partie le nouveau centre hospitalier du MUHC, sans nécessité d’injecter des fonds publics. En comparaison, les fonds de dotation combinés des universités Laval, Sherbrooke et Montréal totalisent moins de 220 millions, soit environ le quart du seul fond de dotation de l’université McGill.

Au lieu d’investir encore à McGill, il faudrait favoriser les autres universités, qui ont un sérieux rattrapage à faire.

« L’excellence »

Foin de tout cela, car McGill ne peut être jugée selon les critères ordinaires de la plate logique : McGill est « excellente », « de classe mondiale », « multiculturelle et ouverte sur le monde » (Canada Newswire, 12 décembre 2005 ; CHUM et CUSM – le retour des vieilles rengaines, Le Devoir, 23 décembre 2005) ce qui signifie que dans les sphères éthérées où elle se meut, les critères qui s’appliquent aux autres universités québécoises ne l’atteignent pas. Lorsque interrogée à propos du salaire extravagant de la rectrice de McGill, Mme Heather Munroe-Blum, la vice-rectrice aux communications, Mme Jennifer Robinson, rétorquait que McGill ne pouvait pas être comparée aux autres universités québécoises : « Nous, on est dans le marché des universités anglophones. On fait de la compétition sur la scène mondiale. » (Journal de Montréal, 2 janvier 2006).

Il est assez étonnant que si peu d’observateurs n’aient sursauté devant pareille affirmation. Car celle-ci est fondée sur le mépris : mépris pour les franco-québécois qui s’imaginent que des institutions québécoises où l’on parle français puissent être attractives au-delà de l’horizon étroit des « pure-laine », mépris pour l’idée que l’ouverture à l’autre puisse se faire autrement qu’en anglais sur cette planète mondialisée, mépris pour les universités québécoises qui ne peuvent être aussi « excellentes » que McGill par atavisme culturel et stigmate de la langue maternelle.

Or, si l’on regarde au-delà de l’horizon de la recherche, McGill est-elle vraiment « excellente » ? Elle échoue lamentablement à la tâche de former des médecins pour travailler au Québec. Ses médecins résidents en médecine familiale ne brillent guère parmi les meilleurs : 36 % de ceux-ci ont échoué à l’examen du Collège des médecins du Québec en 2005 alors que le taux d’échec est de seulement 5 % pour l’Université de Montréal (Radio-Canada, 22 juillet 2005). L’examen était pourtant donné en anglais – étrange car ces médecins sont « théoriquement » destinés à pratiquer dans des milieux francophones tel l’Abitibi, domaine couvert par le Réseau universitaire intégré de santé de McGill (RUIS). Voilà un fait embarrassant que la direction de McGill s’empresse d’oublier à l’heure de se propulser sur l’orbite de « l’excellence ».

La démographie

La démographie ne justifie pas non plus la construction de deux méga-hôpitaux séparés sur une base linguistique comprenant chacun un éventail complet de services et de spécialités à Montréal. Les anglophones ne forment que 8,0 % de la population québécoise et 12,8 % de la population de la région métropolitaine de recensement de Montréal. Pourquoi alors le Ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) accorde-t-il 50 % des budgets aux anglo-montréalais ? L’utilisation du vocable «hôpital anglophone » se justifie en précisant que l’anglais est la lingua franca à l’intérieur des établissements McGillois, (même si les services peuvent aussi être fournis en français, l’important est que l’anglais constitue la langue d’intégration et de mobilité sociale ascendante dans ces institutions, flouant ainsi les prétentions québécoises à faire du français la langue commune) et que la communauté anglo-montréalaise contrôle ces établissements (le C.A. du MUHC compte seulement 3 francophones sur 22 membres, 13,6 % de francophones alors qu’il y en a 82 % au Québec, voir Le Devoir, 13 décembre 2005), établissements qui pèsent près de 15000 emplois dans l’économie montréalaise. Seule une minorité des patients traités dans les hôpitaux anglophones sont effectivement de langue anglaise.

McGill rétorquerait sûrement, comme elle l’a fait lors du débat sur le partage des spécialités, que son RUIS dessert 1,7 million de personnes (environ 25 % de la population du Québec) et la majeure partie du territoire du Québec. Voilà une explication qui n’en est pas une : pourquoi diable 25 % de la population du Québec est-elle desservie par un hôpital anglophone alors que le Québec compte seulement 8 % d’anglophones ? Le ministre de la Santé et de services sociaux peut-il répondre à cette question ?

McGill a déjà amplement démontré sa mauvaise foi dans l’affaire du partage des spécialités entre l’hôpital Sainte-Justine et le Montreal Children’s Hospital. Dans un rapport présenté au MSSS (« Pourquoi la complémentarité en pédiatrie »), les docteurs Bernard et Dufresne nous apprenaient que la démographie du Québec ne justifiait plus la présence de deux hôpitaux pédiatriques offrant chacun un éventail complet de services. En 30 ans, le nombre de naissances a chuté de 30 %, et le nombre d’enfants entre 0 et 5 ans, de 40 %. Le nombre d’hospitalisations a chuté de plus de 15 % entre 1997 et 2002. Il n’y a pas de masse critique au Québec pour soutenir deux centres hospitaliers universitaires pour enfants. Comme le soulignaient les docteurs Bernard et Dufresne, « Toute division des efforts dans deux centres porteraient préjudice à l’excellence clinique ». Ainsi, afin de maintenir l’excellence des soins et également pour respecter l’apport historique des deux centres, Bernard et Dufresne proposaient une concentration et un partage des spécialités, ce qui assurerait la survie des deux hôpitaux pour enfants. Or, McGill a rejeté catégoriquement le partage des spécialités, partage qui avait pourtant déjà reçu l’aval de la direction du CHUM. Le Dr Guy Breton, vice-doyen de la faculté de médecine de l’Université de Montréal, estime que la concentration des soins est nécessaire et bénéfique pour les patients. Il ajoute : « Ils [McGill] se refusent à faire ce que tous les grands hôpitaux universitaires américains ont fait ». Il semble que les intérêts de McGill priment sur les intérêts des Québécois.

Le partage des spécialités

Finalement, le partage des spécialités apparaît comme une solution « politiquement correcte » un peu bancale : les problèmes médicaux ne sont pas naturellement compartimentés selon les champs de compétences des spécialistes et exigent que tous les services spécialisés soient disponibles sous un même toit. Dans un article signé par Isabelle Paré, Le Devoir du 15 décembre 2005 rapportait que la tentative albertaine de concentrer les spécialités dans certains centres hospitaliers fut un « échec retentissant ». La conclusion s’impose d’elle-même : il ne faut construire qu’un seul centre hospitalier qui regroupera toutes les spécialités à Montréal. Ce centre doit revenir à la majorité de langue française. Ceci est normal, juste et cohérent.

Le CHUM, le CHUS et le CHUQ présentent des besoins urgents. L’hôpital Notre-Dame est dans un état de délabrement avancé. L’Hôtel-Dieu de Québec, le plus vieil hôpital en Amérique du Nord, souffre d’une « grande vétusté » (Radio-Canada, 2 novembre 2005) et a besoin de 179 millions de dollars pour des rénovations majeures. Les besoins sont pressants à la grandeur du Québec. Pourquoi alors donner autant de ressources aux anglo-montréalais ? Un Mirabel hospitalier se prépare.

Dans un sondage commandé par La coalition des médecins pour une justice sociale, seulement 32 % des répondants considèrent assez ou très importante la construction des deux méga-hôpitaux. Cette décision importante, prise sans débat, n’a même pas l’appui de la population. Le gouvernement doit faire marche arrière et abandonner le projet du MUHC. Il n’est pas trop tard pour corriger cette erreur historique. 

 


 * On peut joindre Frédéric Lacroix (Ph. D.) à l’adresse courriel suivante : Cette adresse courriel est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Pour plus de détails : www.unseulchu.org

 

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