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D’autres mots qui pensent à notre place

Patrick Moreau, professeur de littérature au collège Ahuntsic, a fait paraitre au début d’octobre 2017 aux éditions Liber Ces mots qui pensent à notre place. Toute personne qui écrit ou lit assidûment sait que les mots ne font pas que définir des réalités objectives, mais pensent parfois pour nous. La simple utilisation d’une expression plutôt que telle autre porte déjà une thèse en soi. Dans son livre, Moreau met en lumière ce qui se cache sous l’utilisation de certains termes comme « blancs », « flexibilité », « genre » et en regroupant ces expressions on arrive à une trentaine d’entrées dans ce qu’il appelle son dictionnaire des idées reçues.

Après avoir lu le bouquin, on se rend compte que le langage dans la sphère médiatique, mais aussi dans les sphères universitaires, cache davantage qu’il ne découvre. On ne doit toutefois pas nécessairement prêter de mauvaises intentions à ceux qui utilisent ces mots-vedettes, car le commun des mortels retient avec bienveillance ces expressions dans son vocabulaire. Par contre, se draper des meilleures intentions peut tracer d’épaisses frontières autour nos discussions. C’est que ces expressions prennent la forme très subtile de la pétition de principe, erreur monumentale en tout débat, mais parfois difficile à déceler. La pétition de principe consiste à supposer dans les prémisses notre conclusion. Dans le contexte qui nous intéresse, on présente par exemple comme une évidence que « la diversité est une richesse », on peut alors justifier toute hausse des seuils d’immigration. On reviendra plus loin sur cet exemple particulier.

Dans l’avant-propos de Ces mots qui pensent à notre place, Patrick Moreau souligne que son travail n’est pas exhaustif et qu’il reste plusieurs mots-vedettes à analyser. En effet, ce livre, bien que pertinent, précis et essentiel, m’a laissé sur ma faim, c’est pourquoi après Orwell, Klemperer et Moreau qui ont tous disséqué la novlangue de leur époque, je continuerai modestement le travail dans les prochaines pages en analysant neuf idées reçues qui se cachent dans notre vocabulaire pour tenter de les nuancer ou de les rejeter complètement. Je suis conscient que mes analyses choqueront certains esprits, car j’y aborderai des sujets sensibles sous un angle peu véhiculé dans nos médias. Je tiens donc à dire avant toute chose que la réfutation de ces préjugés ne signifie en aucun temps que l’immigration soit mauvaise en soi, que l’islam constitue une religion fondamentalement dangereuse et à proscrire ni qu’un Québec monochrome soit idéal. La contestation de ces préconceptions vise plutôt à écarter les mauvais plis que les discussions publiques ont pris depuis maintenant trop d’années au Québec.

« Éduquer la population »

À la suite d’attentats ou de crimes haineux, et je pense ici particulièrement aux suites de la tuerie à la mosquée de Québec, bien des commentateurs et politiciens expriment leur désir d’éduquer la population à l’immigration en général, aux autres cultures et à l’islam en particulier. Dans le même discours, on entend souvent qu’il est nécessaire d’ouvrir un dialogue pour bâtir le vivre-ensemble. Bien qu’un tel désir soit porteur d’une grande ouverture en apparence, le fait demeure que dialoguer n’est pas synonyme d’éduquer. Entamer une discussion en prétendant « éduquer » son interlocuteur n’est pas une marque d’ouverture. L’éducation dans ce contexte sous-entend des ignorants qu’on condamnerait au rôle d’auditeur d’un côté et des enseignants partageant leur savoir unilatéralement de l’autre. En agissant ainsi, certaines personnes neutralisent la moindre discussion.

On peut aller plus loin dans notre analyse en regardant pourquoi on propose l’éducation comme remède pour étouffer la haine. Cette idée provient d’un préjugé voulant que les réfractaires aux autres cultures le soient à cause de leur ignorance. Dans la situation qui nous intéresse, ce serait parce que certains ne connaissent que très mal l’islam qu’ils éprouveraient une telle haine, leurs préjugés nourriraient leur aversion envers cette religion. Si on accepte une telle prémisse, comment expliquer que Karim Akouche, Djemila Benhabib et bien d’autres personnes originaires de pays arabo-musulmans se font charger du terme d’islamophobie ou bien de nourrir la haine ? On peut certes être en désaccord avec leurs propos, mais il serait impensable d’expliquer leurs critiques répétées, qui n’ont rien d’islamophobe à mon avis, par une quelconque ignorance de l’islam. L’idée que l’éducation soit le remède pour que les différentes communautés du Québec vivent en harmonie est porteuse d’un paternalisme méprisant et elle refuse de voir que la connaissance d’un sujet peut aussi mener à sa désapprobation. On devrait plutôt remplacer le verbe « éduquer » par « sensibiliser » ou « renseigner » la population, voilà des termes beaucoup moins porteurs de prescriptions et qui gardent le dialogue ouvert. On doit aussi affirmer avec fermeté qu’il y a bien des gens au Québec qui ont des inquiétudes fondées ou non par rapport aux autres cultures et c’est en discutant avec eux pour désamorcer ou bien prendre en considération ces inquiétudes que nous arriverons à des interactions saines entre ceux qui ont des bagages culturels différents.

« Le dialogue pour faire la paix »

Nous venons de refuser d’éduquer la population pour privilégier le dialogue, mais cette dernière proposition porte en elle une variante qui est tout aussi erronée. La discussion est à rechercher, mais elle n’est pas un gage de paix et on se doit de souligner l’absurdité de l’appel au « dialogue pour faire la paix ». Accepter le dialogue témoigne normalement d’un refus de l’usage de la violence, ce que nous devons tous souhaiter, mais une paix se réduisant à cette condition n’est pas optimale dans le contexte d’une immigration importante comme on le vit au Québec.

Avant d’aller plus loin dans nos réflexions, inspirons-nous du politologue Johan Galtung qui distingue deux conceptions de la paix, une négative et l’autre positive. La paix négative se caractérise par une absence de conflit, c’est-à-dire le contournement d’accrochages et de sujets qui pourraient être sensibles. Malheureusement, cette paix est généralement celle que l’on vit au Québec en matière de vivre-ensemble et c’est celle présupposée lorsque les politiciens ou chroniqueurs appellent au dialogue. La paix positive consiste à mettre à jour les conflits et l’idée de dialogues sincères sur des questions de fond est au centre de cette conception. Les interlocuteurs s’engageant dans une paix positive reconnaissent l’existence de conflits, les prennent en compte, discutent et tentent de trouver des terrains d’entente plutôt que d’éviter les discussions qui peuvent être difficiles. Au terme d’un tel échange, il est envisageable, mais non inévitable, de conclure avec une expression bien connue qu’on emprunte à la langue de Shakespeare : « we agree to disagree ».

Les discussions ayant pour objectif la paix positive sont loin de mener à l’accord de tous avec tous. Un catholique n’est évidemment pas en accord avec toutes les propositions du judaïsme et vice versa. Les pratiques culturelles d’Haïtiens fraichement arrivés au Québec ne sont pas les mêmes que celles d’une famille québécoise ici depuis la Nouvelle-France. De tels différends n’impliquent pas que toutes les pratiques culturelles soient mutuellement incompatibles, mais l’inévitabilité de certains désaccords s’impose d’elle même lorsqu’on décide de souscrire à une société multiculturelle et surtout multiconfessionnelle où un dialogue est encouragé dans le contexte d’une paix positive. Autrement dit, la parole est à privilégier aux armes, mais le dialogue menant à l’accord de tous est une lubie d’une société multiculturelle utopique et antinomique.

« Islamophobie »

Abordons maintenant plus spécifiquement la question de l’islam. Certains Québécois détestent les musulmans au point d’en être violents comme en témoignent certains actes barbares qui nous ont été rapporté où une personne tirait le hidjab d’une femme musulmane. De tels agissements manifestent une islamophobie réelle que nous devons condamner publiquement et qui mérite assurément l’intervention des autorités policières. Toutefois, certains ont tendance à inclure beaucoup d’actes et de discours sous le terme d’islamophobie. Ce mot vise parfois à décrire des actes ou des discours haineux et d’autres fois à bâillonner toute critique contre l’islam. Le Collectif québécois contre l’islamophobie (CQCI) gagne aisément la palme d’or lorsque vient le temps de museler les critiques, on a qu’à penser à sa pétition pour empêcher Djemila Benhabib de se présenter pour le Parti québécois.

Mettons de côté cet exemple du CQCI, ce dernier installant un climat nauséabond partout où il passe, pour nous concentrer sur l’utilisation inconsidérée, mais non pas par mauvaise foi, du terme « islamophobie ». Cette accusation qui revient trop souvent dans le discours public s’explique par une mauvaise conception des religions en général. Nous savons que les religions sont porteuses d’identités et de croyances, mais un certain discours multiculturaliste a tendance à oublier que les religions défendent aussi des valeurs, des idées et des pratiques culturelles. Bien qu’il soit absurde de vouloir empêcher des gens de croire en un Dieu quelconque, c’est-à-dire qu’on doit respecter la liberté de conscience, il est légitime de se positionner contre les prescriptions véhiculées par les religions comme les progressistes du Québec l’ont montré dans la seconde moitié du XXe siècle à l’égard du catholicisme.

Dans le cas particulier de l’islam, on sait que loin d’être strictement une croyance personnelle, il prend forme sous couvert politique et législatif comme l’attestent notamment l’Arabie saoudite, le Yémen et l’Iran où certaines formes de charia sont appliquées. On doit cependant reconnaître que l’islam n’est pas une religion monolithique et qu’une opposition unilatérale à cette religion est mal venue. Par contre, on peut raisonnablement être en désaccord avec certaines franges de cette religion sans que ce soit problématique d’une quelconque manière.

« L’islam est une religion de paix »

Les experts improvisés en théologie islamique au lendemain d’attentats islamistes ne se font pas rares. Afin d’expliquer pourquoi l’islamisme est contraire à l’islam, le commentateur généraliste et le politicien évoquent souvent l’idée que l’islam est une religion de paix en ajoutant que toutes les religions sont ainsi dans leur essence. Cette affirmation exprime une banalité : peut-on identifier une idéologie, un mouvement ou un politicien qui voit la guerre comme une finalité ? Excluant des groupes marginaux ou des exemples historiques très éloignés comme Sparte, de tels groupes sont introuvables dans l’espace public. Même les dictatures du XXe siècle ont persécuté, massacré et tué des millions de personnes au nom d’une certaine conception de la paix : « l’enfer est pavé de bonnes intentions » selon le fameux dicton. Bref, prétendre que l’islam est une religion de paix est insuffisant pour le dissocier des attaques islamistes, car ces dernières sont des moyens pour atteindre un type de paix qui est certainement non souhaitable.

Présenter l’islam comme une religion de paix est donc impertinent, car sans même connaître ce que prêche l’islam, tous sont en position de dire une telle chose. On peut par contre se demander quel type de paix l’islam propose. On connaît l’existence de sourates tolérantes dans le Coran : « Nulle contrainte en matière de religion » (II. 256). On ne peut toutefois faire abstraction des dizaines de sourates coraniques violentes et intolérantes : « tout juif qui vous tombe sous la main, tuez-le » (II. 58-60) ; « exterminez les incrédules jusqu’au dernier » (VIII. 7). Je suis bien conscient que ces exemples sont sortis de leur contexte et je ne me rendrai pas coupable de jouer l’apprenti-islamologue en prétendant qu’un certain groupe de sourates constitue le « vrai » islam. Il n’en demeure pas moins que ces contradictions, qu’elles soient superficielles ou foncières, s’accumulent dans le texte et en font sursauter plus d’un. Le commun des mortels ne peut expliquer ces contradictions pour ensuite tirer une conclusion du caractère pacifique de l’islam et on peut raisonnablement penser que les commentateurs et politiciens sont dans le même état de méconnaissance. Ceux qui lient bêtement l’islam à la paix font tout simplement grincer des dents ceux qui savent que la réalité est beaucoup plus complexe et ceux qui caractérisent l’islam comme une religion sanguinaire.

Soulignons par ailleurs qu’on nous prévient souvent, et avec raison, de ne pas essentialiser l’islam, mais considérant cette assertion, il est curieux d’entendre parler d’islam comme si elle était une lorsqu’il vient le temps de la caractériser comme une religion tolérante. Les attentats islamistes montrent bien qu’une grande différence existe entre ces individus et la majorité des pratiquants en Occident. Cet abîme entre ces deux manières de vivre sa religion montre bien que l’islam n’est pas un mal en soi. Toutefois, il est important d’attirer l’attention sur l’aspect superflu de la revendication de la paix par l’islam. Si nous voulons en tant que société développer une véritable réflexion sur certaines difficultés d’intégration de cette religion en Occident, il faudra arrêter de se cacher dans les évidences qui ne font que solidifier un consensus infertile.

« Versets violents et intolérants dans la Bible et dans le Coran »

Lorsqu’on n’affirme pas que « l’islam est une religion de paix », on essaie souvent de tempérer les inquiétudes à l’égard des sourates violentes dans le Coran en relevant une contradiction dans le discours public, soit l’absence de préoccupations dans la population québécoise à l’égard de versets violents bibliques, alors qu’on s’inquiète du discours violent islamique. Une telle affirmation comporte une erreur de logique évidente, à savoir celle de la double faute. En effet, on devrait peut-être s’inquiéter de tous les discours malfaisants, mais ce manque de constance dans nos critiques ne permet pas que l’on tolère la violence se trouvant dans d’autres textes religieux.

En plus de comporter un sophisme manifeste, l’affirmation que nous analysons ici entretient aussi le préjugé voulant qu’une discrimination illégitime existe dans le traitement de l’islam. Quoiqu’ils soient considérés par leur religion respective comme étant des textes sacrés, la Bible et le Coran n’ont pas le même statut dans leur religion, et ce spécifiquement dans le contexte québécois.

La Bible, ouvrage de plus de deux mille pages, est formée de dizaines de livres séparés en deux Testaments. Se lancer dans une telle lecture des plus complexes peut prendre plusieurs mois pour le lecteur moyen. Ce travail ardu, ajouté à notre contexte sociohistorique où la religion catholique est en baisse au Québec, explique entre autres pourquoi à notre époque la lecture de la Bible n’est pas une activité quotidienne pour une majorité de Québécois. J’ajouterais que pour les Québécois de culture ou de confession catholiques, la figure du Christ et plus précisément son sermon sur la montagne (Matthieu V-VII) demeurent des modèles à suivre, mais le Livre n’est pas suivi à la lettre.

L’impopularité des interprétations littérales de la Bible s’explique aussi par son herméneutique inhérente. Le Nouveau Testament est formé de quatre évangiles, c’est-à-dire quatre témoignages de la vie du Christ. Ces derniers ne peuvent pas être tous vrais, car des contradictions en découleraient. Ces évangiles ont été écrits en s’inspirant de la vie du Christ, mais ne représente en aucun cas la parole divine à la virgule près. On comprend donc que les interprétations allégoriques ou subjectives sont fondamentales dans la lecture du Nouveau Testament et par conséquent une interprétation littérale des versets violents est mal venue.

Les lignes précédentes tracent sommairement le rapport social comme le rapport littéraire que les Québécois de culture ou de confession catholique entretiennent avec la Bible. Penchons-nous maintenant avec beaucoup de prudence sur les liens unissant les musulmans et le Coran. Pour une majorité de musulmans, les sourates coraniques ne relèvent pas d’écritures inspirées de la parole divine, elles sont plutôt la parole de Dieu transmise mot à mot au prophète Muhammad. Bien que ce ne soit pas l’unique lecture possible, soulignons que l’interprétation littérale est justifiée à l’intérieur même de l’islam et partagée par des centaines de millions de croyants.

Ajoutons aussi que la charia ou loi islamique existe dans bon nombre de pays musulmans, alors qu’il n’existe rien de tel qu’une loi chrétienne en Occident quoique nos lois s’en inspirent assurément. D’ailleurs, le principe de laïcité ou de séparation du politique et du religieux ne reçoit aucun support de la part de sourates coraniques, alors que dans le catholicisme on connaît le fameux dicton proféré par Jésus : « Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu » (Matthieu XXII. 21 et Luc XX.25). Bref, nos sociétés occidentales peuvent exister sans se référer textuellement à la Bible. Or, il semblerait que la preuve reste à faire pour le monde musulman. En raison de ces herméneutiques particulières et des contextes sociaux où se lisent ces deux textes sacrés, leurs affirmations violentes respectives ne peuvent être traitées pareillement. Toutefois, disons avec force et vigueur que ces observations n’essentialisent en aucun temps l’islam et qu’un islam libéral est possible comme le proposent un Abdennour Bidar et tant d’autres.

« La diversité est une richesse »

Écartons-nous de la question de l’islam qui occupe de toute évidence une grande place dans les questions identitaires pour aborder le thème de la diversité. On entend souvent que « la diversité est une richesse » ou bien que « la diversité est la force du Canada » pour reprendre une idée chère à Justin Trudeau. À nouveau, il est difficile de remettre en question les bonnes intentions derrière une telle assertion, mais on peut certes contester son bien-fondé. Des exemples évidents montrent bien comment la diversité n’est pas une richesse : la mutilation génitale, le Ku Klux Klan et les crimes d’honneur sont des exemples éloquents d’éléments qui participent à la diversité, mais ils ne constituent pas une richesse aux yeux d’une grande majorité de Québécois. Cet échantillon de diversité démontre bien pourquoi on doit substituer le déterminant défini « la » par le déterminant indéfini « certaines » si l’on veut joindre « diversités » et « richesses ».

On sera à nouveau déçu, car la phrase « certaines diversités sont des richesses » est toujours injuste. En effet, dans un contexte de paix positive, la diversité n’est pas nécessairement un atout. Elle le sera si les différentes visions du monde entrent en dialogue pour se critiquer, pour apprendre et surtout pour tirer le meilleur de chacune. Le dialogue pour instaurer une paix positive permet d’éviter la violence, mais il permet aussi des discussions acérées sur des sujets sensibles, mais un tel prix est celui à payer pour une diversité efficace. Les hommes et les femmes qui ont une voix dans l’espace public devraient donc remplacer « la diversité est une richesse » par « certains apports à la diversité peuvent être une richesse si un dialogue critique et constructif en découle ». Cette affirmation est beaucoup moins accrocheuse que l’assertion originale, mais elle a au moins le mérite d’être précise et exacte.

« L’ouverture sur le monde »

« Ne pas être ouvert sur le monde » constitue le péché moderne le plus grave. On définit souvent l’ouverture sur le monde par la négative : c’est « ne pas être replié sur soi ». De cette définition découle un faux dilemme : « êtes-vous ouvert sur le monde ou bien replié sur vous-mêmes ? » Est-ce qu’une seule personne se revendiquera du deuxième choix ? Non, bien entendu.

On présente souvent ce faux dilemme pour inviter la population québécoise en générale, et les indépendantistes en particulier, à quitter leur ethnocentrisme afin de s’ouvrir aux autres cultures. Évidemment, on ne peut refuser une telle invitation, mais là n’est pas la question, car connaître et développer sa propre culture ainsi que vouloir assumer son pouvoir comme sa responsabilité politique, ne ressemblent en rien à un repli sur soi. Les précieux mots de Bourgault témoignent bien de cette idée : « Nous ne voulons pas être une province “pas comme les autres”, nous voulons être un pays comme les autres. » Considérant qu’une large part de Québécois travaillent depuis des décennies à avoir son siège aux Nations unies, il est profondément insultant que ces mêmes personnes se fassent inviter d’un ton paternaliste à être plus « ouvert sur le monde ».

Soulignons aussi que les Québécois connaissent très mal leur propre histoire et les grandes œuvres qui forment leur patrimoine artistique et intellectuel. Une invitation à mieux connaître l’autre est inopportune tant que demeure notre inculture à notre égard. Qui plus est, l’idée de s’ouvrir à l’autre sous-entend l’idée de s’ouvrir à partir d’une culture déjà acquise. Pour le dire selon une idée du philosophe Paul Ricœur, pour être ouvert à autre que soi, il doit d’abord y avoir un soi. Auquel cas, le soi des Québécois est bien réel, mais il demeure fragile sans support d’un état indépendant et d’une culture enseignée et transmise avec passion et rigueur.

« Le Québec a besoin de l’immigration »

Sur le thème plus spécifique de l’immigration, un prétendu axiome revient périodiquement dans les discussions, et ce même si plusieurs réfutations péremptoires lui ont été opposées. L’opinion voulant que « le Québec ait besoin de l’immigration » persiste en raison d’un autre faux dilemme la rendant possible. Si un interlocuteur prétend qu’il soit faux que le Québec ait besoin de l’immigration, cela signifierait que ce même interlocuteur défende une frontière hermétique ou même un mur à la frontière et par conséquent le principe d’immigration zéro. Une telle réflexion est fausse et manifeste une certaine mauvaise foi. Regardons de plus près cette affirmation sous les angles démographique et économique.

Le Québec, comme plusieurs pays en Occident, est confronté au vieillissement de sa population. Pour le contrer, notre intuition nous guide vers l’idée d’ouvrir nos frontières aux immigrants afin de baisser la moyenne d’âge de la population. Cette intuition est juste, mais comme l’a bien démontré Le remède imaginaire de Guillaume Marois et Benoît Dubreuil, l’immigration n’a qu’un effet marginal sur le vieillissement de la population. Cette influence minime sur la moyenne d’âge explique pourquoi il est donc faux de prétendre que « le Québec a besoin de l’immigration » du point de vue démographique.

Pour rester sur le plan de la démographie, un autre préjugé persiste, celui voulant que le dénominateur des seuils d’intégration soit de huit millions, c’est-à-dire la population du Québec. Considérant qu’une grande majorité d’immigrants s’installent dans la grande région métropolitaine, environ 75 % selon les chiffres du gouvernement du Québec, le dénominateur doit être de quatre millions, à savoir la population du grand Montréal. Autrement dit, 75 % des 55 000 immigrants (41 250) doivent être intégré à 4 millions de personnes.

Sous l’angle économique, toujours selon Dubreuil et Marois, mais d’autres experts, comme l’économiste Pierre Fortin arrive à la même conclusion, l’immigration peut avoir un effet positif comme négatif sur les natifs, mais cet impact demeure négligeable dans les deux cas. Notons toutefois que de telles conclusions n’excluent pas que l’immigration soit un atout pour le Québec, elles visent plutôt à cesser de penser l’immigration comme une nécessité absolue.

Au-delà de l’inexactitude de l’argument initial, on peut aussi souligner son aspect réducteur qui conçoit l’immigrant comme une pièce de rechange à une démographie et une économie déficientes. Considérer l’immigrant à part entière peut justifier certains seuils d’immigration, car on peut envisager certains bagages culturels comme étant un enrichissement à la diversité culturelle d’une société comme nous l’avons montré précédemment.

La thèse de la baisse des taux d’immigration est souvent contrecarrée par cette « évidence » que le Québec a besoin de l’immigration. Or, il est nécessaire d’évacuer cette prétendue vérité pour se concentrer sur les questions importantes, à savoir celles du nombre et de la méthode d’intégration des immigrants, car la proposition d’immigration zéro ne se pose pas au Québec.

« Nous sommes tous des immigrants »

Voilà une phrase que l’ancien maire de Montréal Denis Coderre disait à tout vent. Pourtant, quiconque connaît un peu l’histoire du Québec sait que l’affirmation « nous sommes tous des immigrants » est fausse. La Nouvelle-France était une colonie française, par conséquent, partir de l’Hexagone pour rejoindre la Nouvelle-France ne constitue pas une immigration considérant que ce terme signifie le déplacement d’un pays à un autre. Plus clairement, tous les Québécois descendants de colons français ne peuvent pas être considérés comme des immigrants de la énième génération.

Bien entendu, plusieurs vagues d’immigration ont permis le développement démographique du Québec, on peut penser à celles qui ont amené des Vietnamiens, des Polonais, des Haïtiens, des Italiens et à bien d’autres. On doit donc reconnaître que l’immigration a participé activement au peuplement du Québec, mais si cette réflexion s’aventure sur la question historique, on doit aussi admettre l’importance de l’intégration qui suit l’arrivée de ces immigrants. Anciennement, et Mathieu Bock-Côté l’expliquait bien dans son livre Le multiculturalisme comme religion politique, les immigrants prenaient le pli de leur société d’accueil, alors qu’aujourd’hui, le devoir d’intégration s’est inversé, c’est la société d’accueil qui doit s’ajuster à l’immigrant. On doit aussi remarquer que l’idée de culture commune et surtout de langue commune est inscrite dans l’histoire du Québec avec comme point culminant l’adoption de la Loi 101 en 1976.

Encore plus fondamentalement, l’existence d’un peuple québécois enraciné dans une langue et dans une culture catholique se confirme historiquement. Ce peuple québécois n’est pas qu’un agrégat d’immigrants, mais une société minoritaire particulière qui vit toujours dans la potentialité d’être dissoute dans un continent anglophone. Bref, il est indéniable que l’immigration a une place importante dans le développement du Québec, toutefois, l’intégration de ces immigrants à une culture de référence revêt aussi une importance historique.

Conclusion

La reconnaissance de l’inexactitude ou du contresens de nos préjugés est le premier pas vers un véritable dialogue sur les enjeux du vivre-ensemble. Que chacun entre dans la discussion de bonne foi, en délaissant un langage flou et en ne prétendant pas éduquer son interlocuteur. Expliquons nos points de vue, débattons, mais surtout, soyons ouverts aux critiques formulées dans le respect de l’autre.

À l’instar de Patrick Moreau, je dirai en terminant que le travail n’est pas terminé. Je pense spontanément à beaucoup d’autres termes qui mériteraient une analyse : « racisé », « multiculturalisme », « culture du viol », etc. Je ne sais pas si nous devons nous réjouir ou nous attrister du fait que ce travail ne sera sans doute jamais terminé, mais je sais que cet exercice en est un essentiel pour la vie démocratique du Québec.

Collections numériques (1917-2013)

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