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Être Québécois, c’est quoi ?

À notre époque, il est de bon ton dans les milieux qui se disent progressistes de se définir comme citoyens du monde, enfin dégagés de tout lien d’appartenance à un peuple défini et identifiable. C’est même une mode bien diffusée par les médias convertis au multiculturalisme canadian d’afficher un mépris hautain pour tout ce qu’ils perçoivent comme « identitaire », d’y voir même une dangereuse déviation issue d’un passé suspect qui s’apparente à la xénophobie si ce n’est au racisme. Ce faisant, allergiques qu’ils sont à tout ce qui protège les particularités des peuples, ils semblent ignorer qu’ils deviennent des propagandistes de la mondialisation niveleuse de cultures et des agents du libéralisme débridé qui favorise l’accroissement des inégalités sociales et l’essor fulgurant des quelques potentats financiers : le 1 % qui possède 99 % de la richesse mondiale.

Quand on écoute les chantres de cette supposée ouverture si vertueuse, on en arrive à se demander s’il est encore légitime de s’identifier comme Québécois en pensant de cette façon se distinguer des autres nations qui peuplent d’autres territoires. Pourtant, si on refuse de se laisser enfermer dans la bulle de ces cénacles sectaires et qu’on quitte leur enclos étroit au plan idéologique, culturel et géographique, on se rend bien compte que la réalité concrète du pays et du peuple nous envoie un tout autre message. On découvre un type d’humains enraciné dans un territoire qui, comme les autres, s’est façonné au cours des siècles de son aventure sur la partie du continent qu’il habite, un visage original, un imaginaire et une langue capable d’exprimer sa façon d’être au monde et de vivre la réalité de l’univers qui est le sien.

Mais, qui est-il ce Québécois ? Qu’est-ce qui lui donne ce visage que l’on reconnaît si facilement chaque fois qu’on a l’occasion de l’observer parmi des groupes à l’étranger ?

J’ai enseigné la littérature d’expression française pendant plus de trente ans et je suis en mesure de constater qu’il n’y a pas de littérature, qu’elle soit issue de pays africains, européens ou américains, qui ne soit marquée par le groupe auquel elle appartient et par le pays physique qui l’a fait naître. Aucune œuvre, littéraire, cinématographique ou picturale n’est profondément universelle si elle n’est pas résolument enracinée localement, n’en déplaise à ceux qui considèrent ces liens d’appartenance comme un fardeau ou pire une tare.

Nous avons la chance d’habiter un pays jeune ; cela nous permet de retracer assez facilement les différentes phases de la formation progressive de cette personnalité qui fait de nous des Québécois capables de s’ouvrir au reste du monde et de lui apporter une contribution inédite. Il en va des peuples comme des individus : c’est l’aventure de leur vie qui leur crée une personnalité propre, une identité.

Il n’est pas si loin le temps où l’on pouvait définir notre peuple de la manière suivante : un groupe d’humains qui ont en commun ou qui acceptent de partager des origines, une langue, une histoire, un nom ; qui ont fait leur un territoire et qui ont en commun des valeurs, des traditions, des institutions politiques et des rêves. En effet, vers la fin des années 70 du siècle dernier jusqu’à l’aube du XXIe siècle, on pouvait expliquer cette définition de la façon suivante en pensant que cela traduisait la réalité, du simple fait que c’était la réalité.

Des origines

Les Québécois sont principalement les descendants des colons français qui se sont installés ici au cours du XVIIe siècle, issus en bonne partie des provinces de l’ouest de la France, la Normandie, le Poitou, le Maine, l’Île-de-France, la Perche, etc. Durant toute leur histoire, viendront s’y greffer des arrivants de diverses origines qui s’y fonderont progressivement en laissant des traces qui modèleront son visage et l’enrichiront.

Une langue

La langue française, seule langue officielle au Québec, selon nos lois.

Parlant des dialectes assez semblables, la langue des colons s’uniformisera davantage en raison de leurs contacts fréquents et obligatoires avec les administrateurs de la colonie qui utilisent le français de l’Ile-de-France.

Une histoire

Être Québécois, depuis les toutes premières heures, a toujours signifié vivre dangereusement. Notre histoire se résume en un mot : combat. Combat physique contre le climat, contre des tribus amérindiennes hostiles, contre les Anglais. Combats politiques aussi : pour que la France reconnaisse l’importance et la viabilité de la colonie, pour reconquérir nos droits fondamentaux après le traumatisme de 1759, enfin, pour acquérir une autonomie suffisante pour mettre fin à la précarité de notre situation en Amérique du Nord. Il faut savoir que cette histoire récente est l’héritière de tout le bagage accumulé par les Français durant les sept siècles qui précèdent leur arrivée en Canada.

Un nom

Québécois. Cette façon de nous désigner est une sorte de synthèse de notre histoire et le résultat d’une profonde évolution de la perception que nous avons de nous-mêmes. Français jusqu’à la seconde moitié du dix-huitième siècle, nous nous sommes définis ensuite comme Canadiens, conscients de la distance qui nous séparait des habitants de la métropole et des Anglais des autres colonies américaines. Nous avons été rebaptisés Canadiens français par les conquérants de 1760 ; ils nous distinguaient ainsi des Canadians tout en marquant notre qualité de sujets britanniques. Enfin, après 1960, nous sommes devenus Québécois. C’était notre façon d’affirmer notre statut de peuple majoritaire et de société distincte associée à un territoire d’appartenance. Ce vocable constitue à lui seul la synthèse des trois éléments fondamentaux qui composent notre identité : la francité (origines, langue, culture et religion), l’américanité (effets de l’environnement physique et humain sur tous les aspects de notre vie) et la canadienneté (effets, emprunts et oppositions, des contacts constants avec les Anglais sur notre territoire).

Un territoire

L’histoire le modèlera progressivement pour le ramener peu à peu à celui du Québec actuel avec ce qui le caractérise comme géographie physique, climatique et sociale. Avec ses 1 535 843 km2, il demeure la plus vaste province du Canada. C’est un pays rude, riche de ses paysages et de ses ressources abondantes et très variées, baigné par un des plus grands fleuves de la planète.

Des valeurs

De souche modeste, parce qu’abandonné par son élite à la suite de la conquête, ses habitants partagent les valeurs propres à leurs groupes sociaux : la fierté, l’esprit d’indépendance, la modestie, la tolérance, le sens de l’entraide et une inventivité qui leur permet de s’adapter à toutes les situations et de composer, souvent joyeusement, avec les rigueurs de leur environnement. Par-dessus tout, ils manifestent un grand attachement à leur langue et leur culture qui est profondément marquée par le christianisme de leurs origines et leur proximité avec les autochtones.

Des traditions

Nos ancêtres sont des Latins, avec ce que cela comporte de vigueur de l’émotivité, de goût pour la fête et pour l’expression. Ils ont hérité d’un vaste répertoire de musique traditionnelle, de chansons et de contes qu’ils continuent de faire vivre et dont nos artistes de tout temps se sont servis comme source d’inspiration.

Des institutions politiques

Elles sont elles aussi les fruits de luttes longues et difficiles. Le Québec possède son Assemblée nationale, son système de lois et un code civil différent de la common law en vigueur dans les autres provinces. Nos institutions politiques sont, pour plusieurs, des emprunts au système britannique qui nous a été imposé, mais que nous avons su adapter pour nous distinguer des Canadians.

Des rêves

Le plus emballant pourrait bien être celui de réussir à faire vivre en Amérique du Nord une société et une culture qui s’expriment en français. Pour cela, une large proportion de la population est habitée par un désir de se libérer de la tutelle canadienne et d’acquérir la maîtrise complète des leviers politiques, économiques et culturels afin de pouvoir s’épanouir librement pour s’ouvrir au monde, l’accueillir et y faire reconnaître son originalité dans les domaines artistique, sportif, social, technologique et économique.

Si on se fie à ce qu’on trouve dans les médias aujourd’hui, tout particulièrement lorsqu’on écoute les animateurs d’émissions d’affaires publiques et la plupart des commentateurs politiques de Radio-Canada, on est tout de suite persuadé qu’une telle description du peuple québécois est devenue totalement désuète, si tant est qu’elle ait déjà eu une quelconque valeur. De nos jours, à les entendre, définir une identité de référence pour un peuple devient digne de soupçons. L’ouverture sur le monde, l’importance de promouvoir la si précieuse diversité, le respect et l’écoute de l’autre commandent qu’on oblitère tous les traits qui risqueraient d’être contraignants pour les membres issus d’une tradition et d’une culture différente. Ces attitudes tout à fait louables sont mises de façon totalement abusive en opposition directe avec tout ce qui est identitaire. Autrement dit, pour la communauté qui a bâti ce pays, son devoir est de favoriser un « vivre-ensemble », et pour cela, oublier ses racines et faire le silence sur son histoire ou encore de lui accorder la même importance que l’histoire de n’importe quel autre groupe qui compose la population. C’est là un dogme de base de la religion multiculturaliste telle que promue et, en apparence, pratiquée par l’actuel premier ministre canadien. C’est un drôle de paradoxe pas facile à résoudre que de permettre, d’exiger même, de chaque groupe qu’il vive dans un vase clos pour favoriser un « vivre-ensemble » harmonieux…

À force d’entendre répéter que le Québec n’a plus rien à voir avec ces vieilles histoires de racines et d’identité ; à force de se faire dire que les nouvelles générations sont ailleurs et ont dépassé toutes ces velléités de souveraineté, d’indépendance qui n’étaient au fond qu’un vieux rêve d’une vieille génération ; ceux pour qui l’histoire commence à leur naissance, privés d’un enseignement valable de leur histoire nationale ; ceux qui se contentent des clichés supposément progressistes à la mode en guise d’information se laissent rapidement convaincre qu’il s’agit là de l’unique vérité. Même les mieux ancrés dans la culture et l’aventure des Français d’Amérique, pour emprunter l’expression de De Gaulle, mais qui n’ont jamais eu l’occasion de parcourir le Québec réel, en arrivent à douter de leurs propres convictions. La propagande, le conditionnement constant sur une très longue période finissent par avoir raison des consciences les plus résolues.

Pourtant, quand on examine notre réalité collective de près, on se rend compte que s’il y a des raisons d’être vigilants et d’agir avec fermeté pour protéger notre culture, notre langue et notre identité, l’image désespérante de transformation radicale de notre démographie créée par la propagande et par une vision strictement montréalaise est tout à fait erronée. Comme dit Bernard Émond, « Il y a de la vie dans les régions. Le cœur français du Québec, c’est dans les régions qu’il bat ». Les Québécois d’expression française constituent encore tout près de 80 % de la population (6 164 745 h/7 815 955 hab.), les Anglais comptent pour 8,3 % (647 655 hab.) et les immigrants de toutes origines, 12,8 % (1 003 545 hab.). Ce 80 % constitue de façon évidente un poids suffisant pour faire respecter ses exigences et exercer une forte attraction sur les immigrants s’il prend conscience de sa force et s’il se donne les outils pour devenir un incontournable. Deux conditions sont toutefois d’une importance capitale : la conscience de son importance et la volonté politique chez ses gouvernants de l’imposer comme seul pôle essentiel d’attraction et comme élément fondamental de cohésion. De toute évidence, depuis quelques décennies, cette volonté politique est plutôt modeste ; elle est absente même depuis une quinzaine d’années.

Le Québec, sauf quelques exceptions, a réussi jusqu’ici à absorber les vagues migratoires de façon harmonieuse. Bien des gens qui ne sont pas de racines françaises : les Grant, McCullen, Mill, Khalil, Gallager, Johnson, Dylan, Cann, Flower, McNicoll, Elsleger, Rosmus, Dolan, Benhabib, Zement, Thuy, Diouf, etc., se considèrent avec justesse comme des « Québécois de souche » pour employer cette détestable expression trop répandue. Ce n’est que récemment qu’un courant de pensée né du multiculturalisme voudrait que notre propre identité soit considérée comme une option parmi d’autres et qu’elle se dissolve au nom de l’ouverture à l’« autre », cet autre qui serait dispensé de ce devoir. Il y a là un risque énorme qu’on aboutisse à une société divisée en une multitude de groupes fermés qui ne manqueront pas, à la longue, de devenir hostiles les uns aux autres quand ils verront les uns empiéter sur les privilèges des autres. Si on veut éviter d’en arriver à cette tour de Babel invivable, il est primordial de mettre en valeur l’aventure collective qui a créé notre identité, d’exprimer notre amour et notre fierté à son égard pour que tous ceux qui s’installent ici soient tentés de se l’approprier et de devenir une partie vivante du « nous » qu’ils sauront enrichir de nombreux apports compatibles avec les valeurs fondamentales de ce noyau de référence. Au lieu d’attirer la pitié par nos génuflexions, « soyons contagieux de fierté ».

Cette réflexion m’amène à penser que la définition que je donnais précédemment du peuple québécois est encore tout à fait pertinente et que plutôt que d’en avoir honte, elle devrait constituer une base de notre confiance en nous-mêmes puisqu’elle témoigne de notre incroyable résilience et de notre grande capacité d’accueil. Les choix qui nous restent sont simples et évidents, même si notre éparpillement et notre apathie actuels les rendent difficiles. Si nous voulons vivre et nous développer comme société française en Amérique, il faut nous tenir debout et obliger nos dirigeants à en faire autant. Il faut nous unir et exercer les pressions nécessaires pour que soient mises en place des conditions et des structures qui mettront fin à cette désagrégation qui s’accélère en raison de notre indifférence et du laissez-faire de nos législateurs. Cela demande un effort collectif considérable qui ne pourra se réaliser avec succès que si les individus et groupes qui ont à cœur la survie et le rayonnement d’une société francophone sur notre territoire unissent et coordonnent leurs actions pour qu’il devienne important pour tous les nouveaux arrivants d’acquérir avec enthousiasme la langue française afin de pouvoir travailler et participer activement à la vie collective et au développement d’une culture commune vigoureuse.

La période électorale que nous vivons présentement est l’occasion par excellence pour exiger de nos futurs dirigeants qu’ils cessent de plier l’échine devant une mondialisation qui veut nous imposer sa langue, sa morale et sa culture et qu’ils se dévouent à notre plein épanouissement. C’est l’occasion d’exercer notre lucidité pour déterminer qui sont les bâtisseurs, qui sont les fossoyeurs. Ensuite, il nous restera à faire le travail qu’il faut pour chasser les démolisseurs actuels pour mettre en place des bâtisseurs que nous saurons par la suite assurer de notre appui vigilant. Car il faut être bien conscients que les tricheurs et les naufrageurs sont d’une race qui se reproduit et qu’il est de première importance de choisir comme mandataires l’intelligence et l’engagement généreux au lieu de l’intérêt corporatiste ou mafieux. Comme citoyens, nous devrons exercer une surveillance attentive afin d’empêcher toutes les dérives néfastes qui pourraient survenir.

 

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