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Le temps est revenu pour les indépendantistes volontaires

2018soupemaxime600Président général de la Société Saint-Jean-Baptiste. Notes d’allocution pour le discours prononcé à l’occasion du Souper-conférence 2018 de L’Action nationale au Lion d’Or le 26 octobre 2018. Version vidéo.

Mes chers amis,
Très chers amis,
Bonsoir,
Bon 101e,

Vous dire l’honneur que vous me faites ce soir en m’invitant à vous faire part de mes humbles réflexions sur le destin de notre mouvement. Le jeune militant que je suis ne peut que se sentir choyé d’être au menu de ce délicieux souper et de partager avec vous cette cène et cette scène. Et en passant, quelle belle soirée, n’est-ce pas ! Et que d’émotions au son de cette musique qui berce nos cœurs et nos mémoires vives ; que d’émotions à réentendre cette parole vraie, cette parole vibrante, toujours en syntonie avec nos aspirations, cette parole qui est celle de notre Renarde nationale, et que Sylvie Legault, je trouve, porte si magnifiquement ce soir. – Merci, merci mille fois pour cette magie.

D’ailleurs, moi aussi, ce soir, j’ai l’âme à la tendresse – d’une certaine façon... Car, aussi dur puisse être notre combat, cela m’attendrit, en effet, de nous voir, chaque année à pareille date, cultiver et arroser cette précieuse amitié dans la continuité qui est la nôtre et qui transcende tout, jusqu’à nos pires tiraillements ; cette fraternité, cette camaraderie, cette complicité sincère dans la lutte, voilà ce qui fait notre force, voilà ce qui fait de nous des compatriotes !

Ce soir, bien sûr, c’est L’Action nationale qui nous rassemble. – L’Action nationale, cette institution vénérable, véritable phare de la pensée patriotique, qui depuis plus d’un siècle, éclaire les chemins de nos destinées, les chemins de la victoire. Et ce soir, j’aimerais rendre hommage à tous les artisans, auteurs, intellectuels de combat et responsables de la Revue qui sont dans cette salle, et qui s’y investissent – on le sait, par pur amour de la sagesse, de la science, de la vérité, de la justice, de la liberté. Merci de faire ce que vous faites et d’être ce que vous êtes ! C’est grâce à vous si le phare continue à générer tant de lumière et à attirer des lecteurs passionnés qui, fidèlement, mois après mois, s’abreuvent à cette source incandescente, comme autant de papillons de nuit.

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Avant d’entrer en matière et histoire de bien distribuer les hommages, je tiens d’abord à prendre le temps qu’il faut pour saluer à mon tour nos invités de marque, à commencer par nos élus ; et donc salutations :

– au très aguerri Mario Beaulieu, chef intérimaire du Bloc Québécois qui fut aussi mon illustre prédécesseur à la Société ; mesdames et messieurs les anciens ministres et parlementaires : madame Harel, que je félicite pour son travail extraordinaire à la présidence de notre Fête nationale ; monsieur Paquette, toujours si solide – comme un chêne dans la forêt des indépendantistes ; madame Ouellet, notre empêcheuse de tourner en rond ; monsieur Curzi, qui sait toujours si bien faire se lever le patriote en nous. Sans oublier monsieur le conseiller municipal Éric Bouchard, dont la passion pour le Québec n’a d’égal que son irrésistible détermination.

Je salue également :

– le récipiendaire du prix Rosaire-Morin, monsieur Jacques Martin, que j’ai eu le plaisir de côtoyer dans le cadre de divers projets ; notre président de la Ligue d’action nationale, monsieur le professeur Denis Monière, qui en plus de toutes ses qualités, travaille en ce moment même à la rédaction d’un nouveau livre sur l’histoire de la SSJB ; monsieur Robert Laplante, gardien du phare par excellence ; et bien sûr notre maître de cérémonie, la grande, la très grande Nicole Boudreau, dont le passage mémorable à la tête de notre Société nationale nourrit encore chez nous un intense sentiment de fierté.

Permettez-moi aussi de souligner la présence parmi nous :

– de nos autres anciens Présidents généraux, messieurs Jean Dorion, François Lemieux et Guy Bouthillier ; de mes conseillers généraux et présidents de section ; du président de la SSJB du Centre-du-Québec, monsieur Gagné ; du directeur général de la SSJB de la Mauricie, monsieur Guy Rousseau ; du président d’Impératif français, monsieur Jean-Paul Perreault ; du président des IPSO, monsieur Jean-François Payette ; du directeur de L’Aut’journal, monsieur Pierre Dubuc ; de la directrice de notre nouvelle Fondation de la langue française, madame Julie Gagné.

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Les présentations étant faites, par où commencer ?

– Comment arriver à ce qui commence ?

À la suite de la très provinciale élection du ١er octobre dernier, que dire qui n’a pas déjà été dit ?

Ce soir, on m’a invité à monter sur cette tribune, non pas dans le rôle de l’analyste ou du politologue... Je laisserai volontiers aux fins observateurs de notre scène politique, la tâche de dresser tous les post-mortem qui s’imposent et, s’il le faut, pratiquer l’autopsie des cadavres qui, hélas, jonchent les terrains de nos trop nombreuses défaites.

Alors, si je me présente devant vous aujourd’hui, c’est en tant qu’homme, c’est en tant que Québécois, en tant que citoyen et militant. Et à ce titre, avant toute chose, ce soir, c’est avec mon cœur qu’il faut que je vous parle... En vous disant que ce qui m’habite, et ce qui nous habite tous, je crois, malgré toutes les intempéries, c’est une force primitive et puissante, comme une pulsation qui, depuis notre tendre jeunesse dans bien des cas, bat au rythme d’une volonté tout aussi puissante ; une volonté d’essor, de dépassement, d’affranchissement, un vouloir-vivre, dirait Shopenhauer, une aspiration à l’existence, à la liberté et à la pleine maîtrise de nos moyens et de notre destin. Je vous parle de cette volonté enfouie en chaque Québécois, qui sourd des profondeurs labyrinthiques de notre intranquillité nationale.

Un peu comme l’amour, ça ne s’explique pas vraiment... Peut-être parce que c’est là l’essence même de la vie, disait Albert Camus. Mais chose certaine, c’est là, ça existe. Et ce n’est pas tuable. Et même jusque dans nos pires hivernements, cette volonté radicale et ontologique donnera toujours à redécouvrir cet invincible été qui se terre en nos cœurs.

Depuis la non-victoire de 1995, plusieurs de nos compatriotes ont sombré, hélas, dans le désespoir et dans le pessimisme face aux calamités ordinaires liées à notre condition. D’autres ont pris peur ou encore, se sont découragés face aux nouveaux défis qui se sont présentés depuis, parfois jusqu’à devenir complètement erratiques. Dans ce contexte, je pense que la première chose qu’il nous faut, plus que jamais, c’est de renouer avec l’espoir, non pas un espoir aveugle, mais un espoir bien ancré, justement, dans nos volontés communes. Renouer par le fait même avec une certaine manière de dire les choses, de dire le Québec, de dire l’humanité du XXIe siècle ; une parole de vie et non d’apocalypse ; une parole visionnaire et non crépusculaire ; une parole de sincérité et non d’hypocrisie ; un appel à l’union de nos volontés les plus fécondes, pour qu’enfin nos cœurs se remettent à battre, et à battre à l’unisson, car il n’est pas question de laisser tomber nos espérances.

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Voilà donc pour le cœur, voilà pour la volonté et pour nos espérances, dont, je crois, il n’y a pas grand-chose à redire à ce stade, – puisque manifestement je prêche à des convertis... Tout comme il n’y a pas à redire non plus, ici du moins, de l’intérêt – de l’intérêt national en l’occurrence, bref du pourquoi qui, naturellement et objectivement, motive cette volonté nationale, – sachant bien cependant qu’en d’autres lieux, on pourrait certes disserter des heures sur l’absence chez nos élites et chez nos préposés à la chouayennerie, d’un quelconque sens de l’intérêt national dans toutes les dimensions du rôle de l’État.

Cela dit, la volonté, l’espérance et la parole ne suffiront pas. Pour que nos volontés s’accomplissent, à moins d’espérer une intervention miraculeuse de Saint-Jean-Baptiste lui-même, à moins de croire en la magie autoréalisatrice des conditions gagnantes, il faut l’action.

Voilà ce dont je souhaite vous entretenir ce soir ; l’action – l’action nationale. C’est pour moi le maître-mot. Comme quoi j’ai de la suite dans les idées... Mon propos portera donc essentiellement sur les éléments plus opérationnels liés à notre combat, tenant pour acquis que je n’ai pas à vous convaincre encore des raisons fondamentales de parachever notre nécessaire marche à la décolonisation sous tous ses aspects : démocratique, linguistique, économique, social, politique...

L’action, donc. Très simplement, je distingue deux grandes catégories ou qualités d’action politique : l’action ordinaire et l’action extraordinaire.

Comme son nom l’indique, l’action ordinaire est ordinaire. Il s’agit d’une manière d’agir ou de faire qui à elle seule, n’aura pas réalistement pour effet, dans un contexte donné, de bousculer l’ordre politique, malgré la meilleure volonté du monde. Par exemple, si sortant du Lion d’Or ce soir, je décidais, comme dans mes jeunes années, d’aller inscrire les mots « Québec libre » sur quelques murs de la métropole, cela serait certes une action politique, mais ordinaire.

Pour bien illustrer l’importance de tenir compte du contexte, une action analogue posée en Corée du Nord, pour critiquer le régime totalitaire qui y sévit, pourrait, selon les circonstances, faire mouche. Cela s’est déjà vu.

Toujours est-il que dans notre contexte à nous, il appert que le mouvement indépendantiste, depuis longtemps, très longtemps même, peine à générer autre chose que de l’ordinaire. Si vous jetez un coup d’œil au calendrier aQction.info du réseau Cap sur l’indépendance où sont recensées toutes les activités liées de près ou de loin au combat national, vous constaterez qu’il peut y avoir parfois jusqu’à une dizaine, voire une quinzaine d’événements indépendantistes par semaine, si ce n’est par jour, partout au Québec. Par ailleurs, il existe en ce pays plus d’une quarantaine de groupes et partis indépendantistes actifs, répartis sur l’entièreté du territoire et qui, mis ensemble, rejoignent sans doute des dizaines de milliers de sympathisants. Ce dynamisme, somme toute remarquable du point de vue quantitatif, cache cependant une relative inefficacité eu égard à la portée et à la qualité structurante de ces actions qui, le plus souvent, consistent en des activités d’animation politique, de socialisation ou de financement modeste. Entendez-moi bien, je ne dis pas que l’action indépendantiste ordinaire serait à rejeter ! Bien au contraire, elle est absolument nécessaire, puisqu’elle constitue l’élément de base d’un mouvement populaire tel que le nôtre. Seulement, étant donné la nature manifestement inoffensive d’une telle programmation, on ne saurait de s’en contenter.

Dans la mesure où la naissance d’un État constitue par définition un acte extraordinaire, comme le constatait Nicolas Machiavel à son époque, alors les moyens ordinaires se révèlent en eux-mêmes, impropres à l’atteinte d’une telle fin. J’ajouterais même qu’en se limitant à cette approche, notre mouvement risque de continuer à essuyer des reculs quant à son positionnement politique, son rayonnement dans l’opinion publique, son financement, de même qu’à sa capacité de renouveler et de rajeunir son bassin de sympathisants. Et évidemment, qui dit affaiblissement du mouvement indépendantiste, dit aussi affaiblissement du Québec vis-à-vis du Canada.

Vient alors la question qui brûle sur toutes les lèvres : c’est bien beau tout ça, mais comment réapprendre à générer de l’extraordinaire ? La réponse courte ? En s’inspirant entre autres de ce que font systématiquement les indépendantistes catalans et d’autres mouvements ayant fait leurs preuves, c’est-à-dire en menant des exercices à la fois créatifs et rigoureux de planification stratégique d’envergure.

À petite échelle, d’une part, on pourra se fixer des objectifs utiles et atteignables de manière à obtenir des victoires modestes, même symboliques, mais non moins structurantes, comme le recommandait Jacques Parizeau dans l’un de ses derniers grands discours. Rien de mieux pour consolider le moral des troupes et générer de l’avancement. Par exemple, ces derniers temps, nous avons eu gain de cause en Cour supérieure contre le Canada dans l’affaire de la loi 99 ; nous avons obtenu une victoire contre le Barreau qui souhaitait faire invalider toutes les lois du Québec sous prétexte que le processus législatif à l’Assemblée nationale n’était pas suffisamment bilingue au regard de la constitution canadienne ; par ailleurs, il est fort probable que nous remporterons, au courant des prochains mois, notre combat contre le gouvernement du Québec pour la mise en vigueur de l’article 1 de la loi 104 ; aussi, même si c’est élémentaire, nous avons obtenu de la Ville de Montréal qu’elle respecte la Loi sur le drapeau ; et puis nous avons enfin réussi à faire changer le nom de la rue Amherst ; qui plus est, la Coalition pour l’histoire est parvenue à jouer de son influence pour que soit instaurée une réforme de l’enseignement de l’histoire au secondaire, etc.

D’autre part, à grande échelle, un programme d’actions extraordinaires consisterait à remporter des combats oppositionnels précis contre le régime, en planifiant des opérations de grande envergure destinée à influencer efficacement l’opinion publique, en menant avec succès des actions pacifiques de rupture ou de déstabilisation du statu quo. Évidemment, j’exclus de ce répertoire d’actions toute forme de violence et tout emploi illicite de la force, et aussi toute espèce de politiques de stigmatisation ou d’exclusion sociale.

Dans cette logique, le champ des possibles se révèle donc assez vaste, pouvant aller par exemple du refus effectif par un député de prêter le serment à la Reine, jusqu’à la non-ratification par Québec du nouvel ALÉNA, en passant, – je ne sais trop, par une expédition au sommet de l’Everest pour le financement et la promotion de l’option (ce n’est qu’un exercice de pensée), ou encore par l’acquisition d’une station de radio FM, etc.

Ces dernières années, en l’absence de toute mise en œuvre d’un agenda indépendantiste par les partis politiques, tout de même quelques rares actions sont allées en ce sens, comme la victoire obtenue en 2009 par l’annulation du projet fédéral de reconstitution de la bataille des plaines d’Abraham, la lutte victorieuse contre le projet Énergie Est, quoique l’angle n’était pas indépendantiste, ou encore les énergies investies pour que l’affaire de la loi 99 génère si ce n’est une crise, du moins une controverse constitutionnelle, et puis il y a l’affaire de la loi fédérale sur la succession royale, portée devant les tribunaux par le professeur Patrick Taillon de l’Université Laval, et qui, advenant une victoire, pourrait sérieusement ébranler la paralysie constitutionnelle canadienne.

Évidemment, rien n “empêche de se fixer des objectifs très ambitieux, mais il faut néanmoins qu’ils demeurent atteignables et raisonnablement réalistes, en fonction des moyens tactiques et logistiques qui sont à notre disposition. Pour cela, je suggère qu’au sortir d’un exercice créatif, on priorise les combats qui se révèlent les plus efficients, soient ceux qui permettront d’obtenir, avec le moins d’efforts possible, les meilleurs gains envisageables.

Du reste, lorsqu’on s’exerce à dresser une liste des actions extraordinaires les plus structurantes, on prend vite conscience de deux défis tactiques majeurs :

– primo, que la mise en œuvre d’une bonne partie de ces chantiers dépend largement du bon vouloir et du courage politique des élites dirigeantes, y compris de l’establishment des partis affichés comme indépendantistes, et donc qu’une mobilisation massive de l’opinion publique s’avère souvent nécessaire, ce qui suggère une importante lourdeur organisationnelle ;

– secundo, que les remèdes extraordinaires commandent pour la plupart des moyens financiers extraordinaires. Sérieusement, telle est la véritable question que nous devrions tous nous poser dans ce mouvement : comment financer le combat indépendantiste ? Quelles techniques de financement privilégier et dans quelles poches aller piger ? Et je parle bien ici de financement majeur, sachant que nos adversaires bénéficient de millions, de dizaines de millions, de centaines de millions, voire de milliards de dollars pour faire avancer leur cause...

Sans m’éterniser sur ce sujet, j’estime que nous aurions tout intérêt à développer davantage notre sens de la philanthropie, d’une part, en mettant en place des programmes de dons planifiés, par legs testamentaires ou par dons d’assurance-vie, ce que nous avons fait à la Société, des campagnes de dons majeurs, des campagnes de souscription populaire par versements mensuels, comme avec le projet ÉLAN, et d’autre part, en investissant dans des entreprises ou des secteurs payants.

Autant dire qu’il est inimaginable, règle générale, de concocter des stratégies d’action extraordinaires en demeurant ordinaires aux plans financiers, tactiques et logistiques. Pour y arriver, cela nécessitera du temps, de la réflexion et un bon sens des priorités et de la gouvernance. Or, je pense qu’il faut s’y atteler.

Ensuite, je me suis demandé pourquoi depuis le dernier référendum en particulier, il paraît si difficile de se remettre en action ?

La raison principale tient selon moi en ce que les manifestations du conflit historique entre Québec et Ottawa semblent s’être dissipées au fil du temps. Évidemment, le conflit existe toujours, mais de manière latente ; il ne s’agit plus d’un conflit ouvert. Jusqu’aux échecs de Meech et Charlottetown, les indépendantistes avaient pu surfer sur d’immenses vagues de remise en cause du régime, chose que leur procurait le contexte politique et constitutionnel.

Aujourd’hui, la stratégie fédérale consiste manifestement à éviter autant que possible, tout affrontement direct avec le Québec sur la question nationale. Ottawa fait tout pour éviter de provoquer inutilement les Québécois sur les sujets sensibles, par exemple en pelletant les plus sales affaires dans les cours de justice. Sous prétexte qu’il y a mille autres chats à fouetter, les agents de Sa Majesté, relayés par les bonimenteurs de Radio-Canada, esquivent donc systématiquement tout débat constitutionnel, et ce n’est certainement pas Jean Charest ou Philippe Couillard qui ira s’en plaindre. En exerçant une telle force d’inertie, Ottawa parvient, depuis au moins 15 ans, à gagner du temps à nos dépens ; un temps extrêmement précieux. Et pendant que le statu quo appesantit le Québec, nous nous enfonçons, nous nous enlisons.

Toutes ces diversions font que dans l’esprit de bien des Québécois, la question nationale n’apparaît tout simplement plus comme un sujet à l’ordre du jour. En effet, il serait difficile de leur donner tort. Gros jean comme devant, les indépendantistes ont donc l’impression de proposer au peuple une réponse à une question que plus personne ne se pose sérieusement. Et dans tout cela, ce qu’on peut assurément déplorer, c’est que plutôt que de relancer, quand il le fallait, les hostilités à la faveur d’un positionnement extraordinaire sur la question de notre avenir politique, nous soyons nous-mêmes tombés dans le panneau. Nos meilleurs ennemis, Pierre Trudeau et Jean Chrétien, n’étant plus là pour narguer la nation, alors c’est comme si la problématique avait disparu.

Faisant curieusement écho à la stratégie fédérale de diversion, on en est venu nous-mêmes à tracer des voies de contournement de l’article un, la plus imaginative en date étant sans nul doute celle proposée par Jean-François Lisée, soit dit avec le plus grand respect.

Des mesures d’évitement, il y en a eu de toutes les espèces : des diversions stratégiques, tantôt pour tout miser sur l’horizon électoraliste avec les compromissions que cela implique ; tantôt pour attendre ou espérer les conditions gagnantes ; tant pour militer à l’amélioration du mode de scrutin ; tantôt liées à toutes ces tentatives ratées d’alliances et de convergence, sachant bien, pourtant, que c’est toujours dans l’action véritable que se tissent les alliances véritables et naturelles... L’action précède l’alliance, et non le contraire. Hors de l’action, toute alliance qui réussit se révélera fragile puisque factice ou artificielle dans ses fondements.

De plus, ces dernières années, on a assisté, au sein du mouvement, à une importante dispersion thématique, que ce soit autour du débat sur la laïcité ou encore des réflexions sur la constituante, sujets qui bien que passionnants et incontournables, nous éloignent de l’essentiel, dans la mesure où on en fait le centre de nos préoccupations et de notre programmation. Cette captation des énergies du mouvement, outre qu’elle prête flanc aux déchirements, favorise immanquablement, par ailleurs, le réalignement du débat politique autour de l’axe libéral-conservateur au lieu de l’axe indépendantiste-canadianiste.

Puis, on ne compte plus les fois où nous nous sommes égarés ou dispersés au plan tactique également, comme en priorisant dans l’absolu les techniques ou les campagnes ordinaires de promotion et de pédagogie de l’indépendance, et je ne vous parle pas de l’obsession des études, sachant qu’il en existe déjà plus d’un millier. Je réitère combien ce travail s’avère essentiel, et bien sûr, il faut toujours renforcer et multiplier ces initiatives ! Mais imaginons à quel point tous ces efforts porteraient si, par l’action, on réussissait à imposer une initiative politique de telle sorte à mettre toutes ces idées en lumière ; il faut imaginer les gains en termes de visibilité et de diffusion. Car, on le sait, rien n’est plus pédagogique que l’action, rien ne génère plus d’information, de formation et de politisation que l’action. – Il suffit de penser à la grève étudiante de 2012.

Par ailleurs, depuis 1968, depuis la mise-en-parti de l’indépendance, les forces vives du mouvement se sont trouvées largement sous le monopole du navire amiral, cela jusqu’au naufrage, presque prévisible, du 1er octobre dernier. À tenter de fabriquer un tant soit peu d ‘extraordinaire dans cette galère, les plus ardents barreurs et matelots, ceux-là mêmes qui s’étaient sabordés pour monter dans ce grand bateau, auront manifestement accumulé tout un lot de frustrations, voyant que dans le cockpit, surtout ces derniers temps, on refusait, on négligeait de mettre le cap sur l’indépendance.

Or, maintenant que le monopole n’est plus, le temps est venu, après un demi-siècle, le temps est revenu pour les indépendantistes volontaires non pas de revenir pour revenir, mais de revenir à eux-mêmes et de se rassembler, pour opérer ce nécessaire coup de barre, ce nécessaire embrayage de l’ordinaire à l’extraordinaire. Et à cet égard, j’estime que la société civile, moteur par excellence de notre locomotion nationale, constitue l’espace tout désigné pour reconstituer nos forces et aller de l’avant.

C’est là, je crois, que nous pourrons nous concentrer – hors du carcan de la politique partisane qu’il ne s’agit pas non plus d’abandonner, c’est là que nous pourrons nous concentrer à réinjecter de la grandeur dans cette noble lutte qui est la nôtre, à renouer avec l’envergure de notre volonté, à redonner à notre action toute l’ampleur, l’élévation, la créativité et la puissance qui s’imposent. Aucune des dimensions opérationnelles de ce vaste chantier ne devra être négligée, depuis les questions propres à l’esthétique de notre mouvement jusqu’aux considérations complexes liées à la gouvernance et au financement.

Sachez que pour y arriver, la Maison Ludger-Duvernay est ouverte à tous ceux et celles qui souhaitent mettre l’épaule à la roue. Je prends les noms. Nous aurons besoin de stratèges, de tacticiens, de logisticiens ; nous aurons besoin d’artistes, de chercheurs, de professionnels, d’ouvriers ; seront bienvenus les gens de tous les milieux, de toutes origines et de toutes provenances ; et on accepte aussi bien ceux qui ont des sous que ceux qui n’en ont pas. Tant qu’on a une volonté de fer, tant qu’on veut bien faire, c’est sur ce fer que nous construirons ce pays extraordinaire nommé Québec.

Vive la liberté ! Vive l’indépendance !

 

Collections numériques (1917-2013)

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Mémoires 2019