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Éric Bédard. Années de ferveur

Éric Bédard
Années de ferveur, 1987-1995
Montréal, Les éditions du Boréal, 2015, 232 pages

Éric Bédard signe un témoignage majeur sur le positionnement des jeunes à l’approche du référendum de 1995. Il apporte l’éclairage inédit d’un jeune militant de 18 ans, séduit dès la venue de Jacques Parizeau à la tête du Parti québécois, un jeune qui s’engage au sein de l’aile jeunesse de ce mouvement et qui y défend des idées indépendantistes fermes, ce qui ne l’empêche pas de procéder à un réajustement idéologique dans les mois qui précèdent immédiatement le référendum de 1995 ; le jeune militant opère aussi une critique raisonnée de la manière de procéder de son mentor, qui lui transmet néanmoins le flambeau à la fin.

Le livre d’Éric Bedard est à cet égard beaucoup plus éclairant sur le référendum que les supputations de Chantal Hébert recueillies auprès de premiers ministres du Canada, des entrevues menées avec le cynisme approprié pour un journal de langue anglaise, The Toronto Star, chroniques regroupées sous le titre, The Morning After, des propos traduits parfois de manière méprisante pour les souverainistes (ce qui rappelle de nombreux articles de Lysiane Gagnon), sous le titre Confessions post-référendaires, aux éditions de l’Homme ; à 80 %, il s’agit de témoignages de leaders du NON, sans qu’on pose pourtant les questions appropriées à Jean Chrétien sur ses actes discrets, sur ses dépenses non autorisées, sur les droits de vote alloués en rafale aux étrangers, sur l’espionnage initié sous René Lévesque.

Le jeune homme évoque ses cours d’histoire en quatrième secondaire, un segment réduit avec un professeur dynamique qui l’a sensibilisé à l’histoire. Pas de danger soi dit en passant que cela se reproduise dans la période actuelle, alors que l’histoire du Canada a été ramenée en quatrième secondaire, pour neuf cours sur 16, à l « histoire des Amérindiens devenus soudain des saints aux prises avec de méchants français qui leur ont amené des maladies et ont troublé leur paradis terrestre.

Élu président du Comité national des jeunes du Parti québécois, en mars 1994, après y avoir siégé depuis 1991, Éric Bédard y côtoie celui qu’il admire, Jacques Parizeau. Très tôt, il constate la différence de vue à propos de la jeunesse entre René Lévesque et Jacques Parizeau. Alors que René Lévesque avait expliqué ses réserves sur le vote des jeunes, pris globalement, c’est la position inverse qui est soutenu par Jacques Parizeau, une confiance absolue en la jeunesse.

Le 1er septembre 1994, jour d’élection, le jeune homme, au Théâtre Le Capitole, constate la déception initiale lorsque le dépouillement des votes accorde 44,75 % des suffrages au Parti québécois, qui en anticipait davantage. Bientôt, il prend connaissance d’une note du 22 novembre 1994, émanant du bureau du premier ministre Parizeau, qui évoque un « effet dépressif7nbsp;» de la victoire moindre que prévue et qui « rendait la mobilisation des troupes7nbsp;» plus difficile.

Mais, le jeune homme admire la « série de mesures énergiques7nbsp;» annoncées en rafale « durant les premiers mois du gouvernement Parizeau7nbsp;». Il constate : « Jacques Parizeau était l’anti-Robert Bourassa ; avec lui, la volonté était au pouvoir7nbsp;». Le 6 décembre, le gouvernement déposait son avant-projet de loi sur la souveraineté du Québec, composé de dix-sept articles. « J’étais parfaitement d’accord avec cette démarche, plus clairement indépendantiste et résolue que celle qu’avait autrefois choisie René Lévesque, écrit-il. Le dernier article de l’avant-projet de loi annonçait la question référendaire : “Êtes-vous en faveur de la loi adoptée par l’Assemblée nationale déclarant la souveraineté du Québec ? Oui ou non ?”7nbsp;» Éric Bédard fait remarquer : « Cette question était beaucoup plus simple que celle de 1980, mais légèrement moins claire et ferme que celle évoquée moult fois par Monsieur lors des nombreux conseils nationaux auxquels j’avais assisté (Voulez-vous que le Québec devienne un pays en date du... ? Oui ou non ?).7nbsp;»

Au cours de l’automne, les membres de l’exécutif du CNJ discutèrent plusieurs fois de la meilleure question à poser aux Québécois. Stéphane Ethier, « toujours à l’affût des idées qui nous sortaient des sentiers battus, est arrivé un soir, autour d’un souper chez moi7nbsp;» avec « une proposition qui allait nous rallier7nbsp;». Alors, le 11 décembre 1994, l’exécutif du CNJ, enthousiaste, décide de soumettre la question suivante au débat public : « Voulez-vous que l’Assemblée nationale proclame la souveraineté du Québec, conformément à la Loi déclarant la souveraineté du Québec, ou proclame son adhésion à la fédération canadienne, conformément à la Loi constitutionnelle de 1982 ?7nbsp;» Le jeune président audacieux précise : « nous avons rendu la chose publique, mais sans avertir Monique Simard (DG du PQ) ou Gracia O’Leary’ (la Directrice des communications)7nbsp;». Bref, les jeunes prenaient des risques.

La seconde partie du livre éclaire de manière encore plus lumineuse les débats qui ont cours chez les jeunes peu avant le référendum. Dès le 25 avril, de son propre chef, le président du CNJ téléphone à Pierre O’Neil du Devoir : « Le but de mon coup de fil était de me moquer des jeunes libéraux. Deux jours plus tôt, nous avions appris qu’un document de réflexion du Parti libéral du Québec, qui avait fait l’objet d’une fuite dans les médias, proposait une “démarche d’affirmation tranquille”7nbsp;».

Pressé de questions, Éric Bédard confie à Pierre O’Neil : « Ne perdons pas trop de temps avec les scénarios d’association économique et d’union politique. J’ai peur que pendant ce temps on oublie de convaincre les Québécois des vertus de la souveraineté.7nbsp;» Il met ainsi le feu aux poudres. Monique Simard, puis Jean Royer, vont l’apostropher. Mais au fond, Éric Bédard défendait la même position que Jacques Parizeau. Pierre Duchesne, le biographe du PM présentera même Éric Bédard comme la « conscience de Jacques Parizeau7nbsp;».

Au retour d’un voyage en France organisé par le Comité d’action politique franco-québécois, qui regroupait les ailes jeunesse des principaux partis politiques québécois et français, en mai 1995, moment de l’élection française, le président du CNJ cherche à témoigner de son appui renouvelé à la position de Jacques Parizeau : « Avant toute chose, je devais rebâtir les ponts avec mon chef, que j’avais indisposé juste avant mon départ en affichant publiquement mon malaise devant le virage que le mouvement souverainiste s’apprêtait à prendre7nbsp;».

Avec les jeunes du Bloc québécois et de l’Action démocratique avec qui il fait ce voyage, « nous avons eu l’idée de nous assoir et d’esquisser les contours d’une plateforme commune7nbsp;». « Quelques réunions eurent lieu dans le plus grand secret. Nos discussions furent cependant interrompues par l’annonce de l’entente du 12 juin... Ni les médias ni même l’exécutif national du PQ n’avaient été mis au courant des pourparlers en cours.7nbsp;» Le jeune homme tombe des alors nues : « L’entente du 12 juin était un excellent coup et, pour moi, une grande leçon politique d’ouverture7nbsp;». Cela créait assurément de la nervosité chez les adversaires.

« Au congrès de la Commission jeunesse (du Parti libéral) tenu les 12 et 13 août 1995, mon homologue soutint une motion invitant le parti à préciser sa vision d’avenir du fédéralisme avant la tenue du référendum.7nbsp;» Au terme de ce congrès, le chef de l’aile jeunesse du PQ fait une sortie remarquée contre la position des jeunes de l’autre parti. Un débat est organisé à l’émission Le Point de Radio-Canada, durant laquelle le chef des jeunes libéraux opère une sortie à fond de train contre le soi-disant revirement d’Éric Bédard. Le jeune homme, encore dans l’atmosphère du voyage amical en France, en sort assommé, surpris de la virulence de cet ami de voyage.

Il se rapproche dès lors du cinéaste Pierre Falardeau qu’il invite comme conférencier dans les cégeps, puis de Dédé Fortin des Colocs. C’est aussi la période où les artistes Dan Bigras, Michel Rivard et Paul Piché se commettent pour l’indépendance. Mais c’est avant tout le coup de théâtre à trois semaines du référendum qui le bouleverse :

Absolument rien n’avait filtré de ce qui se tramait en coulisse depuis quelques jours concernant l’entrée en scène de Lucien Bouchard. Moi qui siégeais pourtant aux instances officielles les plus importantes du parti et du mouvement, je n’avais aucune idée de ce qui nous attendait. L’événement était scénarisé au détail près, et le premier ministre lut son discours avec application. Lorsqu’en conclusion il annonça que, advenant une victoire du OUI, Lucien Bouchard serait le « négociateur en chef7nbsp;» du Québec, nous fûmes tous complètement pris de court. Longue, sincère, nourrie, l’ovation s’est prolongée. Le soulagement était perceptible : voilà le déclic que nous attendions tous.

Éric Bédard se rend compte que la dynamique est aussi importante que l’option pour gagner. Après la grisaille du mois de septembre, l’espoir reprend. Cela l’amène à faire un constat sur la personnalité des deux hommes en cause :

À l’écouter [Jacques Parizeau], on avait toujours le sentiment que chaque problème social pouvait être résolu par l’Etat, rationnellement. Chez lui, tout était affaire de méthode et de planification. C’est cette foi de technocrate qui le rendait optimiste, alimentait son « progressisme7nbsp;». Le tempérament de Lucien Bouchard était beaucoup plus inquiet, tourmenté. Ses références étaient plus littéraires que celles de Monsieur. Le monde de Lucien Bouchard, loin d’être régi par une mécanique sociale, était un tissu de passions contradictoires et mystérieuses. Le vrai leader ne devait pas seulement trouver les « solutions7nbsp;» aux maux sociaux qui nous accablaient, mais inspirer, comme chez les Grecs, la vertu et le dépassement.

Le jeune indépendantiste s’étonne de la brutalité des mouvements d’opinion. Alors qu’au début d’octobre, l’affaire semblait entendue, que le Oui allait à sa perte, il constate l’apparition de la bouchardmanie et le revirement de l’opinion :

Lucien Bouchard avait énormément de crédibilité auprès d’un électorat volatil, attaché au Québec, mais peu enclin aux ruptures brutales. Il avait de bonne foi soutenu le « beau risque7nbsp;» de René Lévesque au milieu des années 1980, travaillé au rapprochement des deux solitudes canadiennes et appuyé de tout son cœur l’accord du lac Meech. Contrairement aux indépendantistes, il avait tenté l’expérience du fédéralisme renouvelé. Le rejet de Meech l’avait heurté, blessé, indigné. Et c’est cette indignation sincère, qu’avaient ressenti tant de Québécois quelques années plus tôt, qui transpirait dans tous ses discours.

Bref, c’est dès lors le voyage initiatique du jeune homme au sein de la « realpolitik7nbsp;». Plus rien ne sera pareil désormais. Il découvre que ce n’est pas l’homme rationnel qui bouleverse les foules, mais bien un autre type d’homme : « la vulnérabilité d’un écorché vif, prompt à douter de la bonne foi des autres à son égard, cherchant davantage une fidélité à sa personne qu’à ses idées7nbsp;»

C’est dans ce contexte qu’il participe à plusieurs débats passionnés dans des cegeps. Puis, vient la désillusion de la défaite. Éric Bédard écrira une lettre à Monsieur au nom du Comité national des jeunes, lettre qu’il conclura en ces termes : « Lorsque viendra le temps pour les jeunes que nous sommes de nous souvenir de cette riche époque passée en votre compagnie, nous nous rappellerons que vous avez été la fierté de notre jeunesse7nbsp;». Jacques Parizeau lui répondra le 23 janvier 1996, la veille de son départ du bureau du premier ministre : « Alors que je me prépare, dans quelques jours, à quitter mes fonctions, je tiens à vous écrire personnellement pour vous dire que c’est un peu à vous, aussi, que je passe le flambeau7nbsp;».

Éric Bédard rappelle enfin que 70 % des jeunes de langue française de quinze à vingt-quatre ans ont adhéré au camp du changement. Et il y a eu un revirement pro indépendantiste chez les jeunes de 25-35 ans, qui paraissaient douter au début de la campagne. Bref, l’indépendance, ce n’était pas que l’affaire des baby-boomers.

Éric Bédard n’émettra qu’un seul regret auprès de M. Parizeau :

Allait-il écrire ses mémoires ? Sa réponse était évasive... Il se disait en face d’une sorte de dilemme : « Ecrire un livre à la René Lévesque et ne rien dire de vraiment important... Ou révéler la vérité et rompre le secret ministériel.7nbsp;» J’étais convaincu que de tels scrupules ne l’empêcheraient pas de publier un grand livre, et pas seulement des recueils d’anciens discours ou d’écrits militants. Hélas, ce ne serait pas le cas.

Le jeune idéaliste aura rencontré dès ses 18 ans un Charles de Gaulle québécois. Malheureusement ce Charles de Gaulle n’a pas réussi la libération de son pays. Il faut dire que les alliés internationaux étaient beaucoup moins nombreux au Québec en 1995 qu’en France en 1944 !

Jean Chartier

 

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