Sortir de la crise. La voie territoriale

Au cours des derniers mois, le mot crise et ses épithètes (hypothécaire, bancaire, financière et économique) ont fait la une de plusieurs journaux. Cette crise, que traverse la planète entière, atteste de l’existence incontestable d’un monde globalisé sous l’effet d’échanges financiers et commerciaux en interrelation constante. D’une part, les difficultés inhérentes à l’économie-monde nous invitent à réfléchir plus profondément à des phénomènes qui, sous certains aspects, nous dépassent individuellement, mais auxquels nous contribuons tous comme citoyens du village global : pollution, exploitation massive des ressources naturelles non renouvelables, pauvreté, inégalités sociales, etc. Personne n’est responsable à lui seul de contrer ces phénomènes. Toutefois, force est de reconnaître que nous posons tous certains gestes qui les amplifient ou, à tout le moins, ne contribuent pas à les désamorcer.

D’autre part, que ce soit ici au Québec ou ailleurs à l’échelle de la planète, nous constatons une réelle prise de conscience manifestée par toute une kyrielle d’acteurs de plus en plus nombreux à apporter leur contribution au développement et à la démocratie : les ONG, les syndicats, des regroupements villageois, les gouvernements locaux pour ne nommer que ceux-là. Par leurs actions, ces différents intervenants revendiquent une forme de développement qui n’est pas nécessairement compatible avec les mécanismes de régulation du néolibéralisme. Elles donnent lieu à de multiples initiatives visant à améliorer la qualité de vie des individus où la solidarité et la territorialité priment sur les sempiternelles lois de l’économie qui servent généralement d’assise aux moyens traditionnels destinés à faire contrepoids aux trop fortes poussées inflationnistes.

Le but de cet article est double. Il consiste, dans un premier temps, à esquisser à grands traits les principaux malaises qui secouent l’économie mondiale. Par la suite, nous identifierons quelques réponses apportées par divers acteurs endogènes visant à atténuer les effets de la présente crise économique à partir d’initiatives misant sur la consolidation du capital socioterritorial. Des statistiques officielles, des découpures de journaux et des références bibliographiques d’auteurs privilégiant une approche à la fois sociologique et économique permettront d’étayer nos propos.

1. Une économie mondiale dans la tourmente

1.1 Les principaux signes de ralentissement

La libéralisation de la réglementation relative aux prêts hypothécaires, la chute draconienne des taux d’intérêt, l’éclatement de la bulle spéculative (Internet, énergie, immobilier, etc.) et une succession de mauvaises conjonctures, qui ont provoqué une onde de choc matériel et psychologique sur les marchés mondiaux, sont autant de facteurs responsables de l’actuelle crise économique et financière. Les signes de ralentissement de l’économie mondiale apparaissent effectivement nombreux et variés. Au surplus, ils se manifestent et se répercutent à toutes les échelles géographiques. De fait, après les États-Unis, l’Europe et les pays émergents, la crise touche maintenant les pays du Sud et même ceux qui ne font pas partie de l’OMC comme la Russie. À l’échelle internationale par exemple, les investissements directs à l’étranger ont accusé, au cours de la dernière année, une baisse de 21 % ce qui marque un précédent depuis leur création au milieu des années 1980. En Europe, pour la première fois depuis la récession de 1992-1993, la richesse créée par les 15 pays de la zone euro a reculé en 2007. Même la Chine, qui connaît une croissance fulgurante depuis le début des années 1990, n’a pas échappé aux effets de ce ralentissement généralisé. En effet, selon l’agence de planification économique, quelque 67 000 PME auraient fermé leurs portes au premier trimestre de 2008. Les difficultés observées à l’échelle de la planète contribuent à fragiliser l’économie de ce pays qui dépend, pour sa prospérité, de celle des autres. Ces difficultés ont particulièrement affecté le fret maritime de matières premières et de produits manufacturés qui, dans la seule région de Shanghai, a subi une chute de 30 % de ses bénéfices en 2008.

Bien que pratiquement toutes les sphères de l’activité économique aient été affectées des pertes d’emplois, celles-ci ont particulièrement touché les domaines liés aux nouvelles technologies d’information et de communications, aux transports, à la pharmacologie et aux finances. Seulement aux États-Unis, près de 600 000 postes ont été supprimés en janvier 2009. De nombreuses entreprises, particulièrement celles œuvrant dans les secteurs du textile, de l’automobile et du bois d’œuvre, éprouvent aussi de sérieux malaises en raison notamment de la saturation des marchés, d’un accès de plus en plus limité au crédit et de la concurrence des pays émergents, autant de tendances lourdes qui ont des conséquences dévastatrices au sein des régions à forte dominance industrielle, comme celle de Windsor en Ontario, ou encore dont l’économie repose sur la mise en valeur des ressources comme c’est le cas au sein de plusieurs régions périphériques du Québec.

1.2 La vertigineuse croissance des inégalités

Parce que tous les pays sont désormais interconnectés dans ce qu’il est convenu d’appeler le système-monde, jamais l’économie mondiale n’a été aussi imprévisible. Cela se reflète notamment par des fluctuations incessantes des prévisions effectuées par les économistes qui semblent eux-mêmes déconcertés devant la rapidité et l’ampleur des événements. En outre, l’avènement de la mondialisation s’est accompagné d’une accentuation des disparités économiques qui accélère la régulation du monde. Tous les échelons territoriaux, du local au global, sont concernés par la montée de ces inégalités. Dès lors, assistons-nous à une prolifération des quartiers urbains en difficulté, à une multiplication des espaces périphériques dominés par des centres de plus en plus évanescents ou lointains, à l’émergence de régions abandonnées par des décisions prises à l’échelle des espaces supranationaux, de pays, voire d’un continent entier dont l’économie est assaillie par des problèmes de chômage et de pauvreté.

Si l’inégalité globale, qui mesure les écarts entre individus au sein de la population mondiale en intégrant les disparités nationales et infranationales, a légèrement diminué au cours des cinq dernières années en raison notamment de la baisse de l’inégalité internationale, force est de constater que les contrastes restent particulièrement criants. Ainsi, malgré le fantastique bond en avant des économies émergentes d’Asie et d’Amérique du Sud, les écarts de prospérité sont énormes entre les pays industrialisés et les autres nations de la planète. Est-il besoin de rappeler que :

• 25 % de la population mondiale se partage 75 % des richesses.

• 2,8 milliards de personnes vivent encore avec moins de 2$ par jour.

• Les 20 % de revenus supérieurs de l’humanité accaparent 86 % des richesses alors que les 20 % inférieurs n’en reçoivent que 1,3 %.

Minée par les guerres, la corruption et les pandémies de toutes sortes (en particulier le VIH), la situation de l’Afrique subsaharienne continue à se dégrader et ce, même si le continent africain, pris dans son ensemble, a connu une relative croissance depuis les années 2000 due à l’envolée des cours des matières premières. Néanmoins, depuis 1981, le PIB par habitant, en Afrique subsaharienne, a diminué de 15 % et la croissance démographique n’a que faiblement baissé. En conséquence, le nombre de personnes pauvres a presque doublé. En 2005, 16 des 20 pays les plus défavorisés appartenaient au continent noir. Le plus déshérité de tous, le Burundi, avait un revenu par habitant 654 fois inférieur à celui du Luxembourg. De plus, selon l’indicateur du développement humain du programme des Nations unies pour le développement, 18 des pays les plus pauvres de la planète, soit 460 millions d’habitants, ont régressé depuis 15 ans. Douze de ceux-ci font partie de l’Afrique subsaharienne. L’Afrique du Sud a reculé de 35 places dans le classement depuis 1990 et le Botswana de 21, une dégradation principalement attribuable à la propagation du VIH. Les six autres pays ayant subi un recul font partie de la communauté des États indépendants qui a succédé à l’Union soviétique1.

La croissance des inégalités affecte aussi les pays développés. Un rapport récent de l’OCDE indiquait que le fossé entre les riches et les pauvres s’est creusé dans trois pays membres sur quatre au cours des deux dernières décennies. De plus, dans certains pays, comme le Canada, l’Allemagne et les États-Unis, l’écart s’est également accentué entre les riches et la classe moyenne. Avec l’accélération de la mondialisation, le poids relatif des travailleurs a régressé dans les économies avancées2. Cette régression, en 25 ans, a été en moyenne de près de sept points de pourcentage, les revenus totaux des travailleurs ne représentant plus que 62 % du PIB des pays développés alors qu’ils s’établissaient à 69 % en 1980. Le recul, attribuable en grande partie à l’entrée en scène de la Chine, de l’Inde et des anciens pays du bloc soviétique, s’est manifesté avec une plus grande acuité au sein des pays européens et dans les domaines faisant appel à une main-d’œuvre peu qualifiée.

Aux États-Unis, entre 2000 et 2006, les revenus au plus bas de l’échelle sociale ont chuté de 4,5 % alors que ceux des plus riches grimpaient de 20 %. En fait, les revenus les plus faibles n’ont jamais été aussi bas et les plus hauts aussi élevés. En corollaire, le taux de pauvreté n’a pratiquement pas changé depuis les années 1960 alors que le pays a connu une croissance économique considérable au début des années 2000. L’insuffisance des corrections gouvernementales, la multiplication des familles monoparentales qui vivent avec un seul salaire, l’accroissement du nombre d’immigrés peu qualifiés, qui contribue à gonfler les rangs de ceux qui gagnent très peu, la technologie, qui suscite une forte demande pour un bon niveau de scolarité, mais ferme la porte aux emplois les mieux payés à de plus en plus d’individus, figurent parmi les principales causes de la fulgurante montée des inégalités aux États-Unis.

Le Québec n’est pas épargné par l’accentuation des disparités. Celles-ci se manifestent à la fois entre les individus et les diverses portions de l’espace. Ainsi, au dernier recensement de 2006, le revenu moyen des femmes correspondait à 76 % de celui des hommes. Eu égard au revenu moyen des familles, la différence entre la localité la plus riche (en l’occurrence Westmount) et la plus pauvre (Kitcisakik) s’établissait à 224 670$ en 2006 comparativement à 141 650$ dix ans plus tôt. En 2006, 110 localités avaient un revenu moyen inférieur à 75 % de celui de la province alors qu’à l’inverse, on en dénombrait 112 dont le revenu était supérieur à 125 % de la moyenne provinciale. Parmi les 30 municipalités les plus pauvres par rapport à ce même indicateur, 12 se situaient au Bas-Saint-Laurent. Dans cette région, l’écart entre la municipalité la plus riche et celle la plus pauvre est passé de 38 227$ en 1996 à 87 979$ en 2006. Comme ces milieux ont tendance, depuis plusieurs années, à former des blocs contigus dans les MRC des Basques, de La Matapédia et du Témiscouata, cela reflète bien le caractère structurel de leurs problèmes, mais surtout l’incapacité des politiques de développement local et régional à remettre leur économie sur les rails.

Mais au-delà des considérations d’ordre économique qui ont conduit à cette situation de précarité, spécialistes et analystes s’entendent pour dire que plusieurs questions éthiques se posent à notre société comme à chacun de ses membres. Des scientifiques tels qu’Hubert Reeves, Albert Jacquard et Jonathon Porritt ont depuis longtemps tiré la sonnette d’alarme en partageant leurs craintes face à l’avenir de la planète et de notre société. Nos modes de vie engendrent un déséquilibre environnemental dont la multiplication des catastrophes naturelles n’est encore que la pointe de l’iceberg. De son côté, notre système économique entraîne la surconsommation chez une portion congrue de la population et l’appauvrissement du reste, soit la majorité. Pour certains spécialistes, dont Castel, la situation qui prévaut actuellement représente une profonde source d’inquiétude. Pour d’autres, plus pessimistes, les problèmes économiques et financiers sont tels qu’ils y voient un signe annonciateur de l’apocalypse. Telle est, par exemple, la vision du sociologue Michel Maffesoli. Par ailleurs, tous s’entendent sur le fait que la crise actuelle représente une occasion propice à la transformation de la société, à l’élaboration de nouveaux modes de gouvernance et à la redéfinition de la notion de développement.

2. Les mesures préconisées pour sortir de la crise

2.1 Les moyens « traditionnels »

Dans le but d’atténuer les impacts de la crise, de vastes plans de restructuration ont été élaborés tant par les diverses instances gouvernementales. Par exemple, afin de stimuler son économie, les États-Unis s’apprêtent à investir quelque 900 milliards de dollars. Il s’agit, pour l’essentiel, de fonds destinés à la réalisation de travaux d’infrastructure, de mesures visant à soutenir la demande et de crédits d’impôt. Après avoir constaté la relative inefficacité de son premier plan d’intervention, l’Allemagne a mis en place une deuxième stratégie de relance estimée à 50 milliards d’euros comparativement à 26 milliards pour celle de la France. De son côté, des sommes massives ont été injectées en Chine dans les réseaux de transport, l’innovation technique, la protection sociale et environnementale ainsi que pour l’octroi de prêts aux petites et moyennes entreprises. Au Canada, le gouvernement fédéral annonçait, en janvier dernier, des investissements de l’ordre de 40 milliards répartis sur deux ans destinés à revigorer l’économie du pays. À l’instar des États-Unis, ces sommes se traduisent par des dépenses en infrastructures, des crédits pour la rénovation, des allégements fiscaux, une bonification du programme d’assurance-emploi, une amélioration de l’accès au crédit et un soutien aux entreprises. En outre, plusieurs banques ont bénéficié d’investissements colossaux afin de les sortir du gouffre.

La mise en œuvre de ces différents plans de sauvetage témoigne incontestablement que les moyens économiques existent pour bâtir un monde plus juste et plus humain. Toutefois, la volonté politique n’y est pas. De plus, dans bien des cas, les mesures à caractère macroéconomique créent des divergences entre les différents élus et les divers partis politiques. Les questions sont, de fait, nombreuses alors que les réponses sont loin de faire l’unanimité. Doit-on ouvrir toutes grandes les vannes au libre-échange ou au contraire miser sur des mesures protectionnistes ? Les effets d’entraînement que sont censées générer les sommes investies dans les infrastructures sont-ils aussi importants qu’on nous le laisse miroiter particulièrement dans un contexte où plusieurs des travaux annoncés sont déjà amorcés ? En outre, ces investissements n’apportent pas toujours les résultats escomptés en plus d’entraîner certains effets pervers comme la création d’un important déficit. Bien que la diversification soit souvent évoquée comme moyen de relancer l’économie des régions périphériques du Québec, le processus de transition est plutôt lent en plus de s’avérer difficile à effectuer. Il en résulte, à bien des endroits, une accentuation des disparités territoriales et des inégalités interindividuelles dont la croissance des taux de chômage en constitue l’une des principales manifestations.

2.2 Les mesures orientées vers la consolidation du capital socioterritorial

Les mots de Charles Dubos n’ont rien perdu de leur pertinence. Il faut « penser globalement et agir localement ». Hormis ceux que nous avons déjà cités, plusieurs moyens ont été proposés pour sortir de la crise : développement de nouveaux modes de transport et d’énergies alternatives, intensification des mesures liées à l’altermondialisation, bonification de l’aide aux plus démunis afin qu’ils puissent se loger et se nourrir convenablement, adoption de mesures de solidarité et de fraternité, renforcement d’une saine gestion des finances publiques, plafonnement des rémunérations exorbitantes de certains dirigeants d’entreprises, promotion des services d’échange locaux, soutien aux initiatives d’économie sociale et à la formation de la main-d’œuvre, etc.

Nous voudrions, dans cette deuxième partie de notre contribution, identifier quelques-unes de ces actions innovantes qui, nous semble-t-il, ont valeur d’exemplarité. Certes, il ne s’agit pas d’effectuer un inventaire de recettes miracles, mais plutôt de mettre en perspective quelques initiatives mises de l’avant dans le but de réduire les effets stigmatisants de l’actuelle crise économique. D’un point de vue éthique, il nous semble important de réaffirmer que les actions qui émanent de la base sont souvent les premières qui peuvent être prises. De plus, parce que nous constatons, aux quatre coins du Québec, comme ailleurs dans le monde, un réel élan de solidarité, nous voulons, par cette brève recension, dégager des principes et des valeurs susceptibles d’être appliqués à d’autres échelons que l’économie sociale tend à promouvoir. Cette solidarité se manifeste à deux niveaux fortement imbriqués les uns aux autres : social et territorial.

Au plan social, la solidarité se traduit par la présence de milliers de groupes, d’associations et de réseaux à la recherche d’un modèle de développement plus respectueux de la personne humaine. Par exemple, à lui seul, le réseau Investissement-Québec injecte, en moyenne, 30 millions de dollars par année dans le but de soutenir les coopératives et les organismes sans but lucratif. De même, selon un article récent publié dans le quotidien Le Devoir3, les fonds éthiques de placement auraient augmenté, au Québec, de 19 % entre 2004 et 2006.

Le premier forum social québécois, qui s’est tenu du 23 au 26 août 2007 à Montréal, est un autre signe manifeste d’une volonté commune à ériger les bases d’une économie plus solidaire. À l’instar des forums sociaux mondiaux, cet événement vise à promouvoir les vertus d’un autre monde construit autour des concepts de développement durable, de solidarité, de justice, d’égalité et d’harmonie. Réunissant quelque 5 000 personnes, le forum s’est articulé autour de différents thèmes dont les droits humains, la lutte pour l’égalité, l’environnement, les services publics et le bien commun. Une place particulière a été accordée aux Premières nations, aux régions du Québec, aux communautés culturelles, à la mobilisation sociale, à la diversité sexuelle et à différentes positions à caractère idéologique. Les participants ont notamment appuyé le lancement d’une campagne intitulée Couvrir les besoins et sortir de la pauvreté du collectif Pour un Québec sans pauvreté.

Plus récemment se tenait l’été dernier, à Québec, le premier sommet mondial de la finance sociale et solidaire auquel ont participé 160 financiers provenant de 39 pays. Ces derniers se sont entendus pour lancer un réseau alternatif dont les ramifications s’étendront à tous les continents. Ce sommet est loin d’être le résultat d’une génération spontanée. Il s’inscrit dans le cadre de la formation d’un mouvement plus vaste, l’Association internationale des investissements de l’économie sociale, créée à Barcelone en 1989 à l’initiative de sept organisations financières de l’économie sociale. Avec un actif estimé à 7,7 milliards de dollars, l’association compte plus de 600 000 membres provenant de 28 pays.

À plus petite échelle, les systèmes d’échange locaux connaissent, à bien des endroits, une expansion fulgurante. Dans la seule ville de Québec, on compte trois réseaux d’échange de services dont la mission consiste à briser l’isolement et à réduire la pauvreté. L’un de ceux-ci, L’accorderie, a effectué plus de 6 000 transactions depuis sa création en 2004 allant du transport en voiture à la prestation de cours en russe en passant par la conception de sites Internet.

Avec plus de 3 000 points de vente au Québec, le commerce équitable est en train de se tailler une place de choix dans le secteur de la consommation. Outre le café, on retrouve parmi les produits équitables sur le marché québécois le cacao, le chocolat, le thé, le riz, les noix et les épices. Des entreprises comme Van Houtte, Starbuck, Loblaws et Metro effectuent, chacun à leur façon, la promotion de cette action humanitaire qui comporte également des implications politiques et économiques. Il s’en est suivi, entre 2000 et 2006, une augmentation de 55 % des ventes associées à ces différents produits. Bien que cette forme de commerce ne représente qu’une petite partie des échanges, il n’en demeure pas moins que les préoccupations éthiques, en ce domaine, gagnent constamment du terrain au point de devenir l’un des maillons du développement durable.

Un deuxième niveau de solidarité s’exprime à travers le territoire. Comment passer sous silence, l’apport de toutes ces coopératives (de consommateurs, de producteurs, de solidarité, de travail, de travailleurs actionnaires, etc.) qui, de par leur mode de fonctionnement, appliquent les principes de solidarité, d’équité, de démocratie participative, d’innovation et de créativité autant d’objectifs recherchés par les collectivités territoriales qui encouragent le développement de cette formule. En plein essor dans toutes les régions du Québec, les coopératives de santé convient les élus à revisiter les modèles traditionnels de prestation des services de santé. Située dans la MRC de Matane au Bas-Saint-Laurent, Sainte-Félicité4 constitue à ce chapitre un cas patent. En effet, ne comptant que 1 201 habitants, cette communauté s’est dotée d’une coopérative de santé laquelle regroupe 1 000 membres entre Matane et Sainte-Anne-des-Monts.

Si le cas de Saint-Camille a largement été documenté en raison du dynamisme exceptionnel qui anime les résidents de cette communauté5, qu’il nous soit permis de faire état d’un autre exemple de développement orienté vers l’économie solidaire. Il s’agit de celui de Sainte-Irène, une localité d’à peine 350 habitants située dans la MRC de La Matapédia. De fait, on retrouve au sein de cette collectivité quatre entreprises d’économie sociale fortement ancrées dans le milieu. Avec des retombées économiques estimées à plus de 29 millions de dollars, l’une d’entre elles exerce un rôle d’avant-plan en matière de développement régional. Sainte-Irène se distingue par la forte capacité de ses leaders à déployer et à mobiliser des ressources endogènes et exogènes et ce, tant aux plans financier, humain qu’institutionnel. Il en résulte un niveau de capital socioterritorial particulièrement élevé qui, sans infléchir les forces déstructurantes qui affectent bon nombre de milieux ruraux, contribue à en réduire les effets.

Les défis écologiques sont également au cœur de nombreuses initiatives. En novembre 2007, la ville de Rivière-du-Loup et la compagnie Envirogaz de Portneuf s’unissaient pour former une société d’économie mixte. L’entreprise transformera les déchets de 11 des 12 municipalités de la MRC en biogaz ce qui permettra éventuellement de chauffer certains de leurs bâtiments respectifs. De même, en Gaspésie, des industriels testent de nouveaux types de coupes forestières plus respectueuses de l’environnement. Inspirée du livre vert sur la réforme du régime forestier, la coupe en bouquet consiste à laisser en place des bosquets d’environ 10 à 15 mètres de diamètre laissant ainsi 5 % de la superficie du peuplement forestier. Ces îlots d’arbres facilitent la régénération et aideraient à conserver la diversité des essences. En Outaouais, la forêt de l’Aigle demeure un modèle de gestion de proximité alliant diversité et efficacité. Répartie sur 140 km2, cette forêt combine le prélèvement ligneux et faunique, le récréotourisme, la préservation d’habitats et la vie culturelle. À Saint-André-du-Lac-Saint-Jean, des jeunes ont parcouru le territoire afin de répertorier le potentiel écotouristique de leur municipalité. Ils ont formulé une cinquantaine de propositions afin de mettre en valeur ce potentiel et ainsi éviter la dévitalisation de cette localité de moins de 500 personnes. Finalement, que dire de ces nombreuses initiatives émanant de la filière éolienne qui adoptent un volet communautaire ou coopératif ?

Conclusion

Comme citoyen du monde, chacun devrait se sentir concerné par l’évolution de la crise mondiale qui entraîne dans son sillage une accentuation sans précédent des inégalités économiques au sein des économies occidentales. En raison de sa nature et de ses modalités de fonctionnement, le néolibéralisme contribue à l’élargissement des écarts entre les riches et les pauvres, les milieux urbains et ruraux, les régions centrales et périphériques, les hommes et les femmes. Dans cette perspective, il importe, dans une première étape, de mettre en place des mesures radicales destinées à une distribution plus équitable de la richesse6. Ces dernières doivent aller bien au-delà des instruments traditionnels de redistribution des revenus qui reposent essentiellement sur la fiscalité et les transferts, car force est de constater que leur efficacité est en perte de vitesse. L’élaboration de telles stratégies, orientées vers la modification des règles du jeu du commerce international, constitue une condition sine qua non afin d’atténuer les effets pervers de la crise économique mondiale. Des changements au plan de la gouvernance sont également à envisager. Déjà, certains signes laissent entrevoir des modifications à cet égard comme c’est notamment le cas en Amérique latine où les transformations sociales priment sur une croissance économique à double vitesse. Même certaines institutions internationales, comme l’OCDE, optent pour un changement de ton dans leur discours7.

Par ailleurs, ces interventions resteront lettre morte si elles ne sont pas accompagnées de stratégies et d’actions concrètes qui émergent de la base. Il y a peu de temps encore, les adeptes de la simplicité volontaire faisaient figure d’êtres originaux et futuristes. Les économistes, et même les campagnes de publicité des institutions financières, nous interpellent maintenant pour en faire un mode de vie. Au-delà du besoin de se serrer la ceinture, ce qui est en cause, ce sont nos choix personnels, nos habitudes de consommation et, plus que tout, nos valeurs et notre sens du bien commun. La multiplication de gestes simples comme la recherche de produits issus du commerce équitable ou de l’agriculture biologique, la fuite des mégasurfaces et une plus grande attention à nos modes de transport ou de consommation constituent déjà une victoire. Changer la question « en ai-je les moyens ? » par « en ai-je besoin ? » en serait une autre.

Faut-il souhaiter un éveil de conscience collectif et individuel à l’égard du bien commun ? Peut-on espérer un renouveau du sens des responsabilités en faveur d’un monde plus juste et solidaire ? Il ne s’agit pas ici de répondre seulement à une urgence sur le plan éthique, pour nous et pour les générations à venir. Il est question d’emprunter un chemin valable pour un développement durable et une vraie prospérité économique. Le défi actuel réside donc dans un équilibre à trouver entre les diverses portions de l’espace d’une part, et les sociétés de l’autre, équilibre qui demeure toujours instable. Si le discours altermondialiste relève de l’utopie, au risque d’en rester parfois à la dénonciation ou au rêve, il ouvre un espace de possible à oser. Il impose cependant de prendre acte de la complexité des situations, de l’impossible transparence de la société, du caractère insuffisant des seules bonnes intentions, de la faiblesse de la volonté et de la fragilité de tous les engagements humains. La crise que nous traversons présentement représente une occasion idéale pour élaborer et mettre en œuvre de nouvelles règles de gouvernance et de distribution de la richesse collective. Cette crise réussira-t-elle à nous rendre plus responsables et solidaires ?

 

 

 

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ORGANISATION DE COOPÉRATION ET DE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUES. Croissance et inégalités. Distribution des revenus et pauvreté dans les pays de l’OCDE. Paris, Éditions de l’OCDE, 2008, 341 p. 

PIGEON, Claude. « La crise nous rendra-t-elle plus solidaires ? », dans Le Soleil (18 janvier 2009), p. 25.

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PRESSE CANADIENNE. « En 2006, le revenu des femmes correspondait à 76 % de celui des hommes », dans Le Soleil (14 janvier 2009), p. 26.

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PRESSE CANADIENNE. « Le fossé entre riches et pauvres s’accentue au Canada », dans Le Devoir, vol. 99, no 240 (22 octobre 2008), p. B-3.

PROGRAMME DES NATIONS UNIES POUR LE DÉVELOPPEMENT. Rapport mondial sur le développement humain. La coopération internationale à la croisée des chemins. L’aide, le commerce et la sécurité dans un monde marqué par les inégalités. Paris, Éditions Économica, 2005, 385 p. 

REEVES, Hubert. Mal de terre. Coll. Points. Série « Sciences ». Paris, Éditions du Seuil, 2005, 272 p. 

SIMARD, Majella. L’économie sociale et le développement local : une réponse aux problèmes de pauvreté et d’exclusion sociale dans une localité rurale fragile : le cas de Ste-Irène dans la MRC de La Matapédia. Moncton, Université de Moncton, octobre 2007, 84 p. 

SIMARD, Majella. « La géographie de l’économie sociale au Bas-Saint-Laurent : une analyse sous l’angle des disparités territoriales », dans Économie et Solidarités (à paraître).

SIMARD, Majella. « Une entreprise d’économie sociale fortement ancrée dans son milieu : le cas de la Coopérative de producteurs agricoles Natur’bœuf au Bas-Saint-Laurent », dans JETTÉ Christian et SHIELDS, Geneviève et (dir.). Le développement de l’économie sociale au Québec : territoires et interventions. Montréal, Éditions Saint-Martin (à paraître).

SOROS, Georges. La crise du capitalisme mondial. L’intégrisme des marchés. Paris, Éditions Plon, 1998, 258 p. 

TURCOTTE, Claude. « La finance sociale mondiale se réunit à Québec », dans Le Devoir, vol. 99, no 123 (3 juin 2008), p. B-1 et B-4.

 

 


1 Par ailleurs, le rapport cite plusieurs cas de réussites. Par exemple, le Vietnam (108e rang) est parvenu à réduire de moitié la pauvreté, celle-ci passant de 60 % en 1990 à 32 % en 2000 d’une part, et à diminuer les taux de mortalité infantile de 58‰ naissances à 42‰, d’autre part.

2 En fait, selon le modèle néolibéral, les caractéristiques du marché du travail et du système financier s’imbriquent. Un financement transitant par les marchés boursiers implique un suivi à court terme des performances des entreprises, les actionnaires exigeant une correction immédiate des choix effectués, facilitée par un marché du travail où les entreprises peuvent réajuster librement leurs effectifs.

3 Il s’agit de l’article suivant : LAFLEUR, Claude. « L’investissement socialement responsable est devenu une valeur admise », dans Le Devoir, vol. 99, no 95 (30 avril 2008), p. B-2.

4 Nous citons le cas de Sainte-Félicité, mais la formule a également été adoptée par plusieurs autres petites communautés rurales de la province dont celles de L'Islet et de Saint-Damien dans la région Chaudière-Appalaches.

5 À l’initiative de quelques-uns de ses habitants, cette municipalité s’est mobilisée à plusieurs reprises en misant sur son intelligence collective, son capital social et sa très forte capacité de résilience pour tenter d’enrayer son déclin. Fait plutôt inusité, cette collectivité a notamment fait l’objet d’un article de fond dans le prestigieux Monde diplomatique.

6 À cet effet, un rapport récent publié par l’OCDE indiquait que le Canada dépensait moins pour l’emploi et les familles que la plupart des pays de l’OCDE. Par conséquent, l’imposition et la redistribution ne réduisent pas les inégalités autant que dans la plupart des autres pays.

7 Par exemple, dans un document destiné aux participants du dernier Forum économique mondial, cette dernière invitait ses membres à revoir les règles qui régissent l’éthique des affaires et les politiques sociales. Dans ce même esprit, le premier ministre de la Chine réclamait, lors de ce même événement, une réforme en profondeur des grandes institutions financières internationales et une régulation accrue du marché des capitaux.

* Majella Simard détient un doctorat en développement régional. Il est professeur au Département d’histoire et de géographie à l’Université de Moncton. Docteur en théologie et en histoire des religions, Claude Pigeon est prêtre du diocèse de Rimouski

 

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