Pour sortir du multiculturalisme

Au Canada, le multiculturalisme a été utilisé politiquement pour combattre la montée de l’indépendantisme québécois au début des années soixante. Le gouvernement canadien, ne sachant comment répondre aux demandes de changement constitutionnel exprimées par le Québec de la Révolution tranquille, décida de créer en 1963 une Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (commission B.B.). Mais l’arrivée au pouvoir de Pierre Trudeau en 1968 et le décès du co-président de la commission B.B., André Laurendeau, changeront le cours de l’histoire. Le premier rapport de la commission B.B. concluait que le Canada traversait une crise politique profonde et Laurendeau proposait pour la résoudre d’instituer le principe de l’égalité politique entre les deux peuples fondateurs, ce qu’on appelait le biculturalisme. Cette thèse avait guidé le nationalisme québécois depuis l’établissement de la Confédération même si elle avait été constamment contredite par les faits.

À la suite du décès de Laurendeau et de son remplacement par Jean-Louis Gagnon, nommé par Trudeau, les travaux de la commission furent réorientés dans le sens du multiculturalisme. Cette position reflétait les revendications des groupes ethniques qui, à l’extérieur du Québec, estimaient qu’ils étaient aussi sinon plus importants que les Canadiens français et qu’ils devaient être reconnus dans l’éventualité d’un changement constitutionnel en vertu de la logique selon laquelle tous les Canadiens étaient ou avaient été des immigrants. Remarquons ici que la question des peuples autochtones n’était pas à l’ordre du jour.

L’idéologie multiculturelle devait servir la construction d’un nationalisme canadien en opposition au nationalisme québécois selon la bonne vieille règle coloniale du diviser pour régner1. Au lieu de reconnaître l’existence de deux peuples fondateurs qui aurait signifié la reconnaissance de l’égalité politique pour le Québec et le Canada, par une astuce sémantique, on mettait sur un pied d’égalité les diverses communautés ethniques qui composaient le Canada, ce qui avait pour effet de neutraliser le statut particulier que désiraient les Québécois. À l’origine, le multiculturalisme se fondait sur des raisons politiques et servait à émasculer les prétentions du Québec à l’égalité politique. Par la suite, on lui donna un vernis moral pour légitimer la domination du Canada sur le Québec.

La première loi instituant une politique du multiculturalisme fut adoptée par le Parlement canadien en 1971. Cette loi visait à permettre aux diverses communautés culturelles de conserver et de maintenir leur culture d’origine. Pour mieux intégrer les immigrants et renforcer leur attachement au Canada, on utilisait les fonds publics pour soutenir leurs différences culturelles. Le multiculturalisme fut ensuite constitutionnalisé en 1982 lors du rapatriement unilatéral de la constitution qui, rappelons-le, ne fut jamais entérinée par l’Assemblée nationale du Québec et ne fut jamais approuvée par les citoyens. L’article 27 de la Charte des droits et libertés prévoit que :nbsp;: «« nbsp;Toute interprétation de la présente charte doit concorder avec l’objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens. »nbsp;» Ainsi, le slogan de «« nbsp;l’unité dans la diversité »nbsp;» deviendra le socle de l’idéologie canadienne. Le pluralisme culturel devient ainsi «« nbsp;l’essence même de l’identité canadienne2 »nbsp;». Le multiculturalisme, comme toute idéologie, cachait la réalité en niant l’existence des minorités nationales comme les peuples québécois et autochtones, cette négation devant servir à protéger l’unité nationale canadienne. Au lieu d’être plurinational, le Canada serait multiculturel. Une nation et plusieurs cultures sans existence politique, tel est le Canada. Cette logique s’inscrit dans la loi de 1988 qui fait du multiculturalisme une caractéristique de l’identité canadienne.

Les contradictions du multiculturalisme

Toute idéologie a pour fonction de faire accepter l’ordre établi tout en dissimulant ses contradictions. Il y a d’abord une contradiction intrinsèque au multiculturalisme qui consiste à dissocier langue et culture comme si les cultures ne s’incarnaient pas par la langue. Pour être cohérente, la politique du multiculturalisme devrait reconnaître aussi le multilinguisme. Or, c’est le bilinguisme qui est la norme au Canada à laquelle doivent se soumettre les différentes communautés culturelles. Cette politique est une négation de la culture qui est ainsi réduite à des manifestations folkloriques. Le projet implicite et hypocrite est à terme de planifier la disparition des diverses cultures puisque les nouveaux arrivants s’intégreront à la culture dominante en utilisant principalement l’anglais dans leur vie quotidienne. C’est en définitive une politique d’assimilation par étape à long terme.

Dans cette idéologie, l’adhésion aux valeurs universelles ne se justifie que par l’adhésion principale aux valeurs particulières du groupe. On accepte de faire partie de la société à la condition de pouvoir s’en dissocier par la valorisation de ce qui nous est particulier. L’universel est réduit à la sommation des différences et non pas à l’adhésion à des valeurs communes qui les dépasse. Autrement dit, l’individualité a préséance sur le collectif. Ma particularité culturelle ou mon identité prime sur celle des autres et ne doit pas être entravée par une norme extérieure à mon système de valeurs. Le principe moteur de l’appartenance est le respect de la différence individuelle et non le partage de valeurs communes si ce n’est celle de la diversité. La multiplicité des identités qui se constituent en silos culturels maintient l’ordre établi en divisant les sources de contestation et en favorisant une relation clientéliste à l’État canadien. On crée un système de cohésion anomique, artificielle où la participation et la solidarité ne sont fonction que de la reconnaissance et du maintien de la différenciation. Le multiculturalisme justifie que chacun reste cloîtré dans son univers culturel et fasse de son identité particulière un absolu qui échappe au vivre ensemble avec les autres cultures. Cette fermeture à l’autre pour préserver son identité particulière représente la contradiction principale du multiculturalisme.

Le multiculturalisme instaure une nouvelle forme de tribalisme qui permet à chaque communauté de se replier sur elle-même, de se retrancher dans ses pratiques traditionnelles et de refuser les contacts avec d’autres normes culturelles. Cette idéologie postule le relativisme culturel selon lequel toutes les cultures se valent de sorte que chacune d’elles peut devenir autosuffisante. Le multiculturalisme est antinomique avec la modernité parce qu’il valorise l’ancrage dans les traditions, il fait l’apologie des particularismes culturels et multiplie les «« nbsp;réserves identitaires3 »nbsp;». Cette idéologie impose aussi aux autres cultures la pratique de la restriction mentale ou l’auto-censure au nom du respect de la différence culturelle. Elle enferme les individus dans les rapports de pouvoir imposés par leur culture d’origine. Elle entretient enfin les allégeances aux pays d’origine où se trouvent les racines de ces cultures.

Le multiculturalisme sous les oripeaux du progressisme camoufle le retour du conservatisme religieux et tend à réduire les champs d’intervention de l’État de sorte qu’il se concilie bien avec les exigences de la mondialisation néo-libérale. Il ramène la religion comme facteur de cohésion sociale et légitime ainsi toutes les soumissions. Il détourne le centre de gravité des sociétés occidentales de l’État vers les religions et les communautés particulières qui les incarnent et qui accaparent le sens de l’identité. Ainsi, l’identité primaire prend le dessus sur l’identité commune, chaque communauté se cloîtrant dans son univers culturel.

Pour une vision républicaine de l’intégration

La nation est un processus permanent d’intégration de la diversité. Tous les pays qui accueillent des immigrants ont une politique d’intégration plus ou moins exigeante. Plusieurs modèles existent à cet égard tel celui du melting pot (creuset) américain ou celui du multiculturalisme canadien, l’un qui prêche ouvertement l’homogénéisation culturelle et l’autre qui le fait plus insidieusement. Chaque modèle correspond à l’intérêt national du pays qui l’adopte. Le Québec a développé son propre modèle d’intégration qui est fondé sur le principe de la convergence culturelle et qui vise à corriger les effets pervers du multiculturalisme.

Ceux et celles qui viennent se joindre à la société québécoise ont les mêmes droits que les Québécois et les Québécoises, mais ils ont aussi des devoirs. Ils passent un contrat avec la société d’accueil qui s’engage pour sa part à maintenir la spécificité des communautés culturelles, à sensibiliser les citoyens à leurs apports et à favoriser leur participation à la vie collective. Mais ils ont l’obligation d’apprendre le français qui est le foyer de convergence de la diversité des communautés et de partager les valeurs démocratiques. Ce contrat social est centré sur la langue commune parce que c’est elle qui permet de partager, de communiquer et de se comprendre, de pratiquer en quelque sorte une relation interculturelle. Cette logique de la convergence présuppose l’existence d’un peuple enraciné dans l’histoire et d’une culture majoritaire à laquelle s’intègrent les nouveaux arrivants tout en préservant leur appartenance culturelle. Dans le modèle québécois, c’est la citoyenneté qui prime sur la particularité culturelle. Peu importe son origine, l’individu appartient à la collectivité par sa participation politique qui l’oblige à transcender ses particularités culturelles. On est citoyen avant d’être membre d’une communauté particulière. Le vivre ensemble suppose le partage de valeurs communes et la hiérarchisation des allégeances.

Le modèle de la convergence postule quatre principes pour réaliser le vivre ensemble républicain.

  1. la reconnaissance d’une majorité historique qui forme le pôle de convergence  ;
  2. la reconnaissance de la primauté de l’intérêt général sur les intérêts particuliers  ;
  3. la séparation entre la sphère de la vie publique et celle de la vie privée  ;
  4. l’adoption de la laïcité comme principe de gestion des relations intercommunautaires.

    Comme c’est la citoyenneté qui est l’ancrage de l’intégration et que celle-ci implique l’égalité de tous et toutes devant la loi, il en découle une acculturation nécessaire des institutions publiques qui incarnent la citoyenneté. L’État doit être au-dessus des particularismes culturels pour être au service de tous et il ne peut donc avantager des groupes en leur accordant une importance particulière. Pour représenter la totalité des composantes de la société, il doit se laïciser. L’État dans l’exercice de ses fonctions doit être un lieu sans attache culturelle particulière. Cette logique ne peut tolérer d’exception à l’égard des religions parce que celles-ci sont totalitaires au sens où elles gouvernent l’ensemble de la vie des individus qui les pratiquent en leur imposant des normes de comportement qui prévalent en tout temps. Pour garantir à chacun le libre exercice de ses libertés dans le respect des autres, l’État doit être laïc et constituer un espace libre où pourront se rencontrer et dialoguer les diverses cultures particulières. Un esprit républicain définit la liberté comme l’absence de domination, ce qui a pour conséquence que l’appartenance à un groupe ne peut conférer de droits particuliers, ce qui est la raison d’être du multiculturalisme. À l’inverse, dans le modèle républicain, chaque individu est libre de préserver ses traditions culturelles dans sa vie privée, mais le rôle de la république est d’empêcher que les individus subissent la domination de leur groupe d’appartenance.

    Actuellement, cette vision républicaine ne peut s’incarner politiquement et le Québec ne peut se comporter comme une nation à l’intérieur du Canada parce qu’il ne possède pas la compétence complète en matière d’immigration. Le modèle de la convergence est entravé dans son efficacité par la concurrence du multiculturalisme imposé par la Charte canadienne des droits qui impose des obstacles juridiques à l’intégration à la société québécoise.

    Tant que nous resterons à l’intérieur du Canada, nous serons subordonnés aux choix politiques des Canadiens et nous ne pourrons pas mettre en œuvre cette conception républicaine de la vie en société. Tout comme le sont les Québécois et les Québécoises, les nouveaux arrivants seront déchirés entre deux systèmes d’allégeance et auront tendance à prendre la voie de la facilité en adhérant à l’idéologie multiculturelle canadienne qui incarne après tout l’identité officielle de leur pays d’accueil. On se demande bien d’ailleurs en vertu de quelle opération magique ils seraient tentés de s’identifier à une minorité ethnolinguistique. Ils ont choisi de venir au Canada pour être Canadiens et non pas Québécois. C’est par l’indépendance que nous pourrons nous libérer de ces fausses contradictions entretenues par le régime fédéral. C’est par l’indépendance que nous pourrons construire une société où chacun pourra vivre selon ses valeurs particulières sans les imposer aux autres et participer activement au développement collectif. q


1 Pour suivre les péripéties de cette opération politique, lire l’analyse de Valérie Lapointe-Gagnon, Panser le Canada, Montréal, Boréal, 2018.

2 Compte-rendu des débats à la Chambre des communes, le 8 octobre 1971, p. 8545.

3 Voir Pascal Bruckner, Un racisme imaginaire, Islamophobie et culpabilité, Paris, Grasset, 2017, p. 161.

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