Co-porte-parole de la Coalition Fjord

Ce qui a uni les citoyens dans la Coalition Fjord en novembre dernier est difficile à cerner. Il y avait certainement un sentiment d’urgence partagé, créé entre autres par les appels des scientifiques sur le climat et mêlé à un manque de foi de la population envers le gouvernement pour protéger l’environnement. À cela s’ajoute la volonté d’une partie de la population que l’environnement soit au cœur des préoccupations du gouvernement depuis la dernière campagne électorale et, à l’échelle régionale, le refus de la destruction de la biodiversité et l’aggravation de la crise climatique par trois compagnies polluantes. Cependant, il y avait quelque chose de plus. Selon les dires des plus vieux, jamais une telle mobilisation ne s’est fait sentir dans la région.

Dans la ville de Saguenay même, l’élection un an auparavant de Josée Néron et la fin du règne de Jean Tremblay laissait supposer un changement de direction sur ce genre de projets. On croyait venue la fin du manque de consultation, la fin des décisions insensées et illogiques. C’est un réel sentiment de stupéfaction, de déception et de dégout qui a frappé les citoyen.ne.s lorsqu’ils ont appris que la mairesse qu’ils avaient élue et en qui ils avaient cru, promouvant le transport en commun et la construction de pistes cyclables, donnait son appui à tous les projets.

Cet appui, comme celui de trop nombreux maires et conseils de ville de la région, est d’autant plus consternant qu’il fut donné avant même le dépôt des études d’impacts d’Énergie Saguenay et de Gazoduq. Avant même d’avoir eu l’avis d’experts indépendants et se basant uniquement sur la bonne foi des entreprises, l’appui inconditionnel fut envoyé dans les médias.

L’état de la mobilisation

Il est difficile de mesurer objectivement l’état de la mobilisation citoyenne pour l’environnement, mais en mon sens les indicateurs sont excellents pour qu’une mobilisation environnementale énorme voit le jour à partir de l’automne. Le mouvement étudiant a réagi au quart de tour pour une journée de grève le 15 mars dernier. Elle fut organisée sans aucun moyen financier et par des étudiants ne faisant pas partie des associations étudiantes nationales, rendant impressionnant le fait que des étudiants d’à travers le Québec aient réussi à communiquer entre eux en dehors des structures en place. Si le gouvernement persiste à refuser de s’engager concrètement pour la lutte environnementale, il est possible qu’une grève générale étudiante se pointe le bout du nez.

Du côté de la mobilisation contre le projet de GNL Québec et contre le troisième port industriel, de plus en plus de gens se sentent interpellés : sept collectifs citoyens au Saguenay (Collectif de l’Anse à Pelletier, Collectif de la Batture, Collectif du Bas-Saguenay, Collectif de Sainte-Rose-du-Nord, Collectif du Lac-Saint-Jean et Coalition Fjord), un sur la Côte-Nord dans le secteur Bergeronnes, Escoumins, Sacré-Cœur, Tadoussac (le Mouvement Citoyen Littoralement Inacceptable), deux en Abitibi (Gazoduq, parlons-en et l’Action boréale), certains membres des Premières Nations, les grandes organisations de protection de l’environnement au niveau national (Équiterre, Fondation David Suzuki, SNAP Québec, Eau Secours, Greenpeace, WWF Canada, Coule Pas Chez Nous, Mouvement écocitoyen une Planète et Nature Québec) les associations étudiantes des cégeps de Chicoutimi, Jonquière et Saint-Félicien, l’association étudiante de l’UQAC (MAGE-UQAC) ainsi que les mouvements étudiants La planète s’invite à l’université et Pour le futur Montréal. Pour l’instant, le tout se regroupe autour d’une pétition ayant les signatures d’environ 30 000 personnes, plusieurs manifestations, des rencontres hebdomadaires et des prises de paroles dans les médias, mais plus est à venir.

Comment se fait-il que cent personnes se soient réunies spontanément un vendredi soir, à soixante-douze heures de préavis, pour parler d’environnement et de grands projets industriels ?

Pourquoi des citoyens, qui ne se connaissaient pas, ont-ils senti le besoin de se rencontrer et de faire quelque chose ? Comment se fait-il que nous ayons pressenti qu’il fallait qu’on se donne comme mission « la protection de l’intégrité du fjord » ? N’est-il pas déjà protégé par des lois et la présence de parcs nationaux ? N’y a-t-il pas déjà des organismes chargés de la protection de l’environnement ? De spécialistes dans les universités et les laboratoires étudiant les possibles impacts ? Des élus ayant à cœur la protection de l’environnement ? Des journalistes questionnant les discours des promoteurs et des élu.e.s ?

Face à toutes ses personnes, nous avons eu le sentiment que si nous ne faisons rien, personne ne le ferait. Le constat de certains experts et l’esprit critique de certains journalistes nous ont mis la puce à l’oreille, mais aucun élu n’a eu le courage de prendre la parole contre ces projets insensés avant que nous le fassions. La réalité, c’est que nous sommes encore esclaves de l’accroissement du profit, du vote populiste et de l’hyperconsommation. Nous n’arrivons pas à imaginer et à accepter le fait que la société ne puisse continuer à avoir une logique extractiviste suicidaire et cannibale. Nous n’arrivons pas à concevoir un développement économique et social régional poussé par sa propre population et non par des intérêts américains ou anglais.

Il n’est pas question de nier l’histoire du développement de la région. Il est vrai que la région ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui si nous n’avions pas eu les capitaux de J.E.A. Dubuc, de la dynastie des Price, d’Arthur Vining Davis ou d’Alcan, mais il serait totalement faux de penser que c’est la seule façon de développer une région. Ce serait injuste et insultant pour les petites et moyennes entreprises du tourisme, de l’agroforesterie, de l’informatique et de l’agriculture nordique, entre autres, qui, elles aussi, agissent comme levier économique important et réinvestissent leurs revenus dans la région plutôt qu’ailleurs dans le monde via des paradis fiscaux.

Qui décide ?

Qui décide du développement de la région ? Quel est le plan de développement ? Comment les décisions sont-elles prises et selon quels critères ? La ville de Saguenay a adopté une résolution reconnaissant l’urgence climatique, mais est-elle vraiment en train d’y faire face de manière concrète et efficace ? Ces questions se posent lorsque nous voyons la tendance qui se dessine dans la région. Et la réponse se révèle lorsque nous ouvrons La Presse, Le Quotidien, Le Devoir, Facebook, les postes de radio et de télévision : c’est à coups de centaines de milliers de dollars, si ce n’est de millions, que les américaines Freestone International et Breyer Capital (les propriétaires des entreprises-écrans GNL Québec et Gazoduq) tentent de faire passer leur propagande reprise sans filtre par les élus : « Le GNL va permettre de réduire les émissions de GES en Chine en éliminant des centrales au charbon ! », « L’usine d’Énergie Saguenay va être la moins polluante au monde grâce à notre hydroélectricité et nos normes environnementales strictes ! », « Le projet va permettre la création de nombreux emplois nécessaires à la région qui voient ses jeunes s’exiler ! » et, ô comble de l’insulte, « Le GNL n’est pas dangereux ; il n’y a presque pas d’accidents lors du transport maritime ! »

Les arguments de GNL Québec

Le premier argument concernant les centrales de charbon en Chine est quand même intrigant. Selon l’entreprise, le bénéfice net en émissions de GES serait de l’ordre de 27 millions de tonnes. Évidemment, il n’existe aucun contrat entre GNL Québec et de potentiels acheteurs permettant de confirmer le remplacement de centrales au charbon puisque nous sommes encore trop tôt dans le processus. On pourrait donc leur laisser le bénéfice du doute en supposant qu’ils sortent ce chiffre de leur étude. Or, selon cette étude, le scénario voulant que le GNL vienne remplacer le charbon est très peu probable, scientifiquement non prouvable et hors de contrôle de l’entreprise1 ! L’entreprise agite donc une belle image en oubliant de dire que cette image ne se produira probablement jamais !

Le deuxième argument est aussi croustillant, mais relève plus de la logique. L’usine de liquéfaction du gaz, contrairement à ailleurs dans le reste du monde, utilisera notre hydroélectricité plutôt que son propre gaz pour s’alimenter en énergie ! Je répète : l’usine de liquéfaction du gaz, contrairement à ce qui se passe ailleurs dans le reste du monde, utilisera notre hydroélectricité plutôt que son propre gaz pour s’alimenter en énergie… pour réduire sa pollution au Saguenay, GNL Québec n’utilisera donc même pas son énergie, car elle sait qu’elle est trop sale !! Le gaz, plutôt que d’être consommé ici, sera envoyé et consommé ailleurs, mais il le sera quand même ! Malgré cela, l’usine émettra tout de même près de 420 000 tonnes d’équivalent CO2, soit 0,53 % des émissions de GES annuelles du Québec de 2016 selon le dernier rapport du ministère de l’Environnement2. En regardant les émissions totales en amont et en aval du projet (donc de l’extraction jusqu’à la consommation dans les marchés visés), on parlerait de 7,8 millions de tonnes d’équivalent CO2, soit près de 10 % des émissions de GES annuelles du Québec en 2016…

Le troisième argument, qui m’a été donné discrètement par Josée Néron après un conseil municipal où je lui avais dit qu’on sacrifierait ainsi les emplois du tourisme pour les emplois de ces entreprises : « on veut des emplois payants ». Est-ce donc qu’un emploi en usine vaut plus qu’un emploi dans le tourisme ? Si oui, selon quels calculs et quels principes ? Les salaires et les impôts sont plus importants pour les emplois en usine, peut-être, mais encore ? Lequel coûte le plus cher en infrastructures publiques ? Lequel aura le plus de conséquences sur la santé de la population ? Lequel détruira davantage l’environnement ? Ce n’est pas que nous sommes contre le développement de la région, c’est que nous considérons que le processus de décision est biaisé et précipité et que le développement actuel est contraire aux principes du développement durable. On nous martèle que l’industrie forestière va mal en raison de la guerre commerciale avec les États-Unis. Ne pourrions-nous pas, plutôt que d’exporter le bois à l’étranger, le consommer localement ? Pour le seul secteur de la biomasse, les cibles pour 2025 de Vision Biomasse Québec sont de 3 600 emplois permanents et 12 500 emplois durant la construction, permettant ainsi d’améliorer la balance commerciale du Québec de 225 millions de dollars et évitant l’émission de 1 million de tonnes d’équivalents CO23 !

Le dernier argument, le plus odieux à mon avis, tient à la sureté et aux normes élevées de sécurité. Il est vrai que l’industrie du transport maritime par méthanier a connu très peu d’accidents importants. Or, il est en tout autre pour ce qui est des pipelines et des usines de liquéfactions. Pour le transport maritime, même s’il y a eu peu d’accidents, le risque zéro n’existe pas et nécessite de se préparer à des catastrophes importantes4. Or, nous ne serons probablement au courant des mesures de sécurité qu’après que GNL Québec ait reçu son décret ministériel.

Le déséquilibre des forces

Il est difficile, voire impossible, d’évaluer pleinement le déséquilibre des forces en présence. Évidemment, dans chacune des entreprises il y a des employés travaillant dans le domaine depuis de nombreuses années, mais il y a aussi et surtout des spécialistes des relations publiques et gouvernementales. On n’a qu’à penser à Pierre-Marc Johnson, ancien premier ministre du Québec, fils de premier ministre et frère de premier ministre, actuellement sur le conseil d’administration de Métaux BlackRock, ou encore Jim Breyer, investisseur principal du projet gazier de GNL Québec et 745e fortune mondiale selon le magazine Forbes (3,1 milliards $ US), beau-frère de la secrétaire des Transports des États-Unis et beau-frère du leader de la majorité républicaine au Sénat5. Arianne Phosphate semble être l’entreprise avec le moins de moyens, mais cumule tout de même des expériences passées honteuses de certains de ses dirigeants (Jean Sébastien David, chef des opérations, était au cœur du scandale minier de Canadian Malartic ayant exproprié un quartier complet de la ville de Malartic comprenant 205 personnes pour construire une mine à ciel ouvert à quelques mètres des maisons restantes). Ce ne serait donc pas un, mais trois goliaths, dont un bicéphale (Gazoduq-GNL Québec), contre lesquels nous nous battons.

Malgré tout, j’ai bon espoir que nous pourrons arriver à bloquer le projet gazier et le troisième port industriel en rive nord et que nous pourrons atteindre l’équilibre budgétaire carbonique d’ici 2050 tel que le demandent les scientifiques du GIEC.

Lorsque le projet de GNL Québec et celui de Port Saguenay sur la rive nord seront annulés, il ne faudra pas en rester là. Il ne faudra pas laisser tomber la mobilisation en se disant que nous avons gagné de manière définitive, sinon un nouveau projet de pipeline verra le jour quelques années plus tard ailleurs ou comme le fait Énergir, plusieurs petits projets de gazoducs à travers la province. Il faut exiger une législation interdisant totalement l’augmentation de l’exploitation et du transport des énergies fossiles. Si nous souhaitons faire la transition écologique, c’est le strict minimum : mettre un plafond à notre production, notre transport, notre exportation et notre consommation d’énergies fossiles. Sinon, quand sera le changement ?

 

 

 

1 « ATTENTION : le scénario d’exportation du GNL envisagé par GNL Québec est basé sur les études de marché et des connaissances internes auprès de divers interlocuteurs de l’entreprise. Bien que l’entreprise juge le scénario conservateur, le CIRAIG ou les membres du comité de revue critique ne sont pas en position d’entériner le scénario d’exportation. », « Ces scénarios cherchaient à dresser un ensemble des possibles. Ils ne représenteront pas la réalité dans le sens où la production du terminal sera fragmentée en divers marchés et seront utilisées en addition ou en substitution de diverses sources énergétiques. Il est impossible à ce stade de conclure scientifiquement sur la probabilité d’occurrence d’un scénario représentatif probable. », « Une incertitude demeurera au niveau des hypothèses de substitution ou d’addition puisque l’utilisation finale du GNL et les forces de marchés en présence sont hors du contrôle de GNL Québec. » Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG). Analyse du cycle de vie du terminal de liquéfaction de gaz naturel du Saguenay. Rapport préliminaire, janvier 2019, p. 83.

2 Ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Direction générale de la réglementation. (2018). Inventaire québécois des émissions de gaz à effet de serre en 2016 et leur évolution depuis 1990, 40.

3 Vision Biomasse Québec, « Le Chauffage à la biomasse, une vision pour le Québec », 4 pages, consulté en ligne le 7 mars. http://www.fqcf.coop/wp-content/uploads/visionbiomassequebec.pdf

4 Pour plus de détails, lire l’article d’Anne Sara Briand dans ce même numéro.

5 Forbes, « Jim Breyer », 2019, consulté en ligne le 11 mai à l’adresse : https://www.forbes.com/profile/jim-breyer/?list=forbes-400#13bc842766e5

* Co-porte-parole de la Coalition Fjord

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