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Énergie-Saguenay : les impacts sur la santé doivent être pris en compte

* Médecin-résident en santé publique et médecine préventive, membre de l’Association canadienne des médecins pour l’environnement.

En 2016, des médecins et professionnel.le.s de la santé demandaient au gouvernement du Canada d’interrompre le projet « Pacific Northwest LNG » en raison de ses risques pour la santé1. Ce projet d’exportation de gaz naturel liquéfié avait de quoi inquiéter : en amont, les méthodes d’extraction du gaz par fracturation hydraulique causaient déjà beaucoup de dégâts et, en aval, les importantes émissions de gaz à effet serre allaient aggraver le phénomène, déjà menaçant, des changements climatiques. 90 scientifiques et expert.e.s du climat avaient d’ailleurs déjà demandé au gouvernement Trudeau de rejeter ce projet incompatible avec la lutte aux changements climatiques2. Aujourd’hui, c’est au Québec que l’on veut faire passer un projet d’exportation de gaz naturel liquéfié. Les risques à la santé humaine sont pourtant les mêmes.

Des populations locales exposées

Tout d’abord, le gaz naturel présente en lui-même un risque important en raison de sa nature hautement inflammable. Ce risque accompagne chaque étape de manutention du produit, incluant le transport et le stockage. Depuis 2008, plus de 500 incidents impliquant des gazoducs sous la juridiction de l’Office national de l’énergie ont été répertoriés au Canada, dont certains font état d’explosions et d’incendies3. C’est un risque dont nous devons tenir compte considérant que le projet Énergie-Saguenay implique la construction d’un gazoduc de 782 km traversant le Québec de part en part, de l’Abitibi-Témiscamingue à Saguenay, en passant par la Haute-Mauricie.

Ensuite, les opérations prévues au complexe de liquéfaction du GNL à Grande-Anse pourraient avoir de multiples effets sur la population locale. Dans un document descriptif du projet, GNL Québec fait lui-même état des « impacts potentiels du projet sur les composantes du milieu humain » (Tableau 4-84). On y anticipe des perturbations du bien-être physique et psychologique de la population locale en raison, entre autres, du trafic routier et maritime, du bruit, des vibrations et de la poussière. Selon les informations contenues dans ce tableau, les risques liés aux émissions de contaminants dans l’environnement local pourraient s’étendre, quant à eux, à la population régionale. Ceci s’applique, entre autres, aux émissions atmosphériques générées par le projet. Mandatée par GNL-Québec, la firme WSP Canada a modélisé la dispersion atmosphérique des différents contaminants provenant de l’activité industrielle de l’usine de liquéfaction. On y apprend que les émissions de matières particulaires, de monoxyde de carbone (CO), de dioxyde de soufre (SO2), de dioxyde d’azote (NO2), de xylène et de différents composés organiques volatils (COV) affecteront la qualité de l’air ambiant. Ajoutons toutefois que, selon ces analyses préliminaires, les concentrations prévues de polluants ne dépasseraient pas les normes en vigueur. Or, étant donné l’augmentation des maladies cardiovasculaires et respiratoires liées à la pollution de l’air, ces émissions ne devraient pas être prises à la légère. Le Centre international de recherche sur le cancer, un organe de l’Organisation mondiale de la santé, classifie d’ailleurs la pollution atmosphérique comme étant un cancérogène confirmé chez l’être humain5.

Finalement, le projet Énergie Saguenay prévoit le passage de 3 à 4 navires-citernes par semaine dans le fjord du Saguenay6. Cet aspect du projet n’est cependant pas abordé dans l’étude d’impact environnementale soumise par GNL-Québec à l’Agence canadienne d’évaluation environnementale (ACÉE), alors que plusieurs dangers y sont associés.

Le gaz naturel liquéfié est classé par l’ONU au répertoire des matières dangereuses et, c’est à ce titre que Transport Canada est tenu d’encadrer ses déplacements à travers le territoire7. Sa volatilité est élevée (600 volumes de vapeur pour 1 volume liquide) et il peut former une dilution explosive avec l’air, pouvant s’enflammer et produire un retour de flamme8.

En 2004, le Département de l’Énergie des États-Unis a octroyé au laboratoire national Sandia9 le mandat d’étudier les risques et conséquences d’une fuite de GNL. Selon ses analyses, en cas de fuite d’un navire-citerne, le gaz pourrait se disperser jusqu’à environ 4,6 km. Dans cette éventualité, trois zones de danger concentriques ont été identifiées.

  • Jusqu’à 500 mètres autour, la fuite causerait probablement la mort par suffocation, hypothermie, explosion ou incinération.
  • Jusqu’à 1,6 km, l’embrasement du nuage pourrait tout enflammer et seulement trente secondes dans cette zone suffiraient pour causer une brûlure au 2e degré.
  • La troisième zone s’étendrait jusqu’à 3,5 km où les effets pourraient être ressentis, quoique minimes10.

    Ces effets sont particulièrement inquiétants lorsque l’on sait que le projet Énergie-Saguenay planifie exporter 11 millions de tonnes de GNL par année11 à travers le fjord du Saguenay, une voie maritime longue et étroite à l’intérieur des terres12. Un choix déconseillé par la SIGTTO (The Society of International Gas Tanker and Terminal Operators) dans un document publié en 1997 (« long, narrow inland waterways are to be avoided, due to greater navigation risk »), qui prenait le soin d’ajouter que tout risque de fuite catastrophique de GNL était inacceptable13.

    Une aberration climatique

    Lorsqu’il est question de changements climatiques, la santé humaine devient un enjeu mondial qui exige un sens des responsabilités transcendant le régionalisme. C’est pourquoi le projet Énergie-Saguenay concerne la santé de tous et de toutes. Le méthane, dont est composé le GNL, est un gaz à effet de serre (GES) 34 fois plus puissant que le CO2 sur une durée de 100 ans14 et les émissions fugitives liées à sa manutention ne sont pas négligeables15.

    Pour évaluer les émissions de GES liées à la mise en place de son projet, GNL-Québec a fait appel au Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG). Le résultat : plus de 7 millions de tonnes de CO2 seraient générées par le projet, et ce, annuellement16. Assez pour annuler en un an tous les efforts faits par le Québec depuis les années 1990 pour réduire ses émissions.

    Or, pour limiter le réchauffement planétaire à 2 °C d’ici 2100, une valeur fixée par l’ONU pour éviter les conséquences les plus graves des changements climatiques, tous les pays du monde devraient éliminer leurs émissions d’ici 203017. Nous avons déjà dépassé la barre du 1 °C selon les dernières données disponibles18 et toute augmentation pourrait avoir des conséquences exponentielles en raison de mécanismes de rétroaction19. Dans ce contexte, le projet Énergie-Saguenay est un non-sens : il participe au dérèglement climatique alors même que les menaces à la santé humaine qu’il laisse poindre sont de plus en plus tangibles. À ce sujet, la conclusion-choc de la Commission 2015 du Lancet, « Santé et changement climatique », est évocatrice : les changements climatiques pourraient effacer tous les gains faits en matière de santé publique des 50 dernières années20. Au Québec, on envisage un excès de 20 000 décès dans les 50 prochaines années en raison des changements climatiques21. L’Institut national de santé publique du Québec travaille déjà depuis quelques années à caractériser les impacts qu’ils auront sur notre territoire. La chaleur (vagues et îlots de chaleur, exposition aux rayons UV), la qualité de l’air (smog, particules, pollens), les maladies infectieuses (maladies hydriques et vectorielles, zoonoses), les événements extrêmes (feux de forêt, froid intense, augmentation des précipitations, inondations, sécheresses, ouragans, tornades, glissements de terrain) et les conséquences psychosociales, notamment en raison de l’insécurité alimentaire et des migrations, affecteront les Québécois.e.s de différentes manières22. Toutes ces conséquences sont assez importantes pour remettre en question l’entièreté du projet.

    Complice de la fracturation hydraulique

    Provenant de l’Ouest canadien et passant par le « Canadian Mainline » (un gazoduc appartenant à TransCanada), la source exacte du gaz naturel ne peut être retracée. Selon l’analyste Pierre-Olivier Roy, la très grande majorité du gaz exploité par Énergie-Saguenay sera issue de la fracturation hydraulique23. Cette technique d’exploitation d’hydrocarbures comporte malheureusement son lot de risques pour la santé des populations environnantes.

    La composition des liquides de fracturation demeure un secret industriel, mais des chercheurs ont réussi à identifier près de 1000 produits chimiques utilisés dans cette méthode non conventionnelle d’exploitation gazière. De ces produits, 90 % seraient toxiques pour l’humain et plusieurs pourraient causer le cancer24. Une équipe de recherche de l’École de santé publique de l’Université Yale a également analysé plus de 1 000 produits utilisés ou créés lors du processus de fracturation hydraulique. Parmi ceux-ci, plusieurs étaient liés à des problèmes de santé reproductive et développementale25.

    C’est donc sans surprise que de plus en plus d’études mettent en lumière l’accroissement de problèmes de santé à proximité des opérations de fracturation hydraulique. C’est le cas de cancers, comme la leucémie aiguë lymphoblastique chez des jeunes, de problèmes ORL, cardiaques, respiratoires et certaines perturbations endocriniennes26. Une étude a même démontré une association claire entre la densité des puits et le taux d’hospitalisation pour ces problèmes de santé27.

    Un des impacts particulièrement préoccupants de cette méthode d’extraction est son incidence sur la reproduction humaine, notamment l’accroissement des fausses couches et des malformations congénitales28. Une chercheuse montréalaise, Élise Caron-Beaudoin, s’est penchée sur l’exposition pendant la grossesse aux composés organiques volatils et métaux traces dans le Nord-Est de la Colombie-Britannique, une région où on exploite du gaz naturel par fracturation hydraulique. Les résultats issus de cette étude-pilote semblent indiquer une exposition accrue, chez les participantes, à un métabolite du benzène ainsi qu’à différents métaux lourds en comparaison avec la population générale canadienne29 ; de quoi s’inquiéter sérieusement pour les communautés résidant à proximité des opérations de fracturation hydraulique.

    Un jeu qui n’en vaut pas la chandelle

    Il semble donc évident qu’accepter que le projet Énergie-Saguenay aille de l’avant contribue à encourager une industrie nuisible pour la santé au Québec comme au Canada. De plus, ce projet est complètement injustifiable sur le plan climatique et ne prend pas en compte les découvertes les plus récentes en matière de soutenabilité environnementale. Si nous sommes soucieux et soucieuses de la santé de nos concitoyen.ne.s, mais aussi des générations futures, il nous faut entamer dès à présent une transition énergétique afin de nous défaire de notre dépendance aux énergies fossiles.

    Les effets sur la santé ne peuvent être considérés comme de simples dommages collatéraux. En ce sens, le projet Énergie-Saguenay soulève des questions éthiques importantes.

 

 

 

1 National Observer. (2016). « Doctors urge feds to assess health impact of Pacific Northwest LNG project ». [En ligne] https://www.nationalobserver.com/2016/09/18/opinion/doctors-urge-feds-assess-health-impact-pacific-northwest-lng-project

2 Hoekstra, Gordon. (2016). « 90 scientists and climate experts call on Trudeau to reject Pacific NorthWest LNG », Vancouver Sun. [En ligne] https ://vancouversun.com/business/energy/90-scientists-and-climate-experts-call-on-trudeau-to-reject-pacific-northwest-lng

3 Office national de l’énergie. (2018). Carte interactive des pipelines. [En ligne] https ://www.neb-one.gc.ca/sftnvrnmnt/sft/dshbrd/mp/index-fra.html

4 GNL-Québec. (2015). Projet Énergie Saguenay : Complexe de liquéfaction de gaz naturel à Saguenay. Description de projet. 138 pages. [En ligne] https : //ceaa-acee.gc.ca/050/documents/p80115/103949F.pdf

5 IARC. (2013). Outdoor air pollution a leading environmental cause of cancer deaths. [En ligne] https ://www.iarc.fr/news-events/iarc-outdoor-air-pollution-a-leading-environmental-cause-of-cancer-deaths/

6 GNL-Québec. (2018). « Un transport sécuritaire ; une navigation harmonieuse ». [En ligne] http : //energiesaguenay.com/media/cms_page_media/49/GNL_transport_maritime2018.pdf

7 https ://www.tc.gc.ca/fra/tmd/publications-tp14877-1181.html

8 Canadian Centre for Occupational Health and Safety. (2017). Methane. CHEMINFO : Chemical Profiles Created by CCOHS [En ligne] http ://ccinfoweb2.ccohs.ca/cheminfo/records/75E.html

9 Pour accéder aux rapports Sandia : https ://www.nrc.gov/docs/ML0933/ML093350855.pdf et https ://www.energy.ca.gov/lng/documents/2008-09-11_SANDIA_2008_Report.PDF

10 Pole, G. (2016). « LNG and public safety: the elephant on the water », Canada’s National Observer. [En ligne] https ://www.nationalobserver.com/2016/05/05/opinion/lng-and-public-safety-elephant-water https ://www.nationalobserver.com/2016/05/05/opinion/lng-and-public-safety-elephant-water

11 Shields, Alexandre. (2019). « Énergie Saguenay : le projet de GNL Québec générera plus de ٧ millions de tonnes de GES », Le Devoir. [En ligne] https ://www.ledevoir.com/societe/environnement/548264/l-etude-d-impact-de-gnl-quebec

12 Dumont, Philippe. (2016). DANGER ! Présence de gaz naturel liquéfié. Boréalisation. [En ligne] https ://www.borealisation.org/danger-presence-de-gaz-naturel-liquefie/

13 Society of International Gas Tanker and Terminal Operators. (1997). Site selection and design for LNG ports and jetties. 25 p.

14 Myhre, G., D. Shindell, F.-M. Bréon, W. Collins, J. Fuglestvedt, J. Huang, D. Koch, J.-F. Lamarque, D. Lee, B. Mendoza, T. Nakajima, A. Robock, G. Stephens, T. Takemura and H. Zhang. (2013). Anthropogenic and Natural Radiative Forcing. In: Climate Change 2013: The Physical Science Basis. Contribution of Working Group I to the Fifth AssessmentReport of the Intergovernmental Panel on Climate Change. [En ligne] https://www.ipcc.ch/site/assets/uploads/2018/02/WG1AR5_Chapter08_FINAL.pdf

15 Pour plus d’information à ce sujet : www.borealisation.org/gnl-quebec-a-contresens-de-lavenir/

16 Shields, Alexandre. op cit.

17 Leahy, Stephen. (2019). « Climat : notre marge de manœuvre se réduit dangereusement », National Geographic. [En ligne] https://www.nationalgeographic.fr/environnement/2019/03/climat-notre-marge-de-manoeuvre-se-reduit-dangereusement ? fbclid=IwAR2uwuAZWC-BnuRl3o4kdz3UH6iQEOXuqDoMqzbMFGz4IUFlKmhhaMdW-78

18 Shields, Alexandre. (2019) « Le réchauffement climatique franchit la barre du 1°C », Le Devoir, 5 janvier 2019. [En ligne] https://www.ledevoir.com/societe/environnement/544999/rechauffement-climatique

19 Harvey, Fiona. (2018). « “Tipping points” could exacerbate climate crisis, scientists fear », The Guardian. [En ligne] https://www.theguardian.com/environment/2018/oct/09/tipping-points-could-exacerbate-climate-crisis-scientists-fear

20 Watts, N. et al. (2015). The Lancet Countdown on health and climate change: From 25 years of inaction to a global transformation for public health. [En ligne] https ://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736 (17)32464-9/fulltext

21 Hachey, Isabelle. (2018). « Changements climatiques – À quoi ressemblera le Québec de 2050 ». La Presse. [En Ligne] http : //plus.lapresse.ca/screens/a107db30-443d-4e87-b3eb-6b05144e387a__7C___0.html

22 Pour plus d’information : www.monclimatmasante.qc.ca

23 Shields, Alexandre. «Énergie Saguenay : le projet de GNL Québec générera plus de 7 millions de tonnes de GES». Le Devoir. [En ligne] https : //www.ledevoir.com/societe/environnement/548264/l-etude-d-impact-de-gnl-quebec.

24 Theo Colborn, Carol Kwiatkowski, Kim Schultz & Mary Bachran (2011) « Natural Gas Operations from a Public Health Perspective », Human and Ecological Risk Assessment. An International Journal, volume 17. 1039–1056.

25 Elise G Elliott, Adrienne S Ettinger, Brian P Leaderer, Michael B Bracken, Nicole C Deziel. (2016). « A systematic evaluation of chemicals in hydraulic-fracturing fluids and wastewater for reproductive and developmental toxicity », Journal of Exposure Science and Environmental Epidemiology.

26 Physicians for Social Responsibility. (2018). Compendium of Scientific, Medical, and Media Findings Demonstrating Risks and Harms of Fracking: Fifth Edition. [En ligne] https ://www.psr.org/wp-content/uploads/2018/04/Fracking_Science_Compendium_5.pdf

27 Jemielita T, Gerton GL, Neidell M, Chillrud S, Yan B, et al. (2015). « Unconventional Gas and Oil Drilling Is Associated with Increased Hospital Utilization Rates ». PLOS ONE 10(8): e0137371.

28 Balise V.D et al. (2016), « Systematic review of the association between oil and natural gas extraction processes and human reproduction ». Fertility and sterility, volume 106. p.795-819.

29 Caron-Beaudoin, Elyse ; Valter, Naomi; Chevrier, Jonathan ; Ayotte, Pierre; Frohlich, Katherine; Verner, Marc-André (2018). « Gestational exposure to volatile organic compounds (VOCs) in Northeastern British Columbia, Canada: A pilot study », Environment International, vol. 110. p. 131-138.

 

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