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Christian Dufour. Le pouvoir québécois menacé. Non à la proportionnelle !

Christian Dufour. Le pouvoir québécois menacé. Non à la proportionnelle !
Saint-Jean-sur-Richelieu, Éditeurs Réunis, 2019, 166 pages

Dans son dernier ouvrage, Le pouvoir québécois menacé : Non à la proportionnelle !, Christian Dufour rompt avec la très consensuelle idée qu’un mode de scrutin proportionnel serait – ou sera, tout dépend des Québécois – un baume sur les plaies de notre démocratie. On retrouve alors l’auteur du Défis québécois dans un court plaidoyer, écrit « dans l’urgence et non sans inquiétude », contre le mode de scrutin proportionnel.

Comme il se doit lorsqu’il est question d’un auteur dont on apprécie la présence dans le paysage intellectuel, médisons un peu sur son ouvrage avant d’en penser du bien. Dans la première partie du bouquin, Dufour introduit longuement son objet d’étude en parcourant son propre itinéraire intellectuel. Se décrivant comme un « marginal » qui médite sur la condition québécoise en dehors du clivage fédéraliste/souverainiste, l’auteur se dit « obsédé » par le maintien du pouvoir québécois. Le problème de la pensée « marginale » de Dufour est qu’il réfléchit à la dissolution politique du Québec sans vraiment prendre en considération l’agent dissolvant qu’est le régime fédéral. Dans le chapitre « Un peu d’histoire sur le pouvoir québécois », Dufour laisse en friche les raisons structurelles qui le poussent aujourd’hui à s’inquiéter de la pérennité du Québec français. Telle une Greta qui sermonne l’Occident et jamais l’Asie, notre auteur s’attaque à l’arbre du mode de scrutin sans vraiment considérer la forêt du régime canadien.

Laissons de côté ce désaccord fondamental sur la nature de l’armature politique dans lequel est serti le Québec et admettons, l’instant d’un enjeu, la perspective provincialiste de Dufour. Autrement dit, maintenant que les Québécois se désintéressent de l’indépendance, en quoi un mode de scrutin proportionnel serait-il mauvais pour le Québec ? L’auteur renverse la question : en quoi serait-il bénéfique ? Les thuriféraires de la proportionnelle admettent ses bienfaits « comme une évidence qui dispenserait de la nécessité de démontrer l’intérêt de l’affaire ». Sur la place publique, les partisans d’une telle refonte électorale ne font qu’étaler leurs vertus et jamais leurs arguments. Non sans raison, Dufour souligne leur individualisme parfaitement moderne : moi, mon vote, je veux qu’il compte et au diable les enjeux qui dépassent ma personne ! « On n’en a plus que pour les impératifs de la représentation politique des opinions de tout un chacun à l’Assemblée nationale » (p. 72). Seulement, cette représentativité se ferait aux dépens d’une cohérence gouvernementale indispensable à une petite nation non souveraine.

Dans le même ordre d’idées, il est ensuite question des différents pays ayant adopté le mode de scrutin proportionnel intégral et/ou mixte. Dufour donne l’exemple d’Israël, de l’Italie, de l’Allemagne et montre la manière dont la proportionnelle paralyse ou rend instable ces différents États. On ne peut que lui donner raison après la brusque fin qu’a connue l’alliance M5S/Ligue du nord en Italie et le difficile, voire artificiel, rapprochement de deux partis antagonistes en Israël. Le Québec, une province comme les autres dans le cadre canadien, ne peut se payer le luxe de la fragmentation à la manière d’une nation achevée. De plus, la proportionnelle mixte, puisque c’est ce dont il est question d’implanter au Québec, créerait deux classes de députés. D’une part, une majorité de représentants (60 %) élue par les résidents d’une circonscription devant lesquels lesdits élus sont responsables. D’autre part, des élus tirés de la proportion nationale (40 %) redevables à personne, sauf peut-être à leur parti. Paradoxalement, les chantres de la représentativité militent pour un mode de scrutin qui engendre « la création d’une classe de députés non élus qui, au fil des années, se maintiennent en poste en raison de leur position sur la liste de leur parti » (p. 87).

Après avoir dénoncé les travers de la proportionnelle, Dufour chante les vertus du système électoral actuel. Simple, transparent et enraciné dans les mœurs québécoises, il fournit des majorités stables et capables de gouverner à l’abri de la fragmentation partisane. L’argument qui retiendra cependant l’attention des Québécois soucieux de la vitalité du nationalisme est que la proportionnelle instaurerait une surreprésentation libérale. Le vote massif des éternels libéraux du West Island est quelque peu endigué par le mode de scrutin actuel. Une circonscription ne peut envoyer plus d’un représentant à l’Assemblée nationale, peu importe la proportion de votes que celui-ci obtient. Or, la proportionnelle ferait céder cette digue et les 75 % de votes que récolte le PLQ dans certaines circonscriptions auraient un impact direct sur la députation nationale. L’autre parti antinationaliste qui consolide ses majorités dans certaines circonscriptions montréalaises, soit Québec solidaire, serait aussi susceptible d’accroitre « artificiellement » sa députation.

Le constat de Christian Dufour est sans appel : la proportionnelle serait nuisible pour le Québec et son poids politique. Son bouquin, court et très accessible, nous en convainc. Cependant, rappelons qu’il fait l’impasse sur l’essentiel. Certes, la proportionnelle menace le pouvoir québécois, mais jamais autant que notre maintien dans une fédération qui nous considère comme une communauté culturelle parmi d’autres. Réfléchir en dehors du dualisme fédéralisme/souverainisme lorsqu’il est question du poids politique du Québec est peut-être une pensée « marginale » ; elle nous apparaît surtout comme une pensée handicapante qui ne franchit pas les frontières de la Province of Quebec.

Alexis Tétreault
Candidat à la maitrise en sociologie à UQAM

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