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Un pavé dans la mare - Note critique Mélancolies identitaires

Mark Fortier. Mélancolies identitaires. Une année à lire Mathieu Bock-Côté
Montréal, Lux Éditeur, Collection Lettres libres, 2019, 176 pages

Au mois de novembre dernier, Mark Fortier, éditeur chez Lux, a fait publier Mélancolies identitaires – Une année à lire Mathieu Bock-Côté.

Pendant un an, Fortier prétend avoir absolument tout lu ce qui a été écrit par l’intellectuel québécois. Pour construire son livre ainsi que quelques-uns de ses arguments, l’éditeur est aussi allé piger parmi des textes rédigés par Mathieu Bock-Côté (MBC) plus tôt dans sa carrière. Fortier ne s’en cache pas. De son propre aveu, sa méthode fut arbitraire.

Même s’il assure avoir entrepris cet exercice uniquement pour le plaisir, il y a fort à parier que Fortier espérait aussi faire du bruit. Près de trois mois se sont écoulés depuis la publication et la réplique de MBC se fait toujours attendre. Le principal intéressé s’est contenté d’une apparition au podcast de Fred Savard, où il a refusé de considérer Fortier comme le contradicteur du siècle. Si Fortier espérait l’affrontement, il devra décidément se contenter d’un succès en librairie. Il faut dire que le titre est accrocheur.

Un an de travail et de réflexions pour finalement se buter au silence de sa muse, pourtant reconnue pour sa volubilité. Il serait intéressant de déterminer si la discrétion de MBC est justifiée.

Champ lexical dégoulinant

Sur la quatrième de couverture, Fortier se présente comme un sociologue. À quoi alors peut-on s’attendre d’un livre publié par un sociologue si ce n’est qu’à de la sociologie ? À la lecture de l’ouvrage, ce résultat ne saute pas aux yeux cependant. Fortier remet en question le titre de sociologue de MBC, mais offre en retour un travail qui s’apparente davantage à une montée de lait qu’à celui d’un véritable intellectuel. Fortier présente MBC comme un agitateur, mais emprunte en retour le chemin de la provocation quand ce n’est pas celui de la caricature.

D’emblée, l’éditeur peine lui-même à expliquer en quoi consiste sa démarche : « Ce livre n’est pas une analyse de ses discours. Ce n’est pas non plus un pamphlet. Ce serait accorder trop d’importance au personnage. C’est une exploration, aussi sérieuse que légère » (p. 14). Cette présentation pourra éventuellement justifier un travail bâclé.

Toujours sur la quatrième de couverture, certains choix de mots annoncent déjà la route que le lecteur empruntera s’il accepte l’invitation. On présente MBC comme un « agitateur » qui « sévit » et à qui « la droite la plus infréquentable » française ouvre grand les bras. La page couverture, quant à elle, offre une illustration de masques à gaz qui voudrait nous laisser croire que Mark Fortier, courageux, a enfilé la cape avant de traverser ce nuage toxique que représente MBC, le « cachalot blanc », le « bourdon ».

On reconnaît ici Fortier le vendeur de bouquins, Fortier l’éditeur. C’est avec très peu de fébrilité que l’on se prépare à rencontrer l’auteur.

Dès les premières pages, on nous apprend que MBC ne serait pas habité par des idées, mais par des « pulsions ». C’est qu’au fond, MBC ne serait pas un intellectuel, mais seulement un simple communicateur. Devant l’arrivée au pouvoir de Trump aux États-Unis, Bolsonaro au Brésil et Ford en Ontario, MBC se serait exulté – c’est le mot de Fortier – dans ses chroniques. Bien évidemment, en bas de page, Fortier ne fournit aucune preuve de cette expression de joie extrême. Bien qu’il s’en réclame, la rigueur prendra parfois une pause chez l’éditeur.

Avec L’empire du politiquement correct publié en avril dernier, MBC aurait « commis » un livre. Rien de moins. Commis, du verbe commettre signifiant, rappelons-le : « accomplir une action blâmable ou regrettable ». Mais que motive donc Fortier si ce n’est que la condamnation sans aucun procès du discours conservateur ?

Viennent les faussetés

En ouverture de son « Mode d’emploi », Fortier présente MBC comme « la voix médiatique la plus omniprésente » (p. 11) au Québec. Fidèle à sa démarche « aussi sérieuse que légère » (p. 14), Fortier ne fournit aucune preuve à cet énoncé. Il se contente d’avancer ce qui relève pour lui de l’évidence.

Le magazine L’Actualité publie chaque année son palmarès des 100 personnalités les plus influentes au Québec. En 2018, MBC est arrivé 61e, loin derrière Guy A. Lepage, Patrick Lagacé, Mario Dumont, Paul Arcand, Jean-René Dufort, Richard Martineau et Bernard Drainville. La comparaison avec ces voix médiatiques doit absolument se faire puisque, rappelons-le, Fortier ne considère pas MBC comme un intellectuel ou un sociologue. Pour l’auteur de Mélancolies identitaires, MBC est un communicateur, rien de plus. Un communicateur loin d’être le plus influent, tranche toutefois L’Actualité.

Mark Fortier ne se contente pas d’avancer des arguments sans preuve à l’appui. Il prête à MBC des positions qu’il n’a jamais défendues : « Pourquoi diable ai-je toujours le sentiment qu’à ses yeux, cette culture [la culture québécoise] ne peut être partagée que par ceux qui, enfants, ont bu le même lait et respiré la même fumée que lui ? » (p. 41). Cette fois, c’est à peu près habile de la part de Fortier, puisqu’il insiste dans son ouvrage sur la communauté d’idées partagées par MBC et Lionel Groulx. Puisque Lionel Groulx est aujourd’hui reconnu pour la dimension raciale de son discours nationaliste, MBC, si l’on s’attardait au sous-texte de ses écrits, en appellerait à une certaine forme de nationalisme ethnique. Pourtant, lorsqu’il est question du Québec d’aujourd’hui, MBC ne défend jamais le point de vue racial. Totalement faux, ce « sentiment » n’a pas sa place dans le cadre d’un travail signé par un sociologue. Les sentiments ont leur place au bistrot.

Il y a ensuite chez Fortier cette surprenante méthode, un procédé qui consiste à introduire ses propres enfants pour illustrer, pense-t-il, un point. À tous les coups, cela tourne à la fable. Par exemple, l’éditeur nous raconte cette journée portes ouvertes à l’école publique de son fils. Une dame bien sympathique leur montre le chemin et un peu avant qu’elle ne disparaisse, Fortier remarque son voile de soie blanche qu’elle porte aux cheveux. « La couleur discrète, peut-être ? Pour mes enfants, ces détails n’ont aucune importance. Voiles, tatouages et piercings appartiennent tous à la catégorie générale de l’apparence » (p. 52).

Lors des débats l’automne dernier autour du projet de loi 21, autant du côté des opposants que celui des défenseurs du projet, personne n’a osé dire qu’un voile appartenait « à la catégorie générale de l’apparence. » Le voile a toujours, et avec raison, été présenté comme un symbole. Si un certain nombre de femmes musulmanes ont annoncé qu’elles refuseraient de le retirer au travail, c’était justement parce que celui-ci n’appartenait pas « à la catégorie générale de l’apparence ». Selon elles, leur voile fait partie intégrante de leur identité. Certaines d’entre elles ont même menacé de quitter le Québec. Si le voile agit au même titre que le tatouage, pourquoi est-il aussi difficile d’imaginer quelqu’un quitter le Québec pour une affaire de piercing ?

Pour une raison qui nous échappe, Fortier tient ici à illustrer le point de vue d’enfants en bas âge, d’individus à l’aube de la citoyenneté. En quoi cette voix est-elle pertinente si d’une part, elle est erronée – nous venons de le démontrer – et si d’autre part, cette même voix est celle d’individus dépourvus de conscience politique ?

Fortier a un faible pour cette méthode puisqu’un peu plus loin, le temps d’une partie de hockey à l’extérieur, des gamins reviennent donner la leçon à MBC. Cette fois, un jeune Haïtien d’origine dispute la rondelle à un jeune Arabe d’origine en compagnie de deux anglophones – qui parlent tous français bien entendu. Le tout, dans la grande complicité. C’est le Québec d’aujourd’hui, rêve Fortier (p. 123). Mais au fond, et puis ? Ces jeunes se passent le disque et s’amusent, mais qu’est-ce que cette belle peinture au fusain devrait pouvoir nous apprendre ? En quoi ce carnet, qui tire d’ailleurs vers le mirage, aurait plus de valeur que la fameuse excursion de MBC au Carrefour Laval en janvier 2018 ? Quand il est temps de reprocher à MBC de piger dans son sac d’anecdotes pour illustrer un point, Fortier est le premier en ligne à remettre en question le procédé. En retour, c’est à coups de parties de hockey et de journées portes ouvertes que l’éditeur lui donne la réplique.

Et puis les tromperies

À la lecture de l’ouvrage de Fortier, on constate que l’éditeur vient à court d’idées assez rapidement. S’il s’écarte de son sujet à plusieurs reprises, c’est pour mieux reprendre son souffle, plaide-t-il, sauf qu’en réalité, il est difficile pour Fortier de s’adonner au travail intellectuel. Cela se remarque dès le départ.

Un exemple parmi tant d’autres.

Fortier aimerait faire un lien entre une chronique du Figaro du 11 janvier 2019 – même s’il nous réfère, à tort, à celle du 22 février 2017 – intitulée « Petit éloge de l’héritage » et l’épilogue de Fin de cycle, paru en 2012. Dans cette chronique, MBC fait un petit éloge de l’héritage et craint les conclusions du rapport de Terra Nova qui préconise une hausse de l’impôt sur les successions en France. MBC soutient que « favoriser une fiscalité confiscatoire risquerait de sectionner les liens entre les générations et de lacérer le lien social ». Mark Fortier ne s’étonne pas de cette prise de position puisque MBC a déjà dit au sujet du conservatisme que cela signifiait reconnaître que « l’homme est d’abord un héritier ». Entre les lignes, Fortier aimerait que l’on comprenne que MBC, qui aurait le réflexe conservateur, se porte tout naturellement à la défense des grandes fortunes de France.

Par contre, le lien est plutôt faible lorsqu’on retourne à Fin de cycle. MBC s’exprime en réalité sur le rapport de l’homme au monde : « Si l’homme est d’abord un héritier, c’est qu’il se présente devant un monde qui est déjà là et qui lui survivra. Je l’ai dit : il n’a pas le droit de tout reprendre à zéro même s’il a le droit d’innover, de remanier largement l’héritage reçu1. » Lorsque l’on retourne au passage de façon plus honnête, on comprend qu’il n’y a pas de lien à faire entre les deux formes d’héritage débattues à sept ans d’intervalle. Dans Fin de cycle, MBC vante même l’idée d’innovation et de remaniement de l’héritage reçu. Proposition plutôt surprenante pour un « jeune pourfendeur de la gauche progressiste » (4e de couverture de Mélancolies identitaires).

Ce raisonnement en croisé met en lumière le caractère trompeur de la démarche de Fortier. Pour espérer ajouter du muscle à un contre-argument, il va piger dans un texte publié il y a sept ans où il est mention du mot héritage – dans un contexte totalement différent. Ensuite, il isole le passage et place les lettres comme dans un scrabble. On a déjà vu plus subtil.

Mais ce n’est pas tout.

Selon Fortier, MBC serait carrément un cheval de Troie :

MBC peut bien se targuer de son romantisme à la française, on retrouve dans ses obsessions les signes d’un conservatisme libéral typiquement anglo-saxon, modérément démocrate, farouchement loyal à la propriété et à la grandeur de la nation, et universellement méfiant de toutes les médiations sociales du politique. Que la droite en France l’accueille aujourd’hui à bras ouverts ne fait que souligner l’aspect transatlantique du nouveau nom que s’est donné cette famille sur la scène politique : les Républicains (p. 23-24).

Cette fois, si Fortier n’avance encore aucune preuve, il s’en targue, puisqu’il est persuadé d’avoir démasqué MBC. Le problème, c’est que sa position ne passe pas l’épreuve du réel. Encore une fois.

Prenons Le multiculturalisme comme religion politique, paru en avril 2016. De son propre aveu, Fortier n’a pas lu tous les livres de MBC, mais celui-ci, il l’aurait lu. Lorsque l’on étudie les notes de bas de page de cet ouvrage, sur plus de 500 références, seulement 60 sont américaines. Pour la très grande majorité des 440 restantes, elles sont françaises. Ces chiffres démontrent clairement que MBC puise davantage dans la vie intellectuelle française et qu’il n’est en rien obsédé par « les signes d’un conservatisme libéral typiquement anglo-saxon ».

Lorsque Fortier ne raisonne pas en croisé, il lit dans le silence de son sujet d’étude : « Je me dis que plus étonnant encore ce qu’on lit chez MBC, il y a ce qu’on n’y lit pas » (p. 163). Fortier évoque la fois où Ines Talbi a chanté Mommy. Jamais Fortier n’a-t-il été aussi ému, écrit-il : « J’aurais aimé que MBC en parle. Il a préféré s’insurger contre Émile Proulx-Cloutier lorsqu’il a adapté la même chanson pour parler de la disparition des langues amérindiennes » (p. 42). Si les silences ont parfois un sens, certains d’entre eux ne veulent tout simplement rien dire. Pourquoi Fortier exclut-il d’emblée l’idée que MBC n’a simplement pas entendu cette reprise d’Ines Talbi ? Pourquoi ce silence doit-il évoquer quoi que ce soit ? Ou bien, pourquoi au juste serait-il interdit de ne se sentir transporté que par la version originale ? Serait-il encore possible aujourd’hui de n’être touché que par la voix de Pauline Julien sans que l’on nous taxe de mélancoliques passéistes arriérés? Qu’est-ce que c’est que ce mépris du temps passé ?

Il s’agit encore une fois d’un jugement de valeur de Fortier. Son émotion vive ressentie devant la reprise d’Ines Talbi est un marqueur de son idéologie. Et pour ajouter du sens à son émotion – en espérant qu’elle se transforme en argument – Fortier en appelle au silence de sa muse. Lorsque l’on interroge le silence, c’est qu’on a fini d’approfondir la substance.

Dans Mélancolies identitaires, Fortier exprime souvent un profond mépris à l’égard des institutions démocratiques. Nombreux sont les passages où l’éditeur se permet de ridiculiser Donald Trump, le choix d’un Américain sur deux qui est allé voter en 2016. Fortier va même jusqu’à qualifier Trump de tyran. Le tyran, doit-on rappeler, prend le pouvoir par la force et l’exerce de façon absolue, despotique et cruelle. Dans le monde réel, les tyrans ne sont pas susceptibles d’être destitués, comme le risque actuellement Donald Trump. L’usage du terme tyrannie dévoile un manque de culture politique chez Fortier. Un petit cours d’histoire pourrait s’imposer au passage.

Toujours au sujet de Trump, source d’exultation chez MBC, Fortier se donne pour mission de tromper le lecteur : « On s’inquiète, non sans raison, de la prolifération des fausses nouvelles depuis l’élection de Donald Trump » (p. 65). Encore une fois, l’éditeur fait état d’une corrélation totalement imaginaire, sans avancer de preuve. Devant un énoncé si vide, pourquoi ne pas remarquer – puisque c’est vrai après tout – que depuis l’arrivée de Catherine Dorion à l’Assemblée nationale, jamais les députés n’ont-ils été autant exposés à la cyberintimidation ? C’est à se demander qui Fortier espère convaincre avec ce genre de stratagèmes.

Rongé par la rancune, Fortier ramène la question du conflit étudiant au cœur de son désaccord avec MBC. L’éditeur reproche à l’intellectuel québécois de ne pas s’être positionné en faveur des étudiants en 2012 : « Quand 300 000 personnes descendent dans la rue pour défendre l’héritage de la société, on assisterait [selon MBC] à la manifestation d’un caprice indu, mais lorsqu’un sondage révèle que l’opinion est favorable à une de ses causes fétiches, comme la fermeture des frontières, c’est le peuple qui s’exprime. » (p. 47) Cette fois, Fortier essaie de faire rêver le lecteur avec le nombre spectaculaire de 300 000. Ce qu’il ne rajoute pas – et c’est pourtant lui qui évoque le sondage comme outil de mesure – c’est que moins de 40% des Québécois sondés s’opposaient à la hausse des frais de scolarité en 20122. Il n’est pas question ici d’enlever quelque mérite que ce soit au mouvement étudiant qui a fait preuve de courage et de persévérance, mais jamais les étudiants n’ont représenté la majorité de la population. Les sondages l’ont démontré tout au long du conflit.

En retour, plus de 60% des Québécois veulent moins d’immigration3 et seulement 6% des Canadiens en veulent davantage4. Ces chiffres démontrent clairement ce qu’exige la majorité silencieuse, le peuple. Mais Fortier n’en a que faire de ce que veut le peuple. Pour Fortier, il a perdu la raison, le peuple (p. 27).

À la lecture de Mélancolies identitaires, il nous est permis de comprendre les raisons du silence de MBC. En plus de ne pas être le contradicteur du siècle, Fortier est un mauvais élève, son travail est truffé d’erreurs en plus d’être malhonnête. L’idée de lire un intellectuel pendant un an et de commenter son travail était probablement très bonne, mais il semble évident que Fortier ne s’est pas donné la permission de changer son fusil d’épaule en traversant l’année. L’éditeur semblait avoir une idée en tête et les méthodes qu’il a privilégiées démontrent hors de tout doute qu’il était déterminé à salir la réputation de MBC.

Le bruit que nous retiendrons sera celui du pavé dans la mare.

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