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Bobo pas content - Mélancolies identitaires

Mark Fortier
Mélancolies identitaires. Une année à lire Mathieu Bock-Côté
Montréal, Lux Éditeur, Collection Lettres libres, 2019, 176 pages

Le 5 novembre 2019, le cahier « Lire » du journal québécois Le Devoir proposait un grand entretien avec Mark Fortier, éditeur à la maison d’édition de gauche LUX, sociologue et essayiste. L’homme venait en effet de commettre un essai intitulé Mélancolies identitaires : une année à lire Mathieu Bock-Côté, un livre qui en dit long sur l’état décadent de l’écosystème intellectuel québécois d’aujourd’hui, après presque 60 années de monopole idéologique libéral progressiste.

La couverture est sans équivoque. On y voit un collage de dizaines de dessins représentant des visages affublés de masques à gaz. À l’ouverture du livre et à sa lecture, on se rend compte que nos appréhensions étaient les bonnes : l’ouvrage est du niveau de la scatologie intellectuelle. Procès d’intentions, mauvaise foi, insultes voilées, le tout lié par un ton parfois méprisant, parfois ironique, et par l’étalage de longues digressions servant à faire bien paraître l’auteur : voilà la substantifique moelle de Mélancolies identitaires.

Le livre en lui-même est pourtant une pièce étrangement fascinante. Non pas parce qu’il est brûlant de vérité – il est plombé d’assertions grossièrement fausses. Non pas qu’il soit original – il est d’une banalité ahurissante. Non pas que Mark Fortier fasse preuve d’un style à couper le souffle – il écrit comme on s’imagine que s’envoyaient des insultes quelques courtisans guindés dans les salons jadis, avec une hypocrite politesse. Non. Mélancolies identitaires est intéressant parce qu’il révèle l’existence d’un sain changement de paradigme intellectuel au Québec. Parce que son caractère disgracieux nous indique qu’une vraie force d’opposition se lève enfin pour faire face aux ahuris de cette gauche bon chic bon genre prête à gober toutes les billevesées issues des départements de sciences sociales des campus américains. Son pouvoir est d’autant plus réel que la mesquinerie des réactions de ses adversaires se révèle abondante.

En effet, à lire cet essai et l’entretien qui s’en est suivi dans les pages du Devoir, on comprend que Fortier, et par extension tous les lecteurs qu’il vise et qui lui seront organiquement sympathiques, perdent tous leurs moyens face à l’apparition, au Québec, du contradicteur vigoureux, sérieux et scolarisé qu’est Mathieu Bock-Côté. Est-ce parce que la parole du sociologue nationaliste conservateur résonne fort chez les régionaux et autres « de souche », majoritaires au Québec, que ceux qui sentent l’avantage de la partie politique leur échapper trouvent approprié, pour nourrir le débat d’idées, de le comparer à un cachalot ou à un ver de terre ? Les insultes voilées qui parsèment l’ouvrage de Mark Fortier et le fait qu’un éditeur ait accepté de publier ce genre de livre en dit très long sur un phénomène de plus en plus courant au sein de la gauche métropolitaine bien pensante, celui du mépris que celle-ci entretient de plus en plus ouvertement envers les majorités nationales enracinées et les intellectuels qui portent leur point de vue dans l’espace public.

La puissance de la parole de Bock-Côté dérange. Elle réveille en effet toute une frange citoyenne québécoise – la frange majoritaire – avant tout nationaliste, souverainiste, déçue du bilan de 50 ans de régimes progressistes, inquiète pour l’avenir du peuple qui l’a vu naître et permis de devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Une catégorie citoyenne déprimée et endormie depuis l’échec politique cuisant qu’a représenté la défaite référendaire souverainiste de 1995, hostile au multiculturalisme, dérangée par l’anglicisation des jeunes générations et par leur désengagement face à la question nationale. Jusqu’à tout récemment, au Québec, aucune voix sérieuse ni aucune option politique vigoureuse ne permettait à la population d’échapper à l’hégémonie des libéraux progressistes.

Aujourd’hui, elle a retrouvé une voix politique, certes imparfaite, mais plus satisfaisante que les infinies versions du même qui lui étaient proposées depuis des décennies. Elle a aussi trouvé un intellectuel capable de défendre les idées qui lui sont chères devant des hordes hostiles de prétendus savants aux discours en apparence différents, mais essentiellement semblables.

Comme dans tous les pays où pareille situation advient, où les populations se rebiffent et appuient des voix intellectuelles et politiques qui proposent autre chose que la soumission aux diktats libéraux progressistes admis comme moralement supérieurs par le camp détenteur de l’hégémonie idéologique, les masques tombent et les véritables élites, qui ne sont pas toujours celles que l’on croit, se révèlent au grand jour. La panique les emporte. Habituées de régner sans partage sur l’esprit général, tranquilles, silencieuses, elles se réveillent comme un bambin en pleine rage de dents et se mettent à hurler, rompant violemment leur souveraine quiétude par de stridents cris.

Leurs arguments se mettent soudain à se désarticuler. Leurs propos à sentir les égouts. Leur amour vertueux de l’Autre, de ce qui leur est étranger, de leurs adversaires se transforme en mépris et en désir de discréditer et de faire taire.

On perçoit tout cela dans le court essai de Mark Fortier sur Mathieu Bock-Côté. Présentant d’emblée son année à le lire comme un défi nécessairement pénible pour tout esprit en santé, l’auteur bobo oscille entre les insultes (Bock-Côté est un ignorant, p. 42), les affirmations fausses concernant sa pensée politique (Bock-Côté exulterait devant l’élection de Bolsonaro, p. 27), les déductions ridicules à son sujet (Bock-Côté serait un papiste, p. 155). Il intercale tout cela de chapitres anecdotiques tantôt faisant l’apologie des fillettes voilées (p. 51-54), tantôt relatant négativement une rencontre avec Slavoj Zizek (p. 61-67), tantôt crachant sur la mémoire de Lionel Groulx (p. 152-154) prétendant que ce dernier était favorable à Franco, Salazar et Mussolini, – rien n’est moins vrai.

Une de ces digressions anecdotiques mérite toutefois que l’on s’y attarde. Racontant son enfance avec un oncle vétéran français nommé Henri (p. 85-102), l’auteur nous entraîne dans une histoire touchante, bien sentie et élégamment écrite. Une belle surprise dans un marécage autrement peu ragoutant. En guise de préambule à cet hommage à son oncle, Mark Fortier nous avertit que c’est un texte de Mathieu Bock-Côté sur les abominations de la Grande Guerre qui lui a inspiré ce chapitre. On découvrira plus tard toute la saloperie dont est capable le cerveau enragé d’un disciple du statu quo intellectuel pour délégitimer ses ennemis lorsque, quelques chapitres plus loin, on constatera que cet hommage n’était pas gratuit et n’avait en fait comme objectif que de se servir de la mémoire de son oncle pour assimiler la pensée de Bock-Côté à la montée du fascisme en Europe.

Le livre de Mark Fortier est à plusieurs égards une insulte à l’intelligence, mais, pire encore, un crachat hautain au visage de ceux, nombreux, qui lisent et apprécient les textes et les interventions médiatiques de Mathieu Bock-Côté et qui, plus largement, partagent en tout ou en partie ses constats, ses analyses et ses lectures de la situation politique et sociale qu’est la nôtre. Fortier nous permet donc de voir précisément quelles sont les failles de cette gauche québécoise, ramollie intellectuellement par l’absence d’adversaires, habituée de s’autoconcurrencer dans sa course effrénée vers la pureté idéologique et de plus en plus psychorigide dans ses convictions et ses obsessions.

Le paysage intellectuel québécois est donc indubitablement en mutation. C’est ce que nous apprennent les cris d’orfraie poussés par la plume émoussée de Mark Fortier. Face à Mathieu Bock-Côté et à l’émergence d’une pensée conservatrice s’opposant de manière frontale au dogme progressiste, les gardiens du temple perdent leur sang-froid. Le spectacle est à la fois affligeant et jouissif. C’est bien là la seule raison valable de lire ce livre et encourager l’éditeur qui a cru pertinent d’encombrer les librairies du Québec de celui-ci. Pour l’espoir que porte inconsciemment en elle sa petite œuvre, l’espoir de voir les réels ennemis de l’intelligence citoyenne s’effondrer dans leurs propres déjections, remercions Mark Fortier. Il donne si bien l’exemple !

 

Auteure et blogueuse, https://jennylangevin.wordpress.com

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