Mark Fortier. Mélancolies identitaires

Mark Fortier
Mélancolies identitaires. Une année à lire Mathieu Bock-Côté
Montréal, Lux Éditeur, Collection Lettres libres, 2019, 168 pages

Faut-il prêter la moindre attention à Mark Fortier ? Assurément non. Mais L’Action nationale a ceci de particulier d’être une institution très généreuse. C’est que le petit essai de cet homme qui se définit comme sociologue et éditeur chez Lux n’a non seulement rien de bien convaincant à opposer à ce qu’il nomme le « bock-côtisme », mais il n’est qu’un foutoir incohérent et truffé d’inepties. Par ailleurs, l’auteur s’en donnait à cœur joie, lors de son lancement, pour faire rire son auditoire en traitant Alain Finkielkraut d’homme qui oublie de prendre ses médicaments et Éric Zemmour comme un malade qui a raté sa psychanalyse. Pourtant, il révèle peut-être ironiquement par sa fixation quelque chose ressemblant à un TOC. Mais soyons indulgents et voyons ce qu’il en est de ce réquisitoire.

L’auteur commence donc par nous dire qu’il s’est lancé dans un marathon de lectures quotidiennes des chroniques et des livres du sociologue Mathieu Bock-Côté, à tout lire ce que produit ce dernier, et ce, pendant un an. La « corvée » (p. 14) résulte en ce qu’il définit comme un « carnet assez libre dans sa forme » (p. 13) (entendre : un ouvrage sans ambition). Le livre opère un rappel biographique de ladite cible, passant vite aux étiquettes d’une mauvaise foi absolue, traitant d’abord Bock-Côté d’indifférent à l’écologie (p. 19, 33 et 164), ainsi qu’à l’économie (p. 22 et 163), de semeur de panique (p. 126), de faux sociologue (p. 25), de serviteur des riches (p. 30 et 160), de Schtroumpf à lunettes (p. 32), de bourdon rhéteur d’Amérique (p. 111), du hibou de Lorraine (p. 150), de partisan exulté des Donald Trump et Bolsonaro de ce monde (p. 27), et même, pourquoi pas, de Doug Ford ! On dit que le ridicule ne tue pas : chez Fortier, il fait écrire.

Il dénonce la « fixation politique » sur l’immigration que le chroniqueur aurait à y voir une menace à notre identité. Quant à lui, l’auteur, du haut de sa vraie sociologie, prône plutôt un « accueil sans réserve » (p. 41), qui serait une condition inaliénable pour que « la relation d’amitié l’emporte sur celle de l’inimitié, qu’on échappe au domaine de la violence pour entrer dans celui des choses de l’esprit. » (p. 41-42). Car Mark Fortier est un grand esprit, oh ça oui : d’où son aptitude à se transformer en psychanalyste d’un jour, évoquant Sigmund Freud (attention les grands noms !) pour diagnostiquer en son adversaire un homme névrosé reclus dans un passé chéri et imaginé (p. 44-45). L’esprit de ce sociologue se veut par ailleurs assez humble pour alléguer qu’il aurait lu et écouté Bock-Côté « sans doute mieux que lui-même s’est lu et écouté » (p. 165). Excusez du peu !

Outre ses attaques pitoyables, l’essayiste passe du coq à l’âne, en parlant de sa rencontre avec le philosophe Slavoj Zizek, du sociologue allemand Lars Clausen, de son oncle Henri, du Père Noël et de Pierre Vallières et toujours en y voyant Mathieu Bock-Côté dans sa soupe. C’est à se demander si son essai n’est pas, finalement, une sorte de carnets du sous-sol d’un homme terrassé par celui qu’il nomme après tout un « être surnaturel […] un spectre venu de l’au-delà afin de mettre en garde la conscience occidentale contre la tentation multiculturelle » (p. 25). Pour couronner le tout, dans la fidèle tradition luxienne, Fortier a cru bon d’ajouter un pamphlet sans originalité contre les centres commerciaux, pensant peut-être nous révéler là une pensée capable de sortir de son anti-bock-côtisme primaire. Or, il n’aura réussi qu’à convaincre son lecteur du mauvais achat qu’il a fait.

Cette drôle de parenthèse s’ensuit d’un chapitre resplendissant d’invectives contre « les termes angoissés du nationalisme conservateur » (p. 124) face à l’immigration, qui serait incapable de penser cet enjeu calmement, seulement de manière hargneuse et « hystérique » (p. 124) faisant fi de toute la placidité dont fait preuve sa proie face à ses détracteurs. Il va même jusqu’à dire que le sociologue nationaliste aurait vu en un enfant arabe une menace à notre identité collective, ce qui revient à nous demander sérieusement si l’auteur a véritablement respecté son marathon, à moins qu’il n’ait fait preuve, une fois de plus, de suprême perfidie.

La diatribe ne s’arrête pas là : son avant-dernier chapitre, intitulé « Le chef », se veut le paroxysme de malhonnêteté intellectuelle de l’ouvrage, comme si ce texte avait été conçu dans une logique de progression dans la niaiserie. Dans cette partie de l’essai, l’éditeur nous dit que Mathieu Bock-Côté verrait le conservatisme comme une « polémique » (p. 147), terme que ce dernier récuse pourtant sur toutes les tribunes. L’auteur renchérit en affirmant que, pour lui, le conservatisme serait élitiste, s’étant « toujours méfié de l’idéal démocratique d’une représentation du peuple par et pour lui-même » (p. 148). Pourtant, quelques lignes plus haut, il s’interrogeait à savoir si son adversaire appuyait les mouvances populistes… qui en appellent à une meilleure démocratie. Ajoutons que Bock-Côté a répété à de multiples reprises être en faveur de la démocratie libérale, ce qui n’a pu échapper à l’artisan des Mélancolies.

Mais ce dernier aurait réussi à gratter la surface et à déceler chez son nationaliste favori une tentation autoritaire, prouvé par son attachement à Lionel Groulx, un historien « d’extrême droite », à la pensée « obscurantiste » et « saugrenue » pour l’auteur (p. 154), ce qui vient ajouter l’ignorance aux vertus de cet ouvrage. Continuant sur sa lancée anti-groulxienne, l’essayiste terminera ce chapitre en arguant que Mathieu Bock-Côté ne serait attaché à l’héritage catholique que pour la présence d’un clergé qu’il regrette. Propos amusant sachant que son brûlot fut acclamé par le gratin de la gauche régressive montréalaise, première page du Devoir en prime.

En conclusion, le marathon de Fortier passera-t-il à la postérité ? Transcendera-t-il les époques ? Poser la question, c’est y répondre. Que retenir de l’éditeur de Lux ? Qu’il n’est qu’un chien qui jappe, à l’instar du logo de sa maison d’édition. Pendant ce temps, la caravane passe, et Mathieu Bock-Côté continue son travail.

Philippe Lorange
Étudiant en science politique et philosophie à l’Université de Montréal

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