La dérive financière des universités québécoises

Depuis 10 ans, les universités québécoises sont étranglées par un sous-financement chronique qui est évalué à 450 millions $ par année. Elles accumulent année après année des déficits de sorte que le service de la dette pèse de plus en plus lourdement sur l’accomplissement des missions fondamentales des universités québécoises.

Ce sous financement a de graves conséquences. Il affecte la qualité de l’enseignement et de la recherche puisqu’il impose un ralentissement dans le renouvellement du corps professoral et un recours accru à des chargés de cours. Ainsi entre 1995 et 2005, le nombre de professeurs réguliers a été réduit de 9050 à 8970 et la proportion de la masse salariale qui leur était consacrée a diminué de 2 % par rapport à l’ensemble des dépenses salariales des universités. Dans certaines universités plus de la moitié des cours de 1er cycle sont confiés à des chargés de cours. Les salaires des professeurs québécois accusent aussi un retard important de 3500 $ par rapport à leurs collègues du reste du Canada. Cette situation risque de réduire la compétitivité internationale des universités québécoises. Le manque de ressources entraîne aussi une détérioration des infrastructures et des équipements de recherche (laboratoires, bibliothèques) qui n’étant pas à la hauteur des avancées technologiques éloignent les chercheurs les plus performants des universités québécoises. L’appauvrissement des universités mine enfin la cohésion interne au sein de ces institutions, la rareté des ressources exacerbant les conflits entre les diverses composantes de la communauté universitaire.

Les établissements universitaires québécois sont dans une situation paradoxale, car elles jouissent d’une autonomie dans leur fonctionnement, mais sont dépendantes de l’État pour leur financement. Or, les causes de ce déséquilibre des finances universitaires sont essentiellement d’ordre politique, car le gouvernement du Québec, pour ne pas antagoniser les étudiants et pour réduire son déficit, a décidé de juguler deux des sources de revenus des universités soit les droits de scolarité et les subventions de fonctionnement.

Contrairement aux autres provinces canadiennes, les droits de scolarité des étudiants québécois ont été gelés depuis 1990 ce qui explique une partie du manque à gagner des universités québécoises. Il en coûte 1668 $ (en 2004-051) pour étudier dans une université québécoise comparativement à 4501 $ en moyenne dans les universités canadiennes. Ainsi, la part des droits de scolarité dans les revenus des universités québécoises ne représente que 11,3 % (2004-05) alors que les universités canadiennes tirent 30 % de leurs revenus de cette source. La contribution des étudiants au financement de leurs études a même régressé dans les cinq dernières années passant de 13,6 % en 2000-01 à 11,3 % en 2004-05 du total des revenus des universités2. Mais une augmentation substantielle des droits de scolarité ne serait pas la solution miracle qui sortirait les universités de leur marasme financier puisque dans l’hypothèse où ces droits rejoindraient la moyenne de ceux perçus au Canada, cela ne générerait que 172 millions $ d’argent neuf. Or les besoins financiers des universités sont trois fois plus élevés.

L’éducation supérieure est un service public qui profite au développement de l’ensemble de la société québécoise et qui est même vital à l’économie de certaines régions. L’État ne peut abdiquer ses responsabilités en ce domaine et s’en remettre au secteur privé et aux étudiants qui ont déjà été mis à contribution par l’imposition de frais afférents. Il doit corriger les déséquilibres engendrés par ses propres politiques puisqu’il a réduit la croissance des subventions de fonctionnement versées aux universités, les normes utilisées ne couvrant même pas les coûts réels liés à l’inflation.

La subvention gouvernementale qui était de 1,845 milliard de dollars en 1994-95 est passée à 2,376 milliards en 2004-2005. Mais en dollars constants, les dépenses de l’État par étudiant temps complet ont régressé de 8317$ à 7940$ pour la même période 3. Ce financement est largement inférieur à la moyenne canadienne des subventions de fonctionnements accordées aux universités qui reçoivent 9075 $ par étudiant plein temps alors qu’aux États-Unis, les universités obtiennent 9210$ de fonds publics 4. L’État québécois s’est en quelque sorte désengagé de la formation universitaire préférant concentrer ses dépenses dans le domaine de la santé où les budgets ont progressé de 5 %. Pendant 10 ans, la part des dépenses publiques consacrées aux universités, quant à elle, a stagné, ne représentant que 4,1 % des dépenses du gouvernement du Québec. Il en est résulté une régression de la part de la subvention gouvernementale dans les recettes totales des universités qui est passée de 79,3 % qu’elle était en 1994-95 à 71,1 % en 2004-05.

Pendant que les ressources financières mises à la disposition des universités s’amenuisaient, les coûts de la formation augmentaient ce qui obligeait les universités à faire des déficits et à emprunter pour couvrir leurs coûts de fonctionnement. Le coût moyen de formation d’un étudiant temps complet était de 12 267 $ en 2000, il passait à 15 791 $ en 2005 soit une augmentation de 28 % ou de 5,6 % par année dépassant nettement la croissance des coûts liés à l’inflation.

Alors que la part de la subvention québécoise dans le budget des universités diminuait, celles-ci devenaient plus dépendantes du gouvernement canadien. Le gouvernement fédéral qui disposait de surplus budgétaire alors que les provinces criaient famine en a profité pour intervenir plus directement dans le financement des universités en mettant sur pied des programmes d’aide à la recherche (Fondation canadienne pour l’innovation et programme des Chaires de recherche du Canada) accroissant sa part dans le financement des universités de 5,3 % de 1997 à 20045, celle-ci passant de 7,4 % à 13,0 %. En changeant son mode de financement par la réduction des paiements de transfert aux provinces qui ne lui procuraient aucune visibilité, le gouvernement fédéral a obtenu en prime une influence directe sur les orientations stratégiques des universités en privilégiant le développement des secteurs de santé, de la science et du génie.

Lorsqu’il y a eu réinvestissement dans les universités en 2006, le gouvernement québécois a emboîté le pas au gouvernement fédéral qui privilégiait certaines disciplines et a décidé de moduler les subventions en fonction des coûts de formation, cette nouvelle formule de financement avantageant principalement les facultés de médecine et de génie, obligeant les autres secteurs disciplinaires à se serrer la ceinture. Ainsi, les facultés qui accueillent le plus grand nombre d’étudiants comme les sciences humaines et les sciences sociales seront défavorisées au profit de facultés plus professionnelles qui, sous l’influence des corporations professionnelles, limitent le nombre d’étudiants et exercent des pressions à la hausse sur les coûts de formation accentuant de ce fait la disparité entre les subventions qu’elles obtiennent et celles qui reviennent aux disciplines fondamentales. On assiste à la mise en place d’une université à deux vitesses.

Pendant ce temps, les universités ont fait des efforts considérables pour accroître leurs ressources en faisant appel au secteur privé. On a lancé des campagnes de souscription auprès des milieux d’affaires. Cette logique a pour effet de renforcer les inégalités entre les universités, car certaines universités disposent de fondations mieux dotées que d’autres ce qui leur donne accès à des réserves financières et les aident à couvrir des dépenses particulières ou à absorber les déficits en temps de pénurie. À titre d’illustration, mentionnons la valeur des fonds de dotation en 2003-04 de l’Université McGill qui totalisait 765 millions $ comparativement à seulement 105 $ pour l’Université de Montréal et 112 millions $ pour l’Université Laval.

Les universités pouvaient aussi chercher à augmenter leurs clientèles pour accroître leurs ressources puisque les subventions de fonctionnement sont largement tributaires du nombre d’étudiants qu’elles attirent. Entre 1995 et 2005, la clientèle universitaire est passée de 132 418 à 168 209 étudiants temps complet ce qui représente une augmentation de 27 %. Comme la nouvelle formule de financement est modulée depuis 2006 selon les coûts de formation, elle a amené les universités à cibler leur recrutement dans les disciplines où la formation est la plus payante. Cette logique a donné lieu à une concurrence effrénée entre les établissements universitaires qui se sont lancés dans des campagnes de promotion pour attirer les étudiants en offrant des bourses internes.

Les universités sont en concurrence les unes contre les autres pour attirer chez elles le plus grand nombre d’étudiants. Elles financent des campagnes de promotion, organisent des journées portes ouvertes, multiplient les nouveaux programmes, concoctent des programmes sur mesure pour des clientèles particulières. Mais le bassin naturel de recrutement des nouveaux étudiants sur le territoire québécois est restreint, car la population en âge de fréquenter les universités est en déclin. Les courbes démographiques indiquent en effet un tassement des cohortes de 0 à 14 ans et de 15 à 24 ans pour la prochaine décennie.

Elles ont aussi déployé des stratégies de délocalisation pour aller chercher des clientèles au-delà de leur bassin géographique de recrutement.

On a vu ces dernières années les universités se lancer dans de vastes projets de développement immobilier et de délocalisation qui visent à phagocyter les clientèles des autres universités. L’Université de Rimouski a installé une succursale à Lévis, plus imposante que l’université mère pour concurrencer l’Université Laval.

L’Université de Sherbrooke est en train de construire un campus au métro de Longueuil pour drainer les clientèles des universités montréalaises. Elle a même ouvert une succursale en dehors du Québec à Moncton et une autre à Chicoutimi où, rappelons-le, il y a aussi l’Université du Québec.

L’Université de Montréal, moins agressive sur le marché des étudiants, se contente de développer des programmes à Trois-Rivières et à Laval. Elle a aussi ouvert une formation en médecine à Chicoutimi.

L’Université Laval s’est elle aussi délocalisée en région pour la même raison.

McGill vient d’annoncer l’ouverture d’un campus dans l’Outaouais.

Même la petite université Bishop a un campus à Knowlton.

À la concurrence sur le territoire national s’ajoute la concurrence sur la scène mondiale, car nous sommes à l’ère de l’internationalisation des savoirs. Les universités québécoises sont en rivalité les unes avec les autres pour attirer le plus grand nombre d’étudiants étrangers. Pour ce faire, non seulement faut-il que les professeurs soient bien classés dans les index de citations, mais il faut aussi atteindre les plus hauts échelons dans les classements nationaux (Macleans University Ranking) et internationaux des universités (The Times World University Ranking, Academic Ranking of World University) qui sont, faut-il le rappeler, outrageusement dominés par les universités américaines.

Mais l’excellence des professeurs ne suffit pas à établir la bonne réputation de nos institutions, celles-ci doivent encore être proactives sur le marché international des étudiants. Les universités québécoises ne sont pas non plus sur un pied d’égalité quant à leur capacité d’attraction des étudiants étrangers, cette clientèle représentant 23,2 % des étudiants à McGill, 17,3 % à Concordia comparativement à 10,6 % à l’Université de Montréal, 11,5 % à l’UQAM et 7,7 % à l'Université Laval.

Les universités francophones ont décidé d’investir dans le recrutement de clientèle étrangère. Ainsi, on apprenait dans Le Devoir du 1er mai 2008 que l’Université du Québec s’est installée à Paris où elle a ouvert un bureau de promotion afin de favoriser la mobilité internationale des étudiants et établir des partenariats avec les universités françaises. L’Université de Montréal a elle aussi adopté une stratégie d’internationalisation. Elle prévoit ouvrir un bureau à Paris pour la représenter auprès des milieux universitaires français. Le geste de l’Université du Québec accélèrera sans doute la réalisation de ce projet. On peut parier que Laval, Sherbrooke et pourquoi pas aussi McGill et Concordia ne voudront pas être en reste et que pour jouer le jeu de la concurrence, ces universités enverront bientôt des émissaires à Paris.

Alors que les universités québécoises accumulent année après année des déficits et se plaignent de sous financement, pourquoi se lance-t-on dans cette concurrence effrénée sur le territoire français ? Pourquoi dépensera-t-on collectivement autour d’un million de dollars pour développer les relations universitaires avec la France alors qu’elles sont déjà excellentes et qu’on se plaint même dans certaines officines à Québec qu’il y a trop d’étudiants français qui viennent dans nos universités comparativement au flux d’étudiants québécois qui vont étudier en France ?

Puisque la subvention de fonctionnement de chaque université dépend du nombre d’étudiants recrutés, puisque le recrutement sur le marché local est saturé, les universités se lancent en ordre dispersé à la conquête des marchés extérieurs. Plus elles attireront d’étudiants étrangers, plus elles espèrent augmenter leur enveloppe budgétaire. Elles font le pari qu’en ayant chacune un représentant en France, elles sauront mieux vendre leur institution et capturer de nouvelles clientèles. Mais pourquoi s’arrêter en route et ne pas aussi installer des représentations ailleurs dans le monde comme au Mexique ou en Chine ce que projette aussi de faire l’Université de Montréal ?

Dans cette course aux clientèles, les universités anglophones sont avantagées par rapport aux universités francophones puisque leur bassin de recrutement linguistique immédiat est quatre fois plus grand que celui des universités francophones. En effet, elles peuvent attirer des étudiants provenant de l’ensemble du Canada. Cette clientèle représente 40 % des étudiants à Bishop, 10 % à Concordia et 25 % à McGill. En raison de la barrière linguistique, cette clientèle ne fréquente pratiquement pas les universités francophones. Cela crée une situation inégale de concurrence puisque les subventions aux universités sont fonction du nombre d’étudiants qu’elles attirent de sorte que les universités anglophones sont avantagées comparativement aux universités francophones. Le contribuable québécois finance ainsi les études en anglais d’environ 12 000 étudiants canadiens puisque les droits de scolarité supplémentaires qu’ils paient n’équivalent pas au montant de la subvention qu’ils rapportent à leur université d’accueil. Même les étudiants étrangers qui paient des frais majorés à 10 000 $ contribuent au déficit des universités puisque ces frais sont inférieurs au coût de leur formation. De plus, ces étudiants ne deviennent pas des actifs pour la société québécoise puisque qu'ils iront, dans leur très grande majorité, après leurs études ils s’en vont travailler ailleurs. Ainsi, 56 % des diplômés de la faculté de médecine de McGill ne pratiquent pas au Québec à la fin de leurs études. Et pourtant, on se plaint du manque de médecins au Québec. Si le Québec a financé ces étudiants, ne devraient-ils pas être obligés de faire quelques années de services au Québec ?

Les dirigeants universitaires justifient la course à ces nouvelles clientèles par la nécessité de faire entrer de l’argent neuf dans les universités soit par les droits de scolarité soit par la subvention gouvernementale. Mais il n’est pas certain que la balance des bénéfices versus les coûts soit équilibrée puisque ces nouvelles clientèles font aussi augmenter les dépenses des universités, car plus d’étudiants signifie plus de professeurs, plus de laboratoires et plus d’espace pour les accueillir. Si l’augmentation des clientèles se fait à coût constant, ce sera la qualité de la formation qui baissera. On joue peut-être à qui perd gagne. On n’a pas encore évalué les coûts de la délocalisation et des stratégies d’internationalisation.

Chose certaine, la situation financière des universités ne peut plus continuer à se détériorer, car il en va de la qualité de la relève scientifique et de la santé de l’économie du Québec qui a besoin de diplômés à la fine pointe des connaissances pour participer à l’économie du savoir. Une étude de Montréal International indiquait que les universités montréalaises avaient un impact économique de 4,2 milliards $ par année. Le développement du Québec a besoin d’une relance des investissements dans la formation universitaire. Le gouvernement du Québec doit revoir ses priorités et réinvestir massivement dans les universités en rattrapant la subvention moyenne par étudiant accordée aux universités canadiennes ce qui ajouterait 200 millions $ aux budgets des universités. Le Québec perdra son dynamisme et ses capacités concurrentielles si la régression de ses institutions universitaires se prolonge. 

 

 

 


1 Ces droits ont été augmenté de 100 $ en 2007-2008.

2 CREPUQ, Le système universitaire québécois, tableau 5.1, p. 85.

3 Ibid, tableau 5.5 p. 90.

4 OCUFA Leading Higher : Funding for Ontario Universities, oct. 2007, p 2.

5 FPPG, Financement des universités, investir dans le corps professoral, avril 2008, p.10

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