Les deux Groulx de Bouchard : un monstre de contradiction

Sociologue/Université d’Ottawa

Gérard Bouchard
Les deux chanoines. Contra­diction et ambivalence dans la pensée de Lionel Groulx, Montréal, Boréal, 2003.

La biographie intellectuelle de Lionel Groulx, ou plutôt des deux Groulx, présentée par Gérard Bouchard, dans Les deux chanoines, est d’une froideur clinique. Pour saisir les contradictions « de la figure dominante de la vie intellectuelle » du Québec francophone au cours du XXe siècle (p. 16), Gérard Bouchard se met dans la position du chirurgien disséquant un corps. Il n’a ni empathie, ni antipathie pour son sujet et, sent-il le besoin de le souligner, ne procède « à aucune sélection fondée sur des choix idéologiques » (p 10). L’histoire des idées que pratique Bouchard est d’un genre assez particulier, il s’agit après avoir mis en pièces l’œuvre d’un auteur d’en « reconstituer la charpente »…, « l’architecture », en faisant abstraction du contexte de l’œuvre et en s’appuyant sur « ses définitions premières » (p. 11-12).

C’est pourquoi il n’est ni question dans cette biographie de situer l’œuvre de Groulx dans ses « origines » intellectuelle, religieuse ou historiographique, ni d’interpréter en confrontation avec les événements de l’époque, ni encore de le situer en lien aux « auteurs » et « courants » avec lesquels il dialoguait. Les interprètes antérieurs de Groulx sont peu utilisés, sinon pour souligner la fausse route qui était celle de vouloir trouver chez Groulx, même pour la dénoncer, une cohérence. On n’y trouve, non plus, une lecture systématique d’aucun texte particulier de Groulx qui en reprendrait l’argumentation d’ensemble. Enfin, l’analyse met sur le même pied, tous les types de textes, qu’il s’agisse d’un roman, d’une lettre à un ami, d’un texte signé sous un pseudonyme, d’un article historique savant ou d’une opinion du lecteur. La démarche consiste partout à mettre en fiches l’auteur, à retrouver les particules élémentaires de l’œuvre…, de toute l’œuvre, ce qui conduit Bouchard a affirmer qu’il s’agit d’une lecture définitive qui « ne risque guère d’être substantiellement invalidée par l’apport éventuel de nouveaux textes » (p. 33).

Quelle lecture ressort de cette dissection, de cette mise en fiches de l’œuvre de Groulx ? Un peu comme le Frankenstein de Mary Shelly, le Groulx reconstruit de Gérard Bouchard est un monstre, un monstre de contradictions. « Je crois, précise Bouchard, que nous sommes en présence d’un univers intellectuel foncièrement incohérent, imprégné de contradictions non surmontées » (p. 10). « La part de con­tradictions dans la pensée de Groulx n’apparaît pas marginale mais centrale, non pas accessoire mais structurelle » (p. 21), ce qui lui permet « d’affirmer à la fois le blanc et le noir ». Son œuvre souffre « d’incohérence structurelle », elle confirme « l’impuissance de la raison [de sa raison] à réduire les incohérences »…., « l’impuissance de la pensée [de sa pensée] à harnacher d’une manière ou d’une autre, les contradictions » (p. 232). Somme toute, l’œuvre de Groulx doit se lire sous le thème de l’échec : l’échec de l’homme lui-même qui s’est montré incapable d’assumer la position qu’il est venu à occuper dans le siècle ; échec d’une pensée, reflet de l’échec de l’homme, qui est « sur plusieurs points déphasée, éthérée » (p. 242).

Ce monstre de contradictions, dont l’œuvre dégage « la plus grande confusion », se révèle sous plusieurs aspects dans les fiches de Bouchard. Contradiction, entre l’amour immodéré qu’il affirmait pour son petit peuple et l’expression de « beaucoup de méchanceté, de l’aigreur, du dégoût et, bien sûr, du mépris » qu’il pouvait aussi exprimer envers les siens. Contradiction aussi, où tantôt est affirmée une conception traditionaliste de la nation (continuiste), tantôt une tradition révisionniste (rupture). Le chantre de la nature française de la nation d’Amérique (continuité) succombe parfois à l’américanité (rupture). Contradiction encore, entre l’historien providentialiste, celui qui affirme la fatalité du destin des peuples et celui qui enjoint son peuple de prendre en main son devenir et sa liberté. Groulx est le penseur de la survivance, en même temps que le théoricien de l’audace et de l’affirmationnisme en histoire ; il fustige l’industrialisation et la ville tout en soulignant l’inéluctabilité et les bienfaits de ces processus. Sympathique envers les Juifs ce qui ne l’empêche pas de trouver « le Juif au fond de toutes les affaires louches » (p. 154) et de condamner les lois laxistes du gouvernement canadien en regard de l’immigration. Contre et pour le capitalisme, contre et pour le fascisme, contre et pour le libéralisme, contre et pour la démocratie, contre et pour l’État, féministe et anti-féministe, Groulx est incapable d’exprimer une pensée cohérente.

Il serait possible de contester certaines contradictions que Bouchard impute à Groulx. Ainsi, l’opposition entre un Groulx démocrate et anti-démocrate apparaît-elle un peu surfaite, elle serait facilement résolue si on tentait de placer le « démocratisme » de Groulx dans la tradition d’un romantisme social où la démocratie se combine facilement avec une virulente opposition à la liberté des modernes. Groulx aurait une conception incohérente de la nation ce qui lui permet de plaider en faveur de « notre État national » et, en même temps, de plaider pour le maintien d’un lien fédéral. Contradiction certes pour la pensée souverainiste contemporaine mais ambiguité qui a nourri une large part des intellectuels canadiens-français jusqu’au milieu des années 1960. La contradiction enfin entre une conception déterministe de l’histoire et la croyance en la capacité d’agir des humains sur leur histoire est certes réelle, mais n’est-elle pas au cœur même de toute l’histoire des sciences sociales. De telles objections reposent toutefois sur une approche à l’histoire des idées qui n’est pas celle de Bouchard, elle viserait à contextualiser la production d’une œuvre dans une tradition, un contexte intellectuel et politique, à inscrire celle-ci dans une intention. Mais, si l’on suit la méthode bourchardienne, qui consiste à opposer les fiches les unes aux autres, à montrer l’incompatibilité des différentes fragments de l’œuvre de Groulx on doit convenir avec lui que sa lecture « risque guère d’être substantiellement invalidée par l’apport éventuel de d’autres textes » (p. 33). L’œuvre de Groulx contient bel et bien des affirmations contradictoires.

Mais, la méthode bouchardienne est-elle une méthode adéquate pour faire de l’histoire des idées ? Aucune œuvre, il me semble, même celle du plus grand des philosophes analytiques, ne sortirait cohérente de sa mise en pièces et de la confrontation des fragments qui surgissent d’un tel procédé. Pour comprendre la démarche d’un auteur ne faut-il pas postuler une certaine cohérence qui, au-delà de ses contradictions, fait d’énoncés divers une œuvre ? L’histoire de la pensée, comme celle du social d’ailleurs, ne peut se dégager d’une empathie ou antipathie envers l’intention de l’auteur. Sinon, elle part du principe premier qu’une telle cohérence n’existe pas et que la seule cohérence de l’œuvre sera celle que veut bien lui donner l’interprète. C’est pourquoi l’argumentation de Bouchard ne convainc pas, elle ne repose pas sur la pensée de Groulx mais sur un Groulx mis en pièces. On apprend beaucoup dans ce livre sur l’existence de différents Groulx, Groulx l’auteur y est absent.

Des questions persistent toutefois. Comment ce monstre de la contradiction a-t-il pu s’imposer comme « la figure dominante de la vie intellectuelle » du Québec francophone au XXe siècle ? Au-delà de la notoriété de Groulx, pourquoi Gérard Bouchard s’intéresse-t-il à un si piètre personnage ? Pour répondre à ces questions il faut revenir aux intentions premières du projet de Bouchard de lire les mythes fondateurs des sociétés du Nouveau monde. Groulx apparaît à cet effet le prototype d’une tentative de pensée radicale qui aurait échoué sur les rives de la pensée équivoque, pensée caractérisée par « des mythes inopérants et par un état d’impuissance ancré dans des mythes dépresseurs. » (p. 26). Si parfois Bouchard est tenté d’imputer cette pathologie à l’homme lui-même – Groulx – ultimement, en accord avec l’ensemble de ses travaux antérieurs – De quelques arpents d’Amérique à Genèse des nations et des cultures du Nouveau Monde –, c’est à l’ensemble de la culture canadienne-française qu’il impute un tel état dépressif. « En d’autres mots, Groulx m’apparaît, précise-t-il, comme le porte-parole d’une société, ou plus exactement d’un fragment de société, qui n’arrivait pas à se penser clairement ni à se poser efficacement dans l’histoire à partir de ses prémisses culturelles » (p. 21) (…). Groulx un homme morcelé, dressé contre lui-même, tout comme la société qu’il a voulu prendre en charge » (p. 248).

Comme Groulx, la culture canadienne-française aurait été incapable de faire surgir une « pensée organique » porteuse d’un mythe où la contradiction se métamorphose en « tensions créatrices », elle s’est résorbée dans la confusion et l’inhibition (« cas de la pensée équivoque »). Que faire avec une tradition culturelle inutile car trop pleine de contradictions ? S’en débarrasser, en attendant qu’un nouveau prophète vienne nous dire comment dépasser les confusions dans lesquelles l’histoire nous a entretenus jusqu’ici. C’est pourquoi l’on attend avec fébrilité la suite de ce voyage dans l’imaginaire du Québec francophone que Gérard Bouchard annonce avec cet ouvrage sur Lionel Groulx. 

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