banniereprojetmiguash

Numéros publiés en 2003

Éloge de la défaite

Quand j’envoie un article au Devoir, j’ai l’impression de redevenir un gamin de troisième année B. À chaque fois, une petite maîtresse d’école, qui me rappelle les « pisseuses » d’autrefois, me tire les oreilles, me tape sur les doigts et menace de me coller un petit ange en couleur sur mon devoir si je continue à dire des grossièretés. Tout à fait logique pour un journal qui se prend pour quelque chose et préfère Norman Spector à Gilles Archambault. Article refusé. Un de plus. Le voici. P.F.

(paru dans le Couac, décembre 2002) 

Lire la suite

Dans le monde, une volonté unique, c'est trop

Depuis un an, les États-Unis, avec les républicains au pouvoir, sont en train de provoquer la reconstitution d’une gauche – très large – à travers le monde. Depuis l’effondrement du communisme en URSS et dans les pays de l’Est, la gauche ne trouvait plus que malai­sément sa voie. Elle n’avait plus d’ancrage mondial, plus d’identité universelle, plus guère d’orientation générale, ni grand pouvoir d’attraction. Elle n’envisageait plus de révolutions même locales, ni de réaction globale contre ce qu’elle rejetait. Elle était plus ou moins désertée, éparpillée, impuissante, sans doctrine dominante, ni ce semblant d’œcu­ménisme qui avait existé chez elle. Il n’y avait plus de gauche mondiale mais plutôt seulement des foyers épars de résistance sociale ou politique privés d’une force politique d’envergure internationale susceptible de les soutenir ou de leur donner espoir.

Lire la suite

L'indignation

Jacques Thibault est le principal personnage du roman de Roger Martin du Gard, prix Nobel 1937, « Les Thibault », longue saga d’une famille bourgeoise du début du XXe siècle écrite dans les années 20 et 30. Jacques est un jeune pacifiste d’avant la première guerre mondiale. Il se trouve en relation avec les milieux socialistes, pacifistes et révolutionnaires d’Europe, que l’auteur décrit admirablement. Dans la dernière partie du roman, Jacques Thibault fera des efforts ultimes, à l’été 1914, désespérément, inutilement, pour tenter de faire obstacle à la guerre. J’ai lu à vingt ans ce roman historique inoubliable.

Lire la suite

Cela ne fait que commencer

Le droit est un principe d’égalité, mais on voit souvent la politique lui imprimer des distorsions et son propre esprit d’inégalité. Elle introduit alors dans le corpus juridique même les aberrations qu’elle a conçues par intérêt.

La vraie notion du droit, comme une règle, permet de mesurer l’écart qui se manifeste ainsi du fait de la politique, c’est-à-dire de la force, entre le droit et ce qu’il advient de celui-ci de cette manière.

Lire la suite

Les deux Groulx de Bouchard : un monstre de contradiction

Sociologue/Université d’Ottawa

Gérard Bouchard
Les deux chanoines. Contra­diction et ambivalence dans la pensée de Lionel Groulx, Montréal, Boréal, 2003.

La biographie intellectuelle de Lionel Groulx, ou plutôt des deux Groulx, présentée par Gérard Bouchard, dans Les deux chanoines, est d’une froideur clinique. Pour saisir les contradictions « de la figure dominante de la vie intellectuelle » du Québec francophone au cours du XXe siècle (p. 16), Gérard Bouchard se met dans la position du chirurgien disséquant un corps. Il n’a ni empathie, ni antipathie pour son sujet et, sent-il le besoin de le souligner, ne procède « à aucune sélection fondée sur des choix idéologiques » (p 10). L’histoire des idées que pratique Bouchard est d’un genre assez particulier, il s’agit après avoir mis en pièces l’œuvre d’un auteur d’en « reconstituer la charpente »…, « l’architecture », en faisant abstraction du contexte de l’œuvre et en s’appuyant sur « ses définitions premières » (p. 11-12).

Lire la suite

À propos de Lionel Groulx et «Les deux chanoines»

Gérard Bouchard
Les Deux Chanoines, Éditions du Boréal, 2003.

Monsieur Gérard Bouchard, bien connu au Québec pour ses magnifiques travaux sur la région de Chicoutimi, vient de publier un livre qui résume son évaluation de l’œuvre de Groulx et qui est le fruit d’une lecture quasi totale des œuvres publiées (livres, articles, lettres personnelles, journal, mémoires) par ce dernier jusqu’à sa mort en 1967. Il s’agit d’un travail énorme provenant d’un sociologue et intellectuel issu du Québec moderne.

Il semble que monsieur Bouchard, comme certains sociologues du Québec, a voulu, pour se donner un air détaché et, à leurs yeux, objectif et plus « scientifique  », s’élever au niveau des nuages pour contempler d’un œil perçant toutes les facettes de la société. Aussi le livre débute par des considérations sur les qualités de la pensée « radicale associée au mode mécanique  », versus la pensée « organique, associée au monde dialectique  » versus la pensée « équivoque, associée à l’ambivalence  »… Toute la thèse de Bouchard reposera sur des « contradictions  » de la pensée de Groulx qui seraient « non pas marginales, mais centrales et structurelles  ».

Bouchard fait de nombreux et sévères reproches à Groulx :

  • de « directives conflictuelles  », « d’incohérences structurelles  », d’ « ambivalences  » et de « contradictions » quant l’avenir du Québec ;
  • d’avoir versé dans l’admiration des chefs fascistes dont Pétain ?, Salazar ? ;
  • de propos durs et même violents, surtout contre les politiciens et qui seraient allés, d’après Bouchard, jusqu’au mépris du peuple canadien-français ;
  • de son antisémitisme ;
  • de ne pas s’être occupé des aspects sociaux de la vie canadienne-française ;
  • de nombreuses omissions et silences en ne parlant pas de Charles de Gaulle, du Concile Vatican II, de l’Holocauste, du Jésuite Dubé (alias François Hertel), de la conscription de 1917-1918, etc.
  • de ne pas avoir versé dans le radicalisme pour un Québec fort dans la Confédération versus un Québec souverain ;
  • de quelques envolées lyriques quant au rôle de la Providence sur le peuple canadien-français et à la vocation apostolique de ce peuple en Amérique, de « visions échevelées  », des envolées grandiloquentes et pompeuses sur la France « fille aînée de l’Église, porteuse de la civilisation occidentale et sur « l’esprit français, créateur de la civilisation la plus saine et la plus humaine… qui « dépassait de haut l’humanisme des cultures anciennes »… ;
  • d’une certaine vanité, de l’utilisation excessive de pseudonymes ;
  • de son « incapacité à gagner l’appui du milieu des affaires et des politiciens »… ;
  • finalement, Lionel Groulx serait « l’homme de l’échec » !

Il y a dans ces jugements de monsieur Bouchard quelques chose de nettement excessif et injuste. Comment rester silencieux ? Pour ma part, toute autre est ma perception de Lionel Groulx. Je la propose. J’avoue ne pas avoir lu la totalité des ouvrages de Groulx, mais j’en ai lu une large partie. Il me semble que je peux me permettre une évaluation « raisonnable » d’autant plus que j’ai eu l’avantage et le privilège de le connaître intimement ayant été son médecin depuis ma graduation en 1942 jusqu’à son décès en 1967. De plus, je fus pour lui un jeune ami à qui il se confiait librement et ce pendant 25 ans. De nombreuses soirées d’échanges et de discussions très ouvertes. J’ai été aussi l’un des 5 premiers directeurs de la Fondation Lionel-Groulx et en a été le président pendant près de 17 ans, après Maxime Raymond et Joseph Blain. Bien que j’aie une profonde admiration de Groulx, je ne suis pas cependant un disciple inconditionnel de toutes ses idées.

Reproches de Gérard Bouchard

La plupart de ces reproches ne tiennent pas debout pour quiconque a connu Groulx personnellement.

Que Groulx ait eu des moments de vanité, qu’il ait eu certains dérapages quant à la violence de certains termes qu’il a utilisés pour fouetter un peuple soumis, sans fierté, résigné et avec un énorme complexe d’infériorité, pour caractériser certains politiciens, qu’il ait eu certains élans lyrico-mystiques et grandiloquents, cela est certain. Qu’il ait employé des pseudonymes, à l’occasion, pour vanter ses livres… ! Et puis après ! Quel homme n’a pas ses petites faiblesses ? Peu de ses amis s’en formalisaient outre-mesure et savaient faire la part des choses. Car il s’agissait le plus souvent d’explosions provenant d’une frustration intense de voir si peu de résultats immédiats, de se sentir bloqué et incompris par tant de ses compatriotes, politiciens, du monde des affaires, d’universitaires et même de clercs qui préféraient « rester sur la clôture  » et « naviguer  » selon les circonstances ! L’utilisation de termes forts et même violents n’avait pour autre but que de provoquer des réactions. Mais de là à dire que Groulx « méprisait  » le peuple canadien-français est de la pure fantaisie. On ne châtie bien que ceux qu’on aime bien !

Que l’on reproche à Groulx de ne pas avoir versé dans le radicalisme est un peu fort quand on connaît sa foi profonde et sa soumission aux autorités ecclésiastiques.

Que Groulx ne se soit pas aventuré dans l’analyse des aspects sociaux de la vie canadienne-française et d’en avoir peu parlé est quelque peu hors de la question parce que cela était en dehors des objectifs que Groulx s’était fixés depuis le début de sa carrière et qu’il a maintenus sans dévier tout au long de sa vie ! Groulx n’était pas porté aux discussions alors si souvent oiseuses durant les années 1950-1970. Il s’opposait de front à la dissociation des aspects sociaux et nationaux. Il était en désaccord avec le socialisme de l’époque, laïc de pensée ou athée (ce qui heurtait ses convictions profondes) et qui était marqué par une négligence des idéaux nationaux d’un peuple, par le dogmatisme et une certaine intolérance de nombreux adeptes et surtout par la création d’une immense bureaucratie, souvent sans humanité, ni compétence appropriée (comme on le voit actuellement dans le système de santé au Québec). Mais Groulx ne manquait pas de préoccupations sociales tel qu’en témoigne Fernand Dumont2, un autre grand sociologue du Québec qui écrivait :

[…] les politiciens du Québec faisaient une qualité de la docilité des ouvriers de ce pays. Quelle main-d’œuvre admirable ! Groulx n’usait pas de cette rhétorique : « nous aviserons-nous […] que c’est nous faire un médiocre compliment, devant les capitalistes étrangers, que de vanter à tout propos la qualité morale de nos ouvriers, quand le rôle principal de notre peuple, dans le développement économique de notre province, paraît être de fournir des manœuvres ? » Est-on allé plus loin dans le procès des conditions du développement économique du Québec ? »

Groulx était conscient des déficiences de l’enseignement dans les écoles catholiques, surtout dans les collèges fonctionnant alors à budget « minimaliste  », de l’insuffisance de préparation des maîtres (quoique toujours disponibles et d’un dévouement extraordinaire) dont le salaire annuel de l’ordre de 50 à 100 $ par année, ne permettait pas aux clercs enseignants d’aller en Europe pour y étudier sur place les trésors des civilisations romaine et grec dont ils devaient enseigner les langues et les valeurs humanistes ! Bien des aspects oubliés dans le Rapport Parent ! Il ne faut pas oublier que bon nombre de « grands  » de la Révolution tranquille sont sortis de ces collèges comme les Benoît Lacroix, Gérard Filion, André Laurendeau, Pierre-Elliott Trudeau, Claude Ryan, Jean Lesage, Roger Gaudry, Claude Fortier, Marie Victorin et nombre d’autres de même calibre.

Groulx constatait aussi bien, sinon mieux que bien d’autres, les déficiences du système d’éducation du Québec et réclamait des réformes importantes de ce côté. Mais celles proposées par les auteurs du Rapport Parent que Groulx qualifiait « d’esprits de deuxième et de troisième ordres  », avaient été faites de façon précipitée, sans vision globale. Il était profondément perturbé par les accents anti-cléricaux et laïcisants qui dominaient ce rapport. Il n’avait pas tout à fait tort, car à part des aspects très positifs surtout sur le plan des investissements et du rattrapage, on ne peut s’empêcher de constater les résultats néfastes qu’a eus cette réforme précipitée sur deux à trois générations de jeunes qui en ont subi les conséquences désastreuses au point de ne pas savoir écrire leur français, d’être incapables de penser logiquement, d’avoir grandi dans un milieu intellectuel médiocre et de se sentir « perdus  » ! Des jeunes agités et sans boussole !

Un petit détail ! Bouchard prétend que Groulx « combattait le hockey  » quand c’était tout à fait le contraire. J’ai été moi-même et à maintes reprises témoin de l’avidité avec laquelle Groulx acceptait les invitations de son ami Maxime Raymond dont la famille avait une loge au Forum et qui invitait souvent Groulx pour voir le Club de Hockey Canadien et son joueur favori Maurice Richard !

Sous le couvert de termes généraux comme les « politiciens », les « Anglais  », les « Juifs  », Groulx, en réalité, visait des personnes précises ou des groupes bien particuliers. En ce qui a trait aux politiciens, les archives de la Fondation Groulx3 contiennent de nombreux témoignages d’admiration extraordinaire. Comme ceux de Jean Lesage qui « s’en est inspiré à fond  » pour la nationalisation de l’électricité, la mise sur pied de la Caisse de Dépôt, la Régie des Rentes, sous le slogan « Maître chez-nous », créé par Groulx déjà en 1920. Comme dans une lettre du 7 décembre 1964, où Jean Lesage mentionnait que « mon admiration pour le grand historien n’a fait qu’augmenter avec les années  » et qui ajoutait que Groulx « était en bonne partie responsable des événements des dernières années  » et « je reconnais pour ma part que son influence m’a profondément marqué  ». De son côté, Daniel Johnson écrivait de son bureau de premier ministre : « ils sont légion dans l’Union nationale ceux qui, à commencer par son chef, se réclament de votre pensée  ». Johnson ajoutait : « son nationalisme était essentiellement positif, il procédait de l’amour des siens et non de la haine des autres » « Son œuvre immense lui a mérité une réputation internationale et lui a acquis au Québec-même, au-delà des passions du moment, un prestige sans égal…  » « … Groulx a contribué à susciter chez les Canadiens français, la formation d’une véritable conscience nationale  ». De son côté, René Lévesque, aussi Premier ministre, écrivait que « la grande figure Lionel Groulx représente aujourd’hui-même le guide le plus sûr de notre avenir  ». Et à l’occasion du dévoilement d’une plaque commémorative au siège social de l’Institut d’Histoire d’Amérique française, René Lévesque qualifiait Groulx « d’éveilleur national… qui a vécu dans une société où les épines dorsales se présentaient plus souvent en accents circonflexes qu’autrement et qu’il avait laissé une contribué majeure à la nation  ». De son côté, Claude Ryan renchérissait en disant que Groulx avait joué « un rôle décisif dans l’évolution du Québec moderne  » et qu’il « passera à l’histoire comme le père spirituel du Québec moderne  ».

Je n’ai pas l’intention d’entrer dans l’aspect si déformé de façon grossière et, semble-t-il intentionnelle, du supposé antisémitisme de Groulx. Pour beaucoup, il s’agit d’une campagne organisée pour décrier le nationalisme bénin – qui était aussi une forme de patriotisme éclairé et sans violence – provenant de la volonté d’établir le contrôle des Canadiens français sur les ressources naturelles du Québec et sur tous les aspects de l’éducation, de l’industrie et de la culture. On trouve dans ce débat trop d’esprits primaires, de déformations de la vérité et d’acharnement à détruire un homme qui incarnait une volonté de fierté et d’épanouissement des Canadiens français. Désormais d’après une lettre récente adressée à monsieur Bouchard, le débat peut maintenant être accompagné de lettre d’avocat ! (voir réplique de Gérard Bouchard, Le Devoir, 1er mai 2003).

En fait les rares propos dits « antisémites  » de Lionel Groulx faisait partie d’un « antisémitisme de surface  » chez de nombreux Canadiens français et que le Docteur Heinz Lehman, psychiatre réputé, avait décrit comme bénin  » en contraste avec celui des Européens qui, lui, était de nature violente et exacerbé comme en France, en Russie, en Allemagne… En assimilant la cause du « nationalisme-patriotisme  » canadien-français au nationalisme européen, on a consciemment dévié tout le débat. Ayant eu l’occasion de côtoyer Groulx de très près durant de si nombreuses années, je puis dire formellement que Groulx n’avait aucun sentiment antisémite sérieux, mais qu’au contraire, il vantait souvent ce groupe pour son esprit de solidarité, de défense mutuelle, de promotions de ses intérêts, toutes qualités qu’il enviait pour son « petit peuple  ». Il faut avouer que le Canadien français avait cette malheureuse habitude, insultante, le mot serait plus juste, d’étiqueter une personne qui ne lui plaisait pas au premier abord, de « maudit Français  », « maudit Anglais  », « maudit Juif  », sans y attacher plus d’importance. C’était une habitude grossière, mais qui persiste encore malheureusement !

Je me permettrai de rappeler un petit point qui avait choqué Groulx et qui avait trait à la disparition des épiciers-bouchers des quartiers, qui faisaient partie de la structure de la petite économie canadienne-française et qui, par individualisme, n’avaient pas su s’unir pour concurrencer la formule des commerces « à plus grande surface  », à ce moment les magasins Steinberg. La disparition de ce « petit entrepreneurship  » et de ces entreprises était perçue comme un choc, comme une régression pour Groulx. Par ailleurs, Groulx admirait les pauvres émigrés juifs d’Europe dans les années 30 et qui, pour vivre, achetaient à vils prix, les « guenilles  » des Canadiens français en faisant le tour des ruelles du Centre-ville et de l’Est de Montréal. Durant ma jeunesse, j’ai vu ces pauvres émigrés qu’on appelait les « guenilloux  » et qui achetaient tous les vieux vêtements et les vieilles étoffes à des prix dérisoires pour les revendre afin de faire un peu d’argent et survivre ! Jamais, aurait-on vu un Canadien français ou un Canadien anglais faire ce genre de travail !

Pourquoi Bouchard reproche-t-il à Groulx de n’avoir jamais parlé de l’Holocauste quand on n’a jamais reproché à Mordecai Richler d’avoir comparé les femmes canadiennes-françaises à des truies (« sows  »), parce que leur famille comptait souvent jusqu’à douze enfants ! (New Yorker, 23 septembre 1991, page 46). Que viennent faire François Hertel, Vatican II, Charles de Gaulle, dans ce que Bouchard appelle les omissions et les silences de Groulx ?

Espérons que le temps viendra à guérir cette offensive si fausse et si grossière contre Groulx et que nos compatriotes juifs réaliseront de plus en plus l’esprit de tolérance et de respect inné chez les Canadiens français !

Constantes de la vie de Groulx

Deux constantes sont frappantes chez Groulx et ont été le centre de toutes ses activités et de sa vie. D’abord et en tout premier lieu, Dieu était le point central de sa vie qui était complètement orientée vers la religion catholique de type ultramontain et vers les valeurs spirituelles. Groulx était un saint prêtre qui célébrait la messe tous les matins dans son oratoire privé et rendait visite chaque après-midi à l’église Saint-Viateur après avoir cueilli ses journaux sur la rue Laurier. C’est la composante-clé de sa vie. Elle vient d’être décrite par Frédéric Boily4. En deuxième lieu, voyant l’infériorité et les déficiences des Canadiens français sur presque tous les plans et cela est bien décrit par Bouchard (p. 32-43), il s’était fixé comme objectif de consacrer sa vie à redonner la fierté aux Canadiens français, héritiers d’une histoire riche en labeurs, en courage et en petites réalisations progressives (écoles, collèges, universités, hôpitaux…) à partir de rien et sans aide, ni de la France, ni des compatriotes anglo-saxons. Il a voulu sortir les Canadiens français de leur complexe d’infériorité, de leur esprit de résignation et de leur manque de vision et d’envergure et les pousser à prendre le contrôle de leur société. Les accents qu’il a pris, ont pu être, à l’occasion, excessifs, mais toujours sans incitation à la violence.

Groulx a consacré une bonne partie de ses énergies à combattre « l’esprit de parti  » qui a si longtemps primé chez les politiciens canadiens-français, toujours minoritaires dans les partis « bleu  » ou « rouge  » et preque toujours perdants dans la défense et la promotion des droits et des intérêts des Canadiens français. Il a fait de cet esprit de parti un cheval de bataille qu’il a maintenu pendant des décades.

Groulx rêvait d’un chef « laïc  », capable de continuer son action et dont les qualités et les orientations auraient été celles qu’on retrouvait chez Groulx lui-même. Car Groulx avait les qualités d’un leader avec toutes les qualités d’expression orale et écrite, de caractère, d’idéal et de détermination. Mais comme prêtre, il était sévèrement limité dans son action comme leader national !

Facteur primordial qui a limité l’action de Groulx

L’action de Groulx sur le plan séculier (ou laïc) du patriotisme et d’un nationalisme bénin, toujours sans violence, était fortement limitée par sa foi totale et son appartenance de prêtre à l’Église romaine. Ce sont ces limites qui expliquent ses propos parfois durs sur la politique et sur l’État du Québec et qui l’ont amené, tantôt à foncer, à « forcer le ton », tantôt à reculer, tantôt à hésiter et surtout à essuyer des rebuffades répétées, des incompréhensions, des mesquineries… Fondamentalement, la préoccupation majeure de Groulx était la création d’un Québec fort, conscient de ses richesses et de ses talents. Pour Groulx, la religion avait préséance sur toutes les autres activités humaines. Dans la zone floue qui sépare le spirituel du temporel (surtout sur le plan de la politique), Groulx se sentait sur un terrain miné, écartelé entre son rêve d’un peuple politiquement respecté, maître de ses richesses et son allégeance romaine totale ! Le port d’une soutane était un carcan et une grande gêne quand s’il s’aventurait dans le domaine politique.

C’est cela que je ne puis accepter de la part de monsieur Bouchard qui les décrit comme des « contradictions  » et des « incohérences  ». Ses hésitations sur l’avenir politique du Québec – Québec fort versus Québec souverain – proviennent de sa crainte de risques sérieux de mêler Église et religion à la politique.

Groulx obéissait à l’Épiscopat que, par ailleurs en privé, il critiquait pour ne pas être à la hauteur sur le plan intellectuel et théologique et d’être trop timoré et prêt à bien des compromis pour préserver son autorité et son influence auprès des chefs temporels du temps.

Groulx a toujours été déchiré dans son action publique entre la primauté du spirituel et ses activités séculières ou temporelles, Il était perturbé par la progression des sciences (?) sociales, surtout à l’Université Laval à Québec parce qu’on y reléguait au deuxième plan toute la question nationale. Il sentait l’importance de prêcher « fort  » pour sortir son « peuple  » de son esprit de soumission, de résignation et pour l’inciter à s’épanouir à tous les plans, surtout religieux, mais aussi, économique, politique, industriel ! À devenir « maître chez-nous  » selon l’expression de Groulx, en 1920 et repris en 1960, par Jean Lesage.

En passant, je me permettrai une remarque. Il semble pour certains – et cela ne s’applique pas à monsieur Bouchard – qu’attaquer Groulx, minimiser son œuvre et son rôle dans l’épanouissement du Québec « fort  » d’aujourd’hui, l’utiliser comme bouc émissaire d’une ère cléricale étouffante est bien dans la ligue du conformisme actuel, anticlérical et antireligieux, sans lequel on n’est pas « quelqu’un  » au Québec !!

Il est totalement incorrect d’écrire qu’il y a eu deux chanoines et de dire que la vie de Groulx a été un échec ! Cela est pour le moins inéquitable ! Échec : oui sur le plan religieux et de la foi, car l’idéal catholique de Groulx pour son peuple a été balayé par les forces anticléricales depuis les années 1950-1960 et celles plus récentes de la laïcité de la société moderne. C’est cela qu’il a décrit comme la « faillite  » de sa vie ! D’autres comme Jacques Grand’maison ont connu le même échec5 !

Échec : non quant aux autres aspects ! Succès extraordinaire sur les plans patriotique, politique, économique, culturel, universitaire, langue… Succès plus modeste sur le plan de l’éducation. Mais dans l’ensemble et dans les 50 dernières années, quel progrès dans l’épanouissement du « petit peuple  » canadien-français !

Il est malheureux qu’un intellectuel comme Gérard Bouchard, pour qui j’ai d’ailleurs beaucoup d’admiration aboutisse à partir d’une analyse froide de textes et sans avoir connu l’homme, à des conclusions que j’estime injustes. C’est ce qui m’a décidé à rédiger cet article pour rétablir ce qui me paraît être plus conforme à la réalité et à la hauteur du grand homme que Groulx était !

Un pamphlet déguisé en ouvrage savant… ou presque

Frédéric Boily
La pensée nationaliste de Lionel Groulx, Sillery, Septentrion, « Cahiers des Amériques », 2003, 229 p.

Le fil conducteur de l’argumentation est le suivant :

1) Groulx est un des « massifs centraux1  » (p. 210) du paysage intellectuel québécois. Tous les intellectuels, « séparatistes» comme fédéralistes, de droite comme de gauche, ont reconnu qu’il était un monument, selon le mot de Claude Ryan dans Le Devoir. Par ailleurs et surtout, il a été le « vaisseau amiral du nationalisme canadien-français  ». (p. 13)

2) Or, la pensée nationaliste de Lionel Groulx est « une variante du nationalisme organiciste ou culturaliste à la Herder  » (chapitre 1 et p. 210), ce philosophe allemand de la fin du XVIIIe siècle si opposé aux Lumières et dont l’héritage, même si on ne saurait le résumer à cela, est néanmoins d’avoir « contribué au développement des nationalismes les plus fermés  ». (p. 24)

3) Par ailleurs, même s’ils tiennent à se démarquer de lui jusqu’à protester énergiquement contre toute parenté intellectuelle, les penseurs nationalistes depuis 1960 ont porté et portent encore Lionel Groulx en eux. C’est le cas non seulement des héritiers directs, les Séguin, Brunet, Frégault, mais aussi de Gérard Bouchard et même de Charles Taylor. Tous en effet développent le même type de nationalisme organiciste que Groulx avant eux.

4) À ce stade, Boily n’a plus besoin d’écrire, et il n’écrit pas non plus : les lecteurs ont maintenant en main tous les éléments pour situer les intellectuels nationalistes contemporains sur l’échiquier idéologique…

Lire la suite

Les correspondances de Groulx, une œuvre monumentale

Lionel Groulx
Correspondances 1894-1967, tome 3, édition critique par Giselle Huot, Juliette Lalonde-Rémillard et Pierre Trépanier, 2003, Fides, Montréal, 1045 p.

Ce troisième tome de la correspondance de Groulx s’inscrit dans une démarche éditoriale de longue haleine qui mérite la plus haute considération tellement ces publications sont truffées de renseignements pertinents et porteurs qui éclairent hautement près d’un siècle d’histoire d’un peuple. L’œuvre de Groulx est immense, colossale ; elle commande le recours aux méthodes d’analyse les plus éprouvées ainsi qu’une largeur de vue sans laquelle la pénombre risquerait de ternir voire de disqualifier l’une des écritures parmi les plus denses, les plus signatives et les plus essentielles qui soient en Amérique française. Peu de personnes ont entretenu une correspondance aussi importante. Des milliers et des milliers de pièces comme autant de pierres d’un vaste édifice à reconstruire afin de mieux comprendre une réalité déjà séculaire.

Lire la suite

Lionel Groulx. La voix d’une époque

Le texte que L’Action nationale reproduit dans ce numéro a d’abord été publié sous la forme d’une brochure, qui accompagnait l’exposition Lionel Groulx, la voix d’une époque. Cette exposition des livres de Lionel Groulx a été présentée en octobre 1983 dans le Hall d’honneur de l’Université de Montréal avant de faire le tour des Maisons de la culture de Montréal, durant l’année 1983-1984.

Lire la suite

Sous-catégories

Collections numériques (1917-2013)

action couv 1933Bibliothèque et Archives nationales du Québec a numérisé tous les numéros de L'Action française et de L'Action nationale depuis 1917.

Vous pouvez utilisez cet outil de recherche qui vous permettra — si vous cliquez sur « préciser la rechercher » — de ne chercher que dans L'Action nationale ou dans L'Action française.

Mémoires 2019