Émule de Jean Chrétien qui ne recule devant aucune caricature de lui-même pour se présenter en grand Canadian, le ministre des Finances du Canada nous a livré du mauvais théâtre de boulevard. Cela a commencé par un numéro ridicule pour mettre en scène une tradition britannique non moins risible : le grand bâtisseur s’est présenté comme cordonnier de Saint-Tite pour faire croire qu’avec lui le Canada allait trouver chaussure à son pied. Le budget qu’il a livré a vite fait de révéler la nature de la godasse : une vieille savate présentée comme un mocassin en cuir patiné pour faire briller l’insignifiance !
C’est pitié de voir le Canada se contenter de pareille médiocrité. Mais laissons-le à ses marécages. Vu du Québec, le budget Carney a illustré l’extrême nécessité de sortir de ce pays. Plusieurs s’inquiètent de la hauteur de la dette que ce gouvernement fait gonfler à la mesure de ses engouements idéologiques et de sa volonté de centralisation. On laissera ces constats et inquiétudes aux inconditionnels du Canada. Ce qui presse pour nous c’est de sortir au plus tôt parce que ses turpitudes vont affecter les sommes à considérer dans le partage de la dette et des actifs. On laissera gloser sur ce que peut signifier un budget « générationnel » rendu dans le jargon de tous les mots-valises de la rectitude managériale. Innovation, diversification des marchés, virage numérique, rien ne manque dans les boniments du ministre des Finances qui s’applique à les livrer avec le zèle d’un acteur de relève. Pour le Québec, ce budget tardif n’est rien d’autre qu’un artifice de plus pour masquer sa marginalisation complète dans ce pays qui n’est pas le nôtre. Ce budget consacre l’utilisation de nos impôts pour éloigner le Québec des priorités que requiert son développement.
Fidèle à lui-même, le Bloc Québécois s’était pourtant appliqué : il avait dressé une liste de dix-huit demandes majeures dont il a même poussé son zèle à les ramener à six incontournables pour satisfaire aux besoins et priorités de Québec. Aucune n’a retenu l’attention. Les préoccupations du Québec ont été balayées avec l’assentiment placide d’une députation « qué-can » on ne peut plus servile. À l’évidence, c’est une manière libérale d’exprimer son respect envers l’électorat qui lui a donné les clés du Parlement.
Pis encore, les quelques initiatives qui ne sont pas du réchauffé dans ce document piétinent allègrement les compétences provinciales qui ne sont prises au sérieux que dans les colloques de constitutionnalistes. Ottawa s’ingère et cela lui fait une belle vertu : il se soucie des hôpitaux, des caries des tout-petits et des places en garderie, etc. Une vertu à laquelle les provinciaux québécois qui forment le gouvernement ne pourront même pas souscrire : les transferts en santé ne couvrent pas les coûts de système. Le répertoire des lamentations n’a pas fini de s’enrichir avec un Legault comme chef de chorale, lui qui a trouvé ce budget « responsable » !
Les palabres autour de l’exercice et les supputations sur la docilité du NPD vont nourrir le babillage des « commentateux » qui tentent encore de faire croire qu’il y a un avenir et une dignité pour les Québécois à se faire spectateurs de ce mauvais vaudeville. Peut-on continuer à faire semblant de ne pas voir la politique politicienne derrière le recyclage de crédits et le « revampage » des annonces déjà « spinnées »? Peut-on sérieusement prétendre que le choix de soutenir à coup de milliards la formation d’un complexe militaro-industriel répond vraiment à notre intérêt national? Peut-on réellement croire que les pingres moyens consacrés à la culture nous offrent la sécurité d’un « grand ensemble » comme nous le présente la propagande alors qu’Ottawa continue d’arroser Radio-Canada et de se soumettre au Gaffa? Peut-on penser que cette orgie de dépenses pour soutenir la production des énergies fossiles nous prépare bien à faire face à la crise climatique? Les questions peuvent s’aligner sur des pages et des pages.
Il est temps de tirer la ligne. Le Canada plombe notre avenir, empoisonne notre présent et contamine les débats que nous devons tenir pour faire face aux tempêtes qui grondent. Il faut sortir le Canada du Québec et arrêter de nous penser en dialogue dans ses institutions et son système politique. Il n’a plus cure de la province et de ceux qui y croient encore par aveuglement volontaire ou ignorance – et encore moins de ceux-là qui s’y laissent stipendier. Il n’y a plus rien à en attendre, même pas des concessions mineures.
Le budget du petit cordonnier nous aura donné l’occasion de constater que son spectacle nous condamne à battre la semelle sur les chemins qui ne mènent nulle part. Le Canada n’est pas notre pays, quoi qu’en disent les vendeurs de savates.



