Été 2026 – BAnQ : l’âge de la résignation?

Bibliothèque et archives nationales du Québec célèbre ses vingt ans. L’institution, il faut malheureusement le reconnaître, ne jouit plus de l’aura de fierté que sa naissance lui avait value. On s’en souviendra, c’est grâce au travail acharné d’une poignée de militantes et militants qui la tiennent en haute estime et, surtout, par la mobilisation des citoyens et groupes du quartier que la Grande Bibliothèque a pu éviter le désastre.

Bibliothèque et archives nationales du Québec célèbre ses vingt ans. L’institution, il faut malheureusement le reconnaître, ne jouit plus de l’aura de fierté que sa naissance lui avait value. Sa mission reste toujours pertinente et l’originalité de son apport dans le monde la bibliothéconomie toujours aussi marquée. Mais le respect et l’admiration qui lui seraient pourtant dus ont mal surnagé aux récentes années. On s’en souviendra, c’est grâce au travail acharné d’une poignée de militantes et militants qui la tiennent en haute estime et, surtout, par la mobilisation des citoyens et groupes du quartier que la Grande Bibliothèque a pu éviter le désastre. Les technocrates et la direction d’Hydro-Québec lui avaient préparé un destin de misère, se proposaient de réduire sa prestance symbolique au rang d’appendice industriel. C’était une honte. Et seulement d’y avoir pensé, cela témoignait d’une inculture et d’une paresse intellectuelle indigne de ce qui avait jadis fait la fierté du Québec.

Avec d’autres, L’Action nationale n’a rien ménagé pour faire entendre raison aux ignares. La force citoyenne n’a pas seulement eu raison de la bêtise, elle aura contribué à faire émerger une solution qui, si elle est bien menée, contribuera à bonifier la signature architecturale du quartier. Lise Bisonnette, qui a été aux premières lignes de la bataille, présente et réunit dans BAnQ, visions pour une institution phare, un ensemble d’analystes qui ne se sont pas laissés emporter par le fracas de la bataille. Si le saccage évité a pu être projeté, c’est d’abord et avant tout parce BAnQ ne s’est pas montré à la hauteur de sa mission. « BAnQ, aux abonnés absents, fut rarement interpellée directement » (p. 6). C’est ce silence qui est à l’origine de ce projet de livre. On n’y trouvera donc pas le discours lénifiant d’un ouvrage célébrant l’anniversaire.

C’est à une analyse cinglante de ce que cette crise a révélé que s’emploient les auteurs. C’est une charge menée à fond de train et avec une rigueur implacable, si dure, en effet, qu’il était inutile de la mener sur le ton pamphlétaire. Les faits suffisent. Lise Bisonnette ouvre la marche avec texte d’une rage rentrée, mais extrêmement dure. Refaisant le parcours historique qui a conduit à la création d’une institution, sa thèse est limpide : c’est la société civile et la passion de particuliers qui ont fini par l’imposer au gouvernement de la province de Québec. Elle se désespère de l’esprit provincial avec lequel elle a fini par être mise en place, tolérée plus que considérée comme l’institution-phare qu’elle est devenue, presque malgré les notables qui n’ont pas hésité à lui infliger, dès sa naissance, des logiques de boutiquier. Elle n’en parle pas – et c’est étonnant – on a immédiatement dévoyé le concept du concours international d’architecture pour sacrifier aux dieux de l’austérité. Cette curieuse omission révèle pourtant le destin qui lui était promis.

En effet, même si elle a immédiatement été soutenue par un exceptionnel succès de fréquentation, la BAnQ n’a jamais pu bénéficier du traitement digne du joyau qu’elle reste malgré tout. C’est une longue énumération des épisodes de ratatinement qui fait la matière des analyses qui documentent, chapitre après chapitre, les reculs, compromis et écarts qu’on lui inflige. Quels que soient les angles adoptés, l’institution « perd ses assises » (p. 101). Au fil des ans, il est navrant de voir comment le discours n’a cessé de s’enfler pour compenser la « dilution de ses capacités » (p. 93). Les idéologies managériales de ses dirigeants ont fourni le matériel pour que l’enflure verbale et les euphémismes dressent les écrans de boucane. Le chapitre que signe Marie D. Martel est littéralement accablant. L’analyse des budgets, le fin détail des compressions et leurs effets, tout cela dresse une courbe descendante que personne ne cherche à maquiller.

Le sort fait à la Bibliothèque Saint-Sulpice, ce joyau architectural du Quartier latin, prend ici office de symbole. Celui d’une démission, pis encore, d’une résignation devant la régression programmée. « À moins qu’un solide redressement ne se produise rapidement, nous ne voyons pas comment BAnQ pourra se remettre de cette longue période de “définancement” » (p. 76) constate avec dépit Carol Couture. Tout n’est pas perdu, insistent les auteurs, mais il se fait tard, disent-ils pour maintenir une attitude volontariste. À force de consentir à ce qu’elle subit et à ce qu’on lui inflige, BAnQ est devenue « un navire amiral sans boussole » où l’absence d’« action stratégique soutenue par une volonté politique forte avait créé un vide d’ambition pour les fonctions fondamentales qu’on a fini par perdre de vue » (p. 163).

La régression ne tient pourtant pas aux seules considérations de gestion. C’est là le point aveugle de tout le bouquin. Les analyses ne manquent pas de souligner que BAnQ n’a plus les moyens de sa mission, certaines laissent même entendre qu’elle n’a plus même les capacités de rester dans l’ambivalence qui lui permettait jusqu’à il y a peu de se prétendre « nationale » alors que tout la ramène au rang de simple bibliothèque publique mal dotée. Il est frappant de lire toutes les références qui la comparent aux grandes institutions étrangères sans tenir compte que ce sont des institutions soutenues par des États pleinement constitués. C’est pourtant bien là la conclusion qui s’impose : la province de Québec n’a plus les moyens d’une telle prétention nationale, elle n’en a plus même l’ambition. Les auteurs ont beau déplorer les lacunes de ses dirigeants, ils ne se rendent pas à l’évidence que ces mêmes dirigeants ont bien compris le message : ils gèrent une institution provinciale.

BAnQ a vingt ans et même si Lise Bissonnette fulmine et s’indigne avec une colère qui l’honore, le collectif qu’elle présente n’en reste pas moins prisonnier d’une censure. La grandeur qu’a souhaité lui donner sa première dirigeante n’était compatible qu’avec l’ambition d’un État. Celui-ci manquant, il ne laisse les défenseurs de la BAnQ que dans les émotions des amoureux éconduits. La régression politique ne se fait jamais dans l’allégresse.

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