Le monde de la culture est aspiré dans une véritable réaction traumatique. Jusqu’à il y a peu, le développement et le soutien de la différence québécoise étaient tenus dans les quartiers chics et les milieux imbus des idéologies managériales comme convergents avec l’expansion des industries culturelles. Les références aux exigences du marché, les appels à l’engagement du privé, les discours convenus sur la nécessité d’inscrire le Québec dans les grandes tendances mondiales, tout cela donnait ample matière à colloque. Cela venait néanmoins avec son lot de vieux réflexes d’autodénigrement : le Québec n’avait pas une culture du mécénat assez développé, le Québec Inc. aimait mieux les causes caritatives et les bons sentiments, mais tout de même, cela ne suffisait pas à ébranler les certitudes néolibérales. Le Québec était devenu une société normale, équipée pour se tailler des niches industrielles porteuses. Et c’était d’autant plus assumé avec l’arrogance des farauds, que notre société regorge de talents.
Des succès individuels pouvaient toujours être brandis, une nomination aux Oscar par-ci, un succès à Paris par-là, un respect et une estime certains pour ces talents. La reconnaissance allait bon train, quasiment comme dans une société normale. Et puis, quelques couacs ont suffi pour alarmer les anxieux de l’identité, vite brocardés dans les cocktails. La vente des grands festivals à un empire de l’entertainment? C’est la rançon du développement. Les coulisses des Francofolies qui « switch » à l’anglais? Tout franchement pas de quoi écrire (en anglais?) à sa mère. Les titres qui disparaissent lentement des grandes plateformes d’écoute et des applications? Ça pourrait se corriger et Ottawa va y voir. Les artistes s’inquiètent, se plaignent, se lamentent, les airs sont déjà connus. Et puis…
Et puis la business s’affirme sans vergogne. Les grandes machines de divertissement sont voraces. Cogeco demande de réduire la place de la musique francophone (le mot québécois est gommé sous l’euphémisme) : il faut s’ajuster à la demande répondent les managers. Et puis c’est la Place des Arts et le festival de Lanaudière qui se jettent dans les griffes de Ticketmaster. Et puis c’est le doublage qui trouble les plans d’affaires. Et puis c’est l’intelligence artificielle qui menace de faire gober de l’art et des œuvres dans une culture frelatée, fort payante et formatée pour le profit des puissants. Et il s’en trouve encore trop pour nous seriner : peu importe le vin pourvu qu’on ait l’ivresse.
En finir avec le paradigme des industries culturelles?
Les anxieux sont désormais plus nombreux. Les cocktails attirent toujours le beau linge, mais le babillage a changé de ton. La découvrabilité est sur toutes les lèvres. Mais celles des chanteuses et chanteurs sont crispées : de rapport bien rédigé en statistiques cruelles, l’effacement se poursuit. Des managers bardés de diplômes en gestion des industries culturelles pontifient : le Québec a des problèmes avec son offre culturelle. Et rebelote : peut-être trop de pièces de théâtre, peut-être des déficiences de développement des publics, peut-être des problèmes de financement de séries lourdes, peut-être mieux se grimer pour séduire Netflix, peut-être, peut-être…
Peut-être en finir avec le paradigme des industries culturelles serait-il un bon départ pour trouver des voies de sortie à la crise qui se généralise. Et cela devrait et devra commencer par le raccordement des objectifs avec la réalité brute : le Québec est une société dominée. La culture, ses artisans et son développement échappent de plus en plus à son contrôle. La domination qui s’exerce a plusieurs couches et elles ne se sédimentent plus comme avant, elles s’imbriquent et se renforcent l’une et l’autre. Domination multiforme des géants de la culture américaine mondialisante, domination canadian où Ottawa contrôle de plus en plus durement les moyens qu’il emploie à sa guise, peu importe les récriminations (taxes numériques, droits d’auteurs, Radio-Canada, etc.). Une crise institutionnelle de nombre d’institutions et organismes proprement québécois fédère et amplifie les logiques d’asservissement. Contamination de l’école et des institutions de transmission par un multiculturalisme qui a rendu le Québec exotique pour lui-même. On n’en tiendra pour illustration que l’impuissance de l’école à placer la culture québécoise au fondement de son modèle de transmission, sa réticence à placer ses œuvres au cœur des programmes.
Quitter le paradigme de la normalité marchande de la culture, c’est retrouver la capacité de la connecter à l’expérience directe de la socialisation et de la vie symbolique. C’est regarder les institutions, les pratiques et les projets sous le prisme de la volonté d’émancipation, de l’effort pour échapper aux puissances d’oblitération. Le succès de la journée du 12 août a véritablement fait office de révélateur : les Québécois et les Québécoises, pour peu que les choses soient présentées dans leur authenticité, savent répondre. Il s’agit évidemment d’un succès ambigu, dans la mesure où il constitue la preuve et la démonstration que la « normalité » de la place du livre québécois reste en procès. Le succès complet rendrait inutile la journée du 12 août. Ce n’est pas une raison pour bouder cette réussite, bien au contraire. Il faut en saisir toute la portée.
Ce qui a changé radicalement avec la mesure de la marginalisation de la fréquentation de la chanson et de la musique québécoise, c’est que le constat s’est imposé de l’impasse dans lequel le paradigme actuel a conduit. Avec le numérique contrôlé par des géants indifférents et avec l’extrême puissance d’atomisation que la technologie exerce sur les conditions de socialisation et de transmission, notre culture a besoin d’un environnement solidement soutenu par une architecture institutionnelle capable de composer avec les forces de banalisation et d’effacement. Cela place l’école au fondement des dispositifs à mettre en place, certes. C’est la culture québécoise dans toutes ses dimensions qu’il faut replacer au cœur de l’Éducation. Mais il faut le faire aussi partout où la transmission est en jeu, dans l’espace public, dans les médias, dans tous les services publics où les relations sociales ont besoin d’être inscrites dans un contexte symbolique fort. De la garderie au centre d’accueil, du centre de loisirs aux conseils municipaux. Dans le langage militant, il faudrait dire : tout mettre en place pour viser à construire l’hégémonie de notre culture.
Replacer la culture au centre de la vie sociale
Replacer la culture au centre de la vie sociale, dans notre cas, c’est la placer au fondement du projet national. L’effort à livrer n’en sera pas moindre. Même si le Québec possède des moyens comme il n’en a jamais eus, même si des segments de population se montrent sensibles aux enjeux, l’actualité ne cesse de rappeler que ces moyens sont convoités, que cette sensibilité est dans la mire des « façonneurs de la demande ». La transaction qui visait l’acquisition des Petits Débrouillards en a fourni un exemple éloquent. Voilà une initiative née et fortement encastrée dans la culture québécoise qui risquait d’être avalée et excentrée, métabolisée dans la logique marchande. L’opération de sauvetage a été salutaire, même si le contexte reste encore difficile comme dans tout l’univers des médias. Mais jamais le groupe n’a-t-il si bien porter le nom de son navire amiral.
En effet, le recours à une solution d’économie sociale et à une approche de solidarité devrait être salué comme une voie d’innovation pour le monde de la culture. Pas par la formule juridique, mais par l’intention qu’elle sert. Ils ont refusé la dépossession. Ils ont affirmé que la maîtrise des moyens est nécessaire à la poursuite des fins. Il aurait été si facile et tellement plus confortable de se laisser glisser sous l’aire d’un géant. Mais ce confort aurait été payé du renoncement à la liberté. Les artisans méritent d’être salués bien bas. Ils ont fait la preuve qu’il est toujours possible de ruser avec un ordre imposé, de refuser la logique de l’industrie culturelle au nom de la mission, de l’héritage et de l’aspiration à servir les idéaux du projet québécois.
Les craquements du paradigme industriel de la culture annoncent un renouveau dans la culture et dans la façon de la construire et de l’assumer. La vitalité de notre culture et la construction de ses repères les plus inspirants se sont institutionnalisées en tentant de se jouer d’un ordre établi. C’est avec un esprit braconnier que la culture québécoise a pu exprimer son souffle vital. Il nous faut en finir avec les égarements marchands. Certes les dimensions matérielles et organisationnelles sont importantes, il n’est pas question de les négliger, mais de les mettre au service du sens. Et ce sens ne se trouve que dans l’ambition d’inscrire notre vision du monde dans notre expérience collective, pas dans la logique de la puissance marchande apatride.
Pour exister dans notre voie propre, nous devons recommencer à nous voir dans une marginalité consubstantielle. Nous restons une incongruité dans l’alignement des puissances. Il faudra toujours combattre et apprendre à pérenniser nos gains, à trouver les interstices où les mettre à l’abri des appétits uniformisants. Tout ce qui est stratégique doit être mis à l’abri. Nous ne continuerons d’exister qu’en cultivant l’ingéniosité à trouver des brèches dans un ordre que nous ne façonnerons pas. La voie de la normalité pour notre peuple passe et passera par notre volonté et notre aptitude à cultiver l’esprit braconnier.
Robert Laplante
Directeur des Cahiers de lecture



