Éditorial – La culture redevient centrale

Le rebrassage des évidences a parfois quelque chose de bon. C’est particulièrement le cas avec ce que l’arrogance américaine inflige au monde entier et en particulier avec ce que le Canada se fait servir. Et avec ce qu’il s’évertue à vouloir faire de nous. C’est fou de constater qu’en une année à peine, les enjeux de culture et d’identité ont subi une véritable métamorphose.

Le rebrassage des évidences a parfois quelque chose de bon. C’est particulièrement le cas avec ce que l’arrogance américaine inflige au monde entier et en particulier avec ce que le Canada se fait servir. Et avec ce qu’il s’évertue à vouloir faire de nous. C’est fou de constater qu’en une année à peine, les enjeux de culture et d’identité ont subi une véritable métamorphose. La brutalité et la cupidité ont libéré, dans les opinions publiques d’un peu partout dans le monde, une version nouvelle de la pensée de la domination. Le pouvoir, pourtant, est toujours le même, mais il y avait longtemps qu’il ne s’était montré sous un tel visage en matière de culture.

La domination culturelle a repris une place qu’elle n’aurait pas dû quitter en matière de pensée et de pratique politiques. Répétée comme un mantra, la volonté de l’ogre de Washington d’avaler le Canada aura réveillé des réflexes qui n’étaient jamais disparus mais qui ne se manifestaient que sournoisement et que les circonstances ont forcés à s’exprimer au grand jour. Carney, Harper et Chrétien ont entonné à l’unisson les hymnes au nationalisme canadian. Les médias de Toronto et du ROC n’ont pas manqué de rejoindre la chorale. Et nous avons droit, depuis, à toutes sortes d’appels et d’initiatives pour vanter sans complexe les charmes et la valeur morale de l’identité canadian. De la pub des vendeurs de voitures aux campagnes d’achat local en passant par les colloques universitaires, le Canada s’affirme militant, sans complexe. Il s’affirme unitaire sans vergogne, « it includes Quebec », en se donnant tous les moyens d’outrepasser les moindres signes de notre présence et, surtout, de ce qui pourrait être l’expression d’une volonté de ne pas souscrire à ses injonctions pétrolifères.

Mais en matière de culture, son nationalisme reste bien velléitaire. Le star-system et les instances de légitimation américaines restent son horizon. Ses références restent dans l’orbite des puissants Yankees. Ses ambitions identitaires restent pusillanimes, déclamatoires, encastrées dans le symbolisme frelaté du multiculturalisme. Le « projet culturel » canadian reste essentiellement campé dans les registres des prétentions compensatoires qui lui font confondre la propagande marchande, l’étalage de « maple leaf » et des clips publicitaires avec un authentique projet collectif. Et pour nous, Québécois, il continue d’être toxique. La soumission aux GAFAM, le refus de modifier le cadre législatif sur le droit d’auteur, la mainmise sur la recherche scientifique, le surfinancement de Radio-Canada pour déstabiliser l’écosystème médiatique français tout cela empoisonne la vie culturelle et compromet les dynamismes pourtant partout manifestes. Le Québec apparaît plus dominé que jamais, plus dépossédé de sa capacité d’agir par lui-même.

Dans la chanson, dans les arts de la scène, pour le simple respect du français, dans tous les recoins du monde de la culture, la marginalisation croissante est devenue la tendance de fond. On ne parle plus de développement mais bien de gestion de la régression. Ce ne saurait être un horizon, à moins de choisir l’indignité et le déshonneur. La vitalité culturelle et l’extraordinaire créativité sont menacées de rabougrir, de faire régresser les moyens d’appartenance et les repères en les enfermant dans une indigence consentie. Autant sortir de là. Il faut donner plus d’espace et plus de moyens à l’esprit de résistance sans lequel nous ne pourrons espérer porter plus loin nos héritages, faire lever les projets qu’ils ensemencent.

La culture redevient centrale dans le combat pour l’indépendance. Et pour la faire vivre, il nous faudra gagner sur toutes les marges, occuper tous les interstices tant et aussi longtemps que nous n’aurons pas récupéré tous les pouvoirs. Et c’est en train de se faire. Pour quiconque observe le pays autrement que par le prisme médiatique, un bouillonnement culturel s’intensifie partout. Il faut souffler sur la braise, déployer tous les moyens disponibles pour trouver à inscrire dans la vie sociale l’affirmation et la transmission de ce que nous sommes et entendons devenir. Nous devons notre existence historique à nos talents de braconniers. C’est par eux que nous avons remporté nombre de victoires sur l’improbable. Il faut retrouver et valoriser les capacités à se jouer de l’ordre que la domination culturelle et la condition de minoritaires nous imposent. Se jouer du système de contraintes pour trouver les fissures dans lesquelles peuvent s’orchestrer les ripostes.

Le statut de province dominée a toujours enrayé les mécanismes normaux de la socialisation et de l’institutionnalisation de la culture. Pendant un certain temps, les illusions idéologiques induites par l’adhésion au modèle des industries culturelles ont laissé croire que nous pouvions atteindre une certaine « normalité » sur le continent et dans l’univers mondialisé de la marchandisation culturelle. La mainmise des puissances impériales sur le monde numérique a achevé de faire tomber les certitudes. Il nous faudra une inventivité et une capacité de ruse exceptionnelle pour surnager dans les tempêtes qui se déchaînent. Mais nous saurons le faire parce que déjà nous commençons à nommer collectivement les termes du combat que nous devons livrer. Et cela va bien au-delà des élucubrations sur le référendum.

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