Texte remanié à partir d’une conférence présentée aux Intellectuels Pour la Souveraineté (IPSO)le 1er mars 2023.
Le réseau collégial a été créé, à la fin des années 60, pour permettre aux francophones d’avoir un meilleur accès aux études supérieures. Alors que l’éclatement du monde traditionnel de l’éducation québécois favorisait la reproduction des inégalités sociales, le réseau collégial est un instrument démocratique de promotion de l’égalité. Cet égalitarisme n’est pas seulement économique : il vise à former des citoyens actifs dans une société démocratique.
J’aimerais soutenir aujourd’hui que l’extension de la loi 101 au cégep est nécessaire à ce que le réseau collégial remplisse cette finalité civique. Il s’agit de remédier à trois problèmes, qui sont tous liés à l’afflux d’étudiants francophones et allophones vers les cégeps anglophones. Premièrement, la remise en question du caractère véritablement commun de la Formation générale, par le modèle anglophone du libre-choix de cours. Deuxièmement l’affaiblissement de l’unité du réseau par la concurrence croissante entre les établissements, concurrence dont l’attrait de la langue anglaise est le facteur déterminant. Troisièmement, l’élitisation qui résulte de la sélection des meilleurs étudiants pratiquée par les cégeps anglophones.
Premier problème : l’éclatement de la formation générale
La formation générale est dans la définition même du réseau collégial, qui offre ainsi un noyau de connaissances communes aux étudiants des secteurs technique et préuniversitaire, qui ont tous les mêmes cours de philosophie, de littérature, d’anglais et d’éducation physique.
Guy Rocher déclarait, dans un discours de 2004, que la réflexion qui a mené à la création des cégeps a abouti à l’idée suivante : « […] des jeunes qui se dirigent vers le technique et des jeunes qui se dirigent vers l’université pouvaient vivre ensemble, pouvaient même avoir des cours communs et pouvaient se frotter les uns aux autres. Et que c’était peut-être ça la vraie société dans laquelle on a à vivre1. » Ces cours communs visent à former des citoyens autonomes, en offrant des points de repère intellectuels qui permettent de développer ce que Guy Rocher nomme la réflexivité, soit une aptitude à exercer une pensée critique sur des enjeux sociopolitiques.
Par souci d’accommoder la communauté anglophone, on a permis aux cégeps anglophones de fonctionner avec une formation générale dont les cours sont au choix de l’étudiant. Le noyau commun éclate en une pléthore de sujets à la mode qui ne visent plus à développer l’esprit critique, mais à correspondre aux goûts de l’étudiant, donc à solidifier ses opinions. Au lieu de rassembler les étudiants des techniques et du préuniversitaire dans les mêmes classes, la formation à la carte les segmente selon divers profils. Le cégep cesse alors d’être le microcosme d’une société regroupant sur un même pied des citoyens de diverses conditions. Au lieu d’étudier les classiques qui permettent de comprendre comment le monde contemporain a pris forme, on étudie des sujets à la mode d’aujourd’hui qui seront vite dépassés, rendus désuets par les nouvelles tendances de demain.
Dans son récent essai, L’aplatissement du monde, le politicologue français Olivier Roy nous met en garde contre ce qu’il appelle « l’enseignement à la carte » : « On passe, dit-il, d’un savoir commun à un catalogue des goûts et des couleurs2. » Les savoirs culturels sont alors considérés comme des choix de consommation interchangeables. Il en résulte un « aplatissement du monde », qui réduit la culture à des fragments coupés de tout contexte historique ou géographique. Ce qui se perd ainsi, c’est la haute culture comme totalité, comme noyau commun de références accessibles aux citoyens de différentes classes et origines. L’égalité consumériste dissout l’égalité citoyenne.
Le modèle anglophone du libre choix tend à s’imposer au reste du réseau. Des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent, du Conseil supérieur de l’éducation (rapport Demers en 2014) jusqu’à la FECQ (Fédération étudiante collégiale du Québec), pour que le modèle du libre choix s’applique à tout le réseau. Bien que la FEC-CSQ et la FNEEQ-CSN aient récemment réaffirmé leur engagement à défendre le fonds culturel commun de la Formation générale, on sent une certaine tentation, même dans les milieux syndicaux, d’aller du côté du libre choix. Un récent document de la FNEEQ-CSN3 affirme par exemple que la désaffection des cégeps francophones tiendrait au noyau commun de la formation générale, rigide et anachronique. Il faudrait ainsi remplacer la littérature française par des thèmes au choix pour rendre les cours de français plus populaires. La Formation générale ne viserait plus alors à former des citoyens actifs, mais des consommateurs dans un marché culturel. Il est précisé au début de ce document qu’il ne s’agirait là que de discussions exploratoires, non d’une position syndicale. Il reste que, même dans le monde syndical, le modèle du libre choix en séduit plusieurs.
Deuxième problème : la concurrence
L’afflux de non-anglophones dans les cégeps anglophones s’inscrit dans une politique de croissance dans laquelle l’augmentation du nombre d’étudiants est le moyen d’augmenter le financement. Rappelons que les cégeps anglophones sont peuplés aux deux tiers d’étudiants non anglophones. Frédéric Lacroix a démontré que, depuis le milieu des années 90, les cégeps anglais ont capté 95% de la hausse du nombre d’étudiants à Montréal4. Alors que les cégeps francophones s’épuisent en recherche markéting et en diversification de leur offre de programme, un seul facteur explique vraiment leur faible popularité : l’anglais.
L’opposition hystérique à l’extension de la loi 101 au cégep doit être comprise dans ce contexte. Comme la loi 101 protège de façon absolue le droit de la communauté historique anglophone à avoir des institutions dans sa langue, le seul prétendu droit qui est brimé est celui de s’accroître. Ce droit à l’accroissement n’existe pas formellement, mais plutôt sous forme de dogme, un dogme si puissant que sa remise en question est présentée comme une menace existentielle envers les anglophones du Québec.
Il faut savoir que les anglophones du Québec ont toujours utilisé l’éducation comme moyen de conserver leur position dominante. Les Canadiens anglais du Québec, disait en 1868 le recteur de McGill, J.W. Dawson, refusent de s’en remettre à la magnanimité de la majorité canadienne-française. C’est par l’esprit, déclarait-il, non par le nombre que nous conserverons notre position influente5. Le pouvoir intrinsèque de la connaissance n’a toutefois pas suffi aux anglophones. Il leur a aussi fallu celui du nombre, en fin de compte. Dans des articles publiés en 20066 et 20087, l’historien Jean-Philippe Croteau, en collaboration avec Robert Gagnon, démontre que les anglophones du Québec ont réussi, du XIXe siècle jusque dans les années 60, à maintenir des politiques de financement de l’éducation qui les avantageaient.
L’existence de deux réseaux confessionnels, protestant et catholique, tous deux financés par les taxes foncières de leur communauté respective, garantissait que les protestants anglophones, beaucoup plus riches en moyenne que les francophones catholiques, jouissent d’écoles mieux financées, donc plus attirantes. En s’assurant de conserver le monopole des taxes foncières des groupes autres que protestants et catholiques, les anglophones s’assurent également que leur poids augmente dans la société québécoise en intégrant de nombreux immigrants à leur groupe linguistique.
Autrefois, un financement supérieur permettait de renforcer le statut de l’anglais. Aujourd’hui, le statut supérieur de l’anglais dans l’économie et la culture mondiales assure un afflux d’étudiants aux collèges anglais. Le néo-libéralisme succède au colonialisme britannique. Cette politique de croissance braque les cégeps les uns contre les autres, et instaure une logique de concurrence. On sort d’une logique de réseau, dans laquelle l’État planifie pour le bien commun, pour entrer dans un processus marchand dans lequel le principe du libre choix des étudiants, conçus comme des clients, a pour complément la libre administration de chaque établissement en vue d’augmenter sa part de marché.
La Fédération des cégeps, ce lobby patronal financé par des fonds publics, grande opposante à la loi 101 au cégep, n’a de cesse de réclamer plus d’autonomie pour les administrations locales. L’État devrait donc se limiter au rôle du financement, et renoncer de plus en plus au rôle proprement politique de donner au réseau une finalité de formation citoyenne égalitaire.
Troisième problème : l’élitisation
Le principe d’égalité est aussi mis à mal par la sélection des étudiants opérée par les cégeps anglophones, sélection rendue possible par l’afflux massif de demandes provenant des étudiants francophones et allophones. Il en résulte un effet « d’écrémage » qui concentre les étudiants les plus forts dans les cégeps anglophones, et les autres dans les cégeps francophones.
Cette division entre étudiants forts et moins forts se redouble d’une autre, produite par la croissance effrénée du préuniversitaire anglophone, qui décerne maintenant plus de la moitié des diplômes de ce secteur collégial sur l’île de Montréal. On se retrouve donc avec une tendance à ce que le secteur préuniversitaire devienne de plus en plus anglophone, et le secteur technique, plutôt francophone.
Mentionnons au passage qu’une étude de 2020 de Richard Guay, Pierre Michaud, François Paquet et Sophie Poirier, La réussite scolaire au collégial8, montre que le niveau de difficulté de la Formation générale est plus bas dans les collèges anglophones. Dans la préface, Pierre Fortin résume la chose ainsi : le taux de diplomation plus élevé dans les collèges anglophones s’explique « aux deux tiers par leurs exigences scolaires qui sont moins élevées que celles des collèges francophones en langue et en philosophie9. » Les meilleurs étudiants du Québec ont donc une formation au rabais. Élitisation économique et nivellement intellectuel vers le bas accompagnent la vague de l’anglicisation qui déferle sur le réseau collégial.
Certaines tendances politiques internationales de notre début de XXIe siècle montrent pourtant que la finalité égalitaire du réseau collégial est plus importante que jamais. De Trump aux camionneurs d’Ottawa en passant par la montée de l’extrême droite européenne, on constate les dangers de la polarisation politique pour l’intégrité du tissu social. Or l’économiste français Thomas Piketty10, à la suite de plusieurs autres, démontre que le facteur principal qui explique la division entre l’adhésion au populisme conservateur de droite et le progressisme culturel de gauche est le niveau d’éducation formelle des citoyens, particulièrement la fréquentation ou non de l’université.
Comme le cégep est la porte d’entrée de l’université, on peut penser que notre réseau collégial anglicisé approfondirait cette division par une division linguistique : réseau anglophone à dominante préuniversitaire pour les étudiants les plus forts, réseau francophone de plus en plus technique pour les étudiants moins forts. Le Québec pourrait se retrouver déchiré entre une élite anglicisée « de gauche » et des masses populaires francophones, « de droite ».
La préservation d’un réseau collégial égalitaire, dirigé par l’État en vue de finalités démocratiques, avec un cursus bâti autour d’une formation générale vraiment commune, apparait ainsi comme un facteur essentiel à notre cohésion sociale. Si on pense que la vie politique peut encore être animée par de grands débats de société, qu’elle n’est pas vouée à dégénérer en affrontements entre des groupes identitaires, la préservation de l’intégrité du réseau collégial devrait être une priorité nationale.
L’humanisme démocratique des cégeps et de la loi 101
Le mouvement massif vers les cégeps anglophones est le signe d’un changement de paradigme au sein du réseau collégial. On assiste à la revanche du marché économique et de l’individualisme libéral anglo-américain sur l’égalitarisme démocratique issu de la Révolution tranquille québécoise. L’extension de la loi 101 à l’éducation supérieure publique serait une façon de réaffirmer la primauté du politique et de l’égalité démocratique.
Dans un texte lumineux paru récemment dans Le Devoir, « Le français langue commune : aux sources d’un principe11 », Virginie Hébert a bien synthétisé les idées directrices qui ont progressivement mené à la loi 101, du « livre blanc fantôme » de 1964 de Pierre Laporte jusqu’à celui de Camille Laurin. Selon elle, la loi 101 considère le français comme langue prise dans sa globalité, comme un fondement de la justice sociale, comme un milieu de vie situé sur un territoire, et comme un facteur d’intégration et de cohésion sociale. On voit bien que le réseau collégial et la loi 101 ont des finalités complémentaires. Tous deux sont fondés sur une philosophie humaniste, selon laquelle la langue et la culture sont avant tout au service de l’humain. Tous deux sont porteurs de valeurs démocratiques et égalitaristes. La loi 101 et le réseau collégial ne peuvent donc accomplir leur raison d’être sans que la première s’applique au second.
Guy Rocher a déjà parlé de l’adoption de la loi 101, en 1977, comme d’une deuxième Révolution tranquille. Osons en commencer une troisième.
Bibliographie
CROTEAU, Jean-Philippe, et GAGNON, Robert, « Les débats sur le partage de la taxe scolaire à Montréal (1869–1899) : enjeux et rivalités », dans Revue d’histoire de l’éducation, 2006
CROTEAU, Jean-Philippe, « La CECM et la démocratisation du financement scolaire à Montréal (1963-1973) », dans Revue d’histoire de l’Amérique française, Vol. 62, numéro 1, été ٢٠٠٨
FNEEQ-CSN, L’avenir du français au Québec, Dans un contexte de mise en concurrence linguistique entre les établissements d’enseignement, décembre 2022
GUAY, Richard, MICHAYD, Pierre, PAQUET, François et POIRIER, Sophie, La réussite scolaire au collégial, P.U.L., 2020
HÉBERT, Virginie, « Le français, langue commune : aux sources d’un principe », dans Le Devoir, 10 décembre 2022
LACROIX, Frédéric, Pourquoi la loi 101 est un échec, Boréal, 2020
LACROIX, Un libre choix ?, Cégeps anglais et étudiants internationaux : détournement, anglicisation et fraude, MQF, 2021
PIKETTY, Thomas, Capital et idéologie, Seuil, 2019
ROCHER, Guy, « À la défense du réseau collégial », intervention lors des journées de réflexion et de mobilisation À la défense du réseau collégial, fneeq CSN des 12 et 13 février 2004, Montréal
ROY, Olivier, L’Aplatissement du monde, La crise de la culture et l’empire des normes, Seuil, 2022
1 Rocher, Guy, « À la défense du réseau collégial », intervention lors des journées de réflexion et de mobilisation À la défense du réseau collégial, fneeq CSN des 12 et 13 février 2004, Montréal, p. 19
2 Roy, Olivier, L’Aplatissement du monde, La crise de la culture et l’empire des normes, Seuil, 2022, p. 88
3 fneeq CSN, L’avenir du français au Québec, Dans un contexte de mise en concurrence linguistique entre les établissements d’enseignement, décembre 2022.
4 Lacroix, Un libre choix ?, Cégeps anglais et étudiants internationaux : détournement, anglicisation et fraude, MQF, 2021, p. 27
5 Croteau, Jean-Philippe, et Gagnon, Robert, « Les débats sur le partage de la taxe scolaire à Montréal (1869–1899) : enjeux et rivalités », dans Revue d’histoire de l’éducation, 2006, p. 43
6 Ibid.
7 Croteau, Jean-Philippe, « La CECM et la démocratisation du financement scolaire à Montréal (1963-1973) », dans Revue d’histoire de l’Amérique française, Vol. 62, numéro 1, été 2008
8 Guay, Richard, Michaud, Pierre, Paquet, François et Poirier, Sophie, La réussite scolaire au collégial, P.U.L., 2020
9 Ibid., Préface de Pierre Fortin, p. iv
10 Piketty, Thomas, Capital et idéologie, Seuil, 2019
11 Hébert, Virginie, « Le français, langue commune : aux sources d’un principe », Le Devoir, 10 décembre 2022
* Enseignant en philosophie, collège de Bois-de-Boulogne, et membre du Regroupement pour le cégep français.
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