L’auteur Jean-Pierre Gorkynian défend, dans Le Devoir du 21 novembre 2023, l’idée que « le vrai piège serait de penser qu’il y ait un bien et un mal. Il n’y a ni l’un ni l’autre […]. Ces concepts nous emprisonnent dans des carcans. » Quelques lignes plus loin, il nous invite « à renverser le récit judéo-chrétien qui nous enferme dans le cercle vicieux de la violence1 ». On pourrait dire que pour l’auteur, le récit biblique emprisonne l’humanité dans un cercle vicieux du mal. Le mal, c’est le récit biblique. Le vrai piège ne serait-il pas d’enfermer le mal dans un récit ?
La source du mal ?
L’écrivain israélien Amos Oz invite à réfléchir la complexité. « Plus les questions sont ardues et complexes, plus on aspire à des réponses simples, des formules désignant sans hésitation les responsables de nos souffrances, avec l’assurance qu’il suffirait de liquider les méchants pour que nos maux disparaissent sur-le-champ2. » Est-il possible de réfléchir le mal identifié par M. Gorkynian autrement ? Les récits religieux sont-ils vraiment la source de la violence ? Certains récits ne sont-ils pas utilisés idéologiquement, en l’occurrence par le Hamas et par le gouvernement Nétanyahou, pour instrumentaliser leurs populations ?
On connait les déclarations de Nétanyahou avant l’invasion de la bande de Gaza, il citait le récit d’Amalek dans la Bible. Les écritures disent qu’il faut frapper Amalek : « tu ne l’épargneras point, et tu feras mourir hommes et femmes, enfants et nourrissons… » Certains disaient que c’était l’un des discours « les plus dangereux à avoir été lancés à notre époque par un leader démocratiquement élu3 ». Le discours religieux du Hamas est aussi fanatique. Il est inscrit dans sa charte. Le Hamas a pour but d’éliminer l’État d’Israël et d’établir à sa place un État islamique, un État « religieux » comme en Iran fondé sur une interprétation du Coran.
La pensée de l’écrivain israélien Amos Oz m’apparait plus féconde pour nommer le mal. Il nous convoque à réfléchir sur tous les fanatiques.
Le fanatique prône une vision manichéenne du monde en noir et blanc. Le fanatique ne sait compter qu’à un. En même temps, sans contradiction aucune, il a une certaine propension à un sentimentalisme doux-amer, un mélange de rage et de narcissisme. C’est un adorateur subjugué par un système sophistiqué de propagande et d’endoctrinement, un système qui s’adresse intentionnellement à l’élément puéril de l’esprit humain. […] Le fanatique est bien antérieur à l’Islam, au christianisme, au judaïsme et à toutes les autres idéologies universelles. C’est une constante de la nature humaine, un « gène déficient » : entre les criminels qui rasent les dispensaires, ceux qui tuent des migrants en Europe, des femmes et des enfants juifs en Israël, qui brûlent une maison habitée par une famille palestinienne4.
Bref, pour l’écrivain, la violence du mal s’explique par un « gène déficient ».
Le fanatisme de ces deux ennemis a bien été décrit par Francois Brousseau, dans Le Devoir :
On ne sait plus par où commencer pour régler ce conflit de 75 ans. Mais ces deux tares psychologiques (fanatiques), également partagées par des ennemis zombifiés, sont certes un empêchement absolu à tout progrès5.
Il y a donc une soif absolue de vengeance. Cette soif infinie de violence est-elle dans le « gène déficient » ou dans les récits religieux ?
Que disent certains récits religieux au sein du monothéisme ?
Il y a de nombreux récits violents de vengeances dans le monothéisme. Cependant, il y a aussi des restrictions de la violence à l’infini. La loi du talion est un exemple. Dans la bible, on l’énonce à plusieurs reprises. Il est écrit, dans la Genèse, « si quelqu’un verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé. » (Genèse, IX, 6). Dans la même optique, il est également énoncé que « mais si malheur arrive, tu paieras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure. » (Ex. XXI, 23-25.)
On retrouve la même chose dans le Coran. Le Coran s’exprime ainsi :
Ô les croyants ! On vous a prescrit le talion au sujet des tués : homme libre pour homme libre, esclave pour esclave, femme pour femme. Mais celui à qui son frère aura pardonné en quelque façon doit faire face à une requête convenable et doit payer des dommages de bonne grâce (sourate 2 verset 178).
En d’autres mots, les civilisations ont comme toujours énoncé, du moins au Moyen-Orient et en Occident, des principes éthiques pour minimiser la violence infinie, pour ouvrir un espace de négociation, et ultimement, des formes de réconciliation (voir les droits des populations civiles en temps de guerre ; la convention de Genève, 1949). Sans ces principes éthiques, la violence devient un mal absolu puisque les belligérants s’enferment dans des religions politiques, c’est-à-dire : justifier son pouvoir par des récits religieux.
Cette loi du talion manifeste la volonté de contenir le déjà-là du mal, mais elle a contribué aussi à faire advenir ce bien très précieux qu’une institution judiciaire débarrassée de la vengeance qui place la justice sur le terrain de l’honneur avec tout ce que cela peut comporter d’arbitraire et de brutalité aveugle. En s’inspirant du Code de Hammurabi, les religions du livre ont voulu limiter la vengeance à l’infini qui est dans notre « gène déficient ». Évidemment, les « maitres » de l’interprétation du livre (Bible ou Coran) peuvent utiliser les récits pour manipuler idéologiquement et politiquement des populations, il en fut ainsi depuis des siècles.
Il y a aussi des récits bibliques étonnants qui méritent qu’on s’attarde un peu pour labourer la terre aride des pouvoirs de la vengeance infinie. Dans un épisode de l’évangile6, deux groupes de maîtres de l’interprétation des récits bibliques demande à Jésus de Nazareth, s’il est permis ou non de payer l’impôt à César. Question politique s’il en est. Sa réponse surprend. Il riposta : « Hypocrites ! Pourquoi me tendez-vous un piège ? Faites-moi voir l’argent de l’impôt ? » Il lui présente un denier. Et il leur dit : « De qui est l’effigie que voici ? » « De César », répondent-ils. Alors, il leur dit : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ».
Cette dernière phrase est populairement très connue. Les politiciens l’utilisent beaucoup pour revendiquer la laïcité de l’État. On l’interprète souvent comme la base de la distinction entre le « spirituel » et le « temporel ». Or, l’enjeu est beaucoup plus fondamental. Il réside dans la notion de dieu. En demandant de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, Jésus dit à César qui est considéré comme dieu, mais il n’est pas Dieu. Il désacralise César, en le réduisant en simple collecteur d’impôt. Il refuse à César son titre de divinité. Il conteste la prétention de ce pouvoir à la divinité ; acte politique, par excellence, qui restitue aux sociétés le pouvoir de s’organiser en fonction des problèmes concrets qu’elles ont à résoudre.
Une clé d’interprétation ?
Avons-nous ici une clé pour comprendre le « gène déficient » de Amos Oz ? L’analyse d’Ismaël Houdassine7 sur le gouvernement israélien donne un éclairage sur la construction sacralisante du gouvernement israélien. Nétannyahou serait « habité par une vision messianique de lui-même », on pourrait dire une vision à la César. Il a fait « voter en 2018 la loi Israël État-nation du peuple juif », une cassure idéologique violente avec les principes séculiers de l’État d’Israël. Avant le 7 octobre, il y avait un « grand mouvement prodémocratie qui se rassemblait contre l’instauration du régime totalitaire » de Nétanyahou. De l’autre côté du mur, il y a longtemps que le Hamas s’est lui-même autosacralisé. En utilisant, lui aussi, un discours religieux pour sacraliser son pouvoir.
On pourrait faire l’hypothèse que le conflit que l’Occident colonial a créé en Palestine par culpabilité, il y a 75 ans, est devenu, avec le temps, un conflit politico-religieux parce qu’on a laissé des sociétés se structurer dans l’inégalité. Les Palestiniens n’ont eu d’autre choix que d’être victimes dès le point de départ ; en étant expulsés de leur terre. Les Israéliens des oppresseurs, mais aussi des victimes pour survivre dans un contexte qu’il considère comme oppressant face au monde arabe. Aujourd’hui, on se retrouve avec deux récits politiques sacralisés.
Une voie de sortie ?
La désacralisation des pouvoirs politiques apparait comme une tâche importante pour les peuples israélien et palestinien, mais aussi pour tous les peuples. Une tâche urgente ! Une tâche qui implique de ne plus voir dans l’autre le mal absolu. Enlever des mains des politiciens les pouvoirs absolus qui appartiennent aux dieux ou à Dieu demeure un labeur permanent. Un labourage aride qui va demander une réappropriation du pouvoir par les populations civiles. Casser les statues des divinités de chaque camp c’est d’offrir un espace à l’autre comme Autre. Un espace pour réduire les pouvoirs sacrés en simple administrateur du bien commun des peuples. Un espace démocratique viable. Un espace pour réfléchir et agir positivement sur le « gène déficient ». Un espace pour que la violence infinie s’arrête ! Un espace « pour nous inviter à reconnaître sa propre étrangeté afin de “panser” notre rapport à l’altérité » (Derrida).
1 Jean-Pierre Gorkynian, « Le piège c’est de penser qu’il y a un Bien et un Mal », Le Devoir, le 21 novembre 2023, p. A 7.
2 Oz, Amos, Chers fanatiques, trois réflexions, Gallimard, 2018, p. 16
3 Émilie Nicolas, « Qui commande au juste ? », Le Devoir, p. A 7
4 Amos Oz, op. cit. p. 15.
5 Francois Brousseau, « Soif infinie de vengeance », Le Devoir, le 16 octobre 2023, p. A 5
6 Matthieu, 22, 15-22 ou Marc 12,13-17 ou Luc 20, 20-26.
7 Houssassine, Ismaël, « Le Hamas, un retour de bâton pour Israël », Le Devoir du 20 novembre 2023, p. B 8.



