Éditorial – La foire aux dénis

Il y a déjà un bon moment que les élections provinciales nous offrent des spectacles d’indigence intellectuelle et de couardise. Celle qui est en marche va cependant franchir un seuil qu’on aurait eu peine à imaginer du temps où le débat public n’était pas réduit à l’insignifiant spectacle médiatique auquel nous avons droit depuis trop longtemps. Elle est pourtant d’une dimension existentielle cette élection-ci. Ce qui s’y joue n’engage pas seulement le devenir de la province de Québec, mais bien celui de la majorité nationale.

Il y a déjà un bon moment que les élections provinciales nous offrent des spectacles d’indigence intellectuelle et de couardise. Celle qui est en marche va cependant franchir un seuil qu’on aurait eu peine à imaginer du temps où le débat public n’était pas réduit à l’insignifiant spectacle médiatique auquel nous avons droit depuis trop longtemps. Elle est pourtant d’une dimension existentielle cette élection-ci. Ce qui s’y joue et se déploiera dans ses résultats n’engage pas seulement le devenir de la province de Québec, mais bien celui de la majorité nationale.

Le lamentable échec de la CAQ et de son autonomisme velléitaire laisse le Québec dans un état de délabrement matériel affligeant : les toits d’écoles fuient, les pigeons se promènent dans les blocs opératoires, le français est en passe de devenir une langue exotique au centre-ville de Montréal, les inondations saccagent des villages, détruisent des routes, des milliers de gens dorment dans les rues, les artistes se font niaiser par Ottawa, les forestiers sont aux abois, les villes se déglinguent. La liste est aussi longue que s’étirent les lamentations et que se creuse la résignation. Le Québec marine dans un climat dépresseur. Tout y est devenu matière et prétexte à broyer du défaitisme et à farder la démission, à l’envelopper dans la rhétorique mièvre de la meilleure gestion. Et il faudrait penser sortir de ce marasme en conservant le même arrangement politique? Alors que tout pointe vers la nécessité de miser sur un grand dépassement.

Il est effarant de voir jusqu’à quel point les dénis priment sur le gros bon sens. L’offre politique des partis de la résignation canadian est tout simplement déconnectée. Elle brasse des anecdotes et se paie de mots pour ne pas nommer ce qui crève d’évidence. Le statut de province n’est plus tenable, il n’est plus compatible avec les aspirations nationales, encore moins avec les intérêts fondamentaux qui ont charpenté les institutions du bien commun. Les inconditionnels du Canada sont prêts à tous les renoncements plutôt qu’à reconnaître la logique du régime. Rien n’est jamais assez grave pour envisager sortir le Québec des carcans que lui impose le Canada. Et tout est envisageable pour infliger à son peuple la honte et l’enlisement dans la médiocrité.

Rappelons-le, la dernière fois que des conditions dites essentielles ont été évoquées, c’est dans le rapport Allaire. Il y a une éternité politique de cela, l’Action démocratique avait esquissé un seuil de rupture. C’était là l’embryon de l’autonomisme qui finira par donner à François Legault les impulsions et les complicités pour reporter des constats qu’il savait inéluctables, lui, le péquiste pressé. L’histoire jugera durement le personnage, plus durement encore que ce que les sondages l’ont forcé à faire. Pour l’heure, sa contribution la plus délétère aura été de refaçonner la matrice des abdications qui donne à la politique provinciale sa rhétorique et ses alibis.

La gouverne caquiste aura enclenché – de démission en rebuffade – une dynamique de consentement à la logique de minorisation. Elle est devenue le clone du Parti libéral de l’ancien temps, dont elle ne se distinguait que par un jargon nationaliste que ce dernier ne peut brandir parce qu’il est devenu un parti ethnique dont l’évolution dépendra exclusivement des blocages que la démographie de l’anglicisation rendra possibles. Les termes du débat public ont été marqués au cours de son règne par une véritable déréalisation des enjeux nationaux. Le pragmatisme dont il se réclamait – et se réclame toujours – repose sur une pratique systématique de la restriction mentale. Il n’y est jamais question du coût des renoncements parce qu’il n’est jamais fait référence à un quelconque seuil de rupture, le seuil au-delà duquel le national se perd dans les limbes du « au moins on a une solution » – peu importe qu’elle soit contrôlée et définie par d’autres.

Cette pratique de la restriction mentale est le socle de la doctrine politique de tous les partis qui prônent le maintien du lien canadian, sauf peut-être du Parti conservateur d’Éric Duhaime, dont la promesse de réduire de 47 milliards de dollars le budget provincial constitue un abandon explicite de toute aspiration à maintenir une quelconque dimension nationale au budget provincial, puisqu’une telle ponction ne sera possible qu’en renonçant à l’essentiel des acquis depuis la Révolution tranquille. L’individualisme libertarien qui l’inspire reste essentiellement en phase avec le ratatinement qu’impose le régime.

Les palabres sur le fractionnement du vote qui font vibrer les commentateux procèdent essentiellement de la même restriction mentale. Pis encore, ils servent à renforcer le déni de polarisation que les faits imposent. Ils servent à diluer dans l’aveuglement volontaire des élucubrations sur la politique réduite au bricolage clientéliste. Ils servent à tenir le débat public dans une pusillanimité entretenue à grand renfort de panels radio-canadiens relayés par La Presse, si avide de prendre les vessies pour des lanternes. C’est leur rôle dans l’écosystème médiatique : produire les catégories de récit utiles à dévoyer ce qui cherche à nommer le réel.

Du point de vue national, chaque jour qui passe voit s’épaissir l’écran que les grands médias de masse dressent pour faire passer la gestion des problèmes pour la recherche de la solution que la polarisation impose avec toute la force du régime qui la construit. C’est l’indépendance ou la voie canadian. Celle de l’irresponsabilité collective, la voie qui pratique le déni pour ne rien assumer et se laisser instrumentaliser pour s’accommoder de ce qu’on nous laisse. Celle qui nous a entrainés dans des méandres de compromission et laissé la complaisance empoisonner la conduite des affaires publiques, laissant le champ libre à tous les corporatismes et à la sécession de plus en plus marquée d’une élite gloutonne. La pratique de la restriction mentale ne carbure qu’au refus de s’assumer, et cela induit un pourrissement de la cohésion sociale. La minorisation n’est pas une voie de développement, mais la construction d’un périmètre de privilèges pour les couches de l’élite qui s’affairent à la masquer pour la rendre plus efficace.

L’univers politique du Québec réel n’a rien à voir avec ce qu’en présentent les acteurs et les « observateurs » de la politique canadian. Non seulement le modèle provincial a-t-il atteint la fin de sa vie utile, mais encore et surtout, le Canada présenté par les fédéralistes québécois et autres défenseurs de la pseudo-neutralité respectable n’a rien à voir avec ce qu’il devient dans les faits et ce qu’il fait peser sur le Québec.

Devant les menaces de Trump, devant les convulsions de la démondialisation et l’accélération de la crise climatique et des choix qu’elle radicalise, le Canada est entré dans une phase de nationalisme très affirmé. L’intensité de ses efforts de construction nationale n’a pas été telle depuis le gouvernement de John A. Macdonald. L’arrivée de Carney au pouvoir a marqué le début d’une opération majeure de reconfiguration du paradigme institutionnel de la politique canadian. Confronté aux multiples crises que les mutations en cours lui imposent, Ottawa répond par la manière forte : il profite de la conjoncture pour avancer à fond de train dans un nation building centralisateur comme jamais. L’offensive tient de la blitzkrieg : il frappe fort et dans de nombreuses directions, dans le dessein explicite de produire la sidération, d’étourdir et de rendre le sens de ses manœuvres difficile à décoder.

Ottawa avance sans retenue pour piétiner ce qui lui fait obstacle, à commencer par ses propres règles qu’il modifie sans vergogne. Il se donne les moyens (C-5) de changer la réglementation environnementale, d’empiéter sur les compétences provinciales à grand renfort d’invocations de « l’intérêt général du Canada ». Il annonce la construction d’un autre gazoduc qui ajoutera des milliards de fonds publics pour la croissance du secteur pétrolier. Il fait main basse sur la politique énergétique du Québec avec Churchill Falls, vendue par Christine Fréchette sous les applaudissements de tout ce qui frétille pour la grandeur du Canada. Il se lance dans la construction d’un fort complexe militaro-industriel, il mobilise la Banque de l’infrastructure du Canada pour élargir davantage les intrusions du privé dans les infrastructures. Il mène une politique d’immigration délirante. Et ce n’est pas terminé.

Il finasse pour se soumettre aux volontés américaines en multipliant les astuces technocratiques pour faire de la gestion de l’offre une coquille vide. Les secteurs forts d’exportation servent de monnaie d’échange pour conserver à l’Ontario sa position hégémonique au Canada. L’aide à l’industrie forestière du Québec est attribuée au compte-goutte. Plus que tout autre, le dossier des redevances numériques – la fameuse, mal nommée, taxe Netflix prend valeur de symbole dramatique. Un pan névralgique du développement culturel du Québec a été largué, mais, comme il n’y a pour les défenseurs du Canada aucun seuil de rupture, il faudra se contenter d’un millième reportage inoffensif de Radio-Canada et des jérémiades des éditorialistes de La Presse.

Bien servi par une puissante machine et une indigence politique canadian, pouvant compter sur la servilité d’une engeance québécoise servile et ses instruments de brouillage de notre intérêt national, Carney invite les Québécois à s’abriter sous l’unifolié à coups de slogans « pour un Canada fort » et « Maîtres chez nous » et c’est pour leur faire accepter de participer à ses ambitions, qu’il définit sans eux. L’instrumentalisation de la crise mène tout droit à la confiscation de nos institutions sous couvert de fédéralisme coopératif.

Et devant tout cela – et ce qui s’annonce – il faudrait faire de l’élection provinciale un sinistre exercice de bricolage de segments d’électorats? Le récit médiatique actuel ne défend pas seulement le statu quo, il produit une chimère. Il distille un poison susceptible de fausser le véritable enjeu : celui du consentement à l’enfermement minoritaire. Il s’efforce de présenter le Québec dans les catégories d’un monde disparu.

Le Canada a changé, l’ordre international n’a pas fini de changer, la dynamique continentale est d’autant plus menaçante que le gouvernement Carney se conduit comme une carpette, ne cherchant dans ses nombreux reculs qu’à renouveler les modalités de son existence d’État vassal. Mais il utilise la crise pour renforcer la national unity. Il restera soumis aux USA, mais leurs menaces lui auront servi à régler le cas du Québec.

L’élection d’octobre, qu’on le veuille ou non, quoi que tenteront d’en faire les mercenaires du marketing électoral, revêt un caractère existentiel. L’avenir du Québec ne s’y jouera pas comme un va-tout, mais une trajectoire y sera empruntée qui ne laisse aucun avenir honorable dans la politique provinciale. La propagande, qui vise à réduire cette élection à un référendum sur le référendum, mise sur une indigence intellectuelle et une démission morale qui en dessine déjà les contours. La foire aux dénis a assez duré.

Devant les défis qui se pointent, le Québec a pourtant tout ce qu’il faut pour se remettre en mouvement et se donner par lui-même et pour lui-même les réponses qui lui donneront les matériaux pour bâtir son avenir. Il a les idées, il a les talents, il a les ressources. Il lui manque le contrôle de tous ses moyens et la confiance. Le premier se conquiert, la seconde se cultive par le geste. Et ce geste ne peut pas être celui de servir les aspirations des autres.

Cette élection doit ouvrir la voie de l’indépendance.

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