Éloigné des affaires du monde, le Québécois errant sur la planète ne s’est jamais intéressé aux autres petits pays en lutte pour leur émancipation nationale. Il se prélasse plutôt sur les plages des Caraïbes sans trop se préoccuper des espoirs et des ambitions des peuples qui y habitent. Pourvu qu’il y ait du soleil et du sable fin, il y trouve son bonheur.
Ces îles des Antilles ont été des colonies de la France, de l’Espagne ou de la Grande-Bretagne et la plupart d’entre elles sont devenues indépendantes. Force est de constater que les colonies implantées par la France, à l’exception d’Haïti, n’ont pas réussi à se libérer de la métropole française. Le Québec, la Guyane, la Guadeloupe et la Martinique contrairement à leurs voisines anglaises, espagnoles et portugaises sont toujours sous domination coloniale. Et pourtant dans le passé, ces colonies ont connu des révoltes populaires, mais celles-ci n’ont pas mené à la libération nationale. En 1870, en 1959 et en 1974, les Martiniquais se sont soulevés contre l’oppression, mais ils n’ont pas jugé bon rompre avec la République une et indivisible. Le colonialisme a résisté aux colères populaires et s’est ancré dans les institutions et les esprits.
Depuis 1945, la vie politique martiniquaise a été dominée par la thèse de l’intégration à la France. Le courant qu’on appelle assimilationniste a été porté non seulement par les dirigeants des partis politiques français, mais aussi par certains leaders nationalistes. Ainsi, Aimé Césaire, un des principaux intellectuels martiniquais, n’a jamais préconisé l’indépendance, il se battait plutôt pour l’autonomie de l’île dans le cadre de la République française. Un autre intellectuel martiniquais, Frantz Fanon, qui est le théoricien de la décolonisation, ne s’est pas battu pour la libération de son peuple, mais a plutôt choisi de s’engager activement pour la libération de l’Algérie. Rester à l’intérieur de la République tout en cherchant à en améliorer le statut, tel a été l’objectif des nationalistes martiniquais.
Il faut dire que les partis français ont longtemps dominé la vie politique et favorisé cette intégration en canalisant les forces de contestation. Même les partis de gauche connus pour leur jacobinisme ont favorisé cette intégration au système colonial. Le mouvement indépendantiste, pour exister, a d’abord dû se libérer de l’emprise des partis métropolitains qui ont dominé la vie politique de l’île. Les revendications nationalistes se sont incarnées dans la construction d’une identité nationale entravée par trois siècles de colonisation. Cette affirmation nationale s’est faite, comme au Québec, dans la foulée de la décolonisation africaine.
La construction symbolique d’une identité nationale
L’idée de nation en Martinique a émergé avec la crise de 1870 à l’occasion d’une révolte des ouvriers agricoles qui fut réprimée dans le sang. Dès cette époque, les insurgés avaient comme objectif de créer un État indépendant comme en Haïti. Cette idée refit surface à la suite d’une autre révolte populaire, en décembre 1959, où, pendant trois jours à Fort-de-France, la jeunesse affronta la répression policière qui fit trois morts. C’est dans la deuxième moitié du XXe siècle que se formalise l’idée de nation martiniquaise. Le 14 février 1960, le Parti communiste martiniquais est le premier à reconnaître l’existence d’une nation martiniquaise et à proposer un statut d’autonomie. En 1962, dix-huit jeunes étudiants, revenus de Bordeaux, membres de l’Organisation de la jeunesse anti-colonialiste de la Martinique publient un manifeste intitulé La Martinique aux Martiniquais et le placardent sur les murs de la ville de Fort-de-France. Ce manifeste critiquait le statut départemental et revendiquait le droit à l’émancipation du peuple martiniquais. Ces pionniers de l’indépendance furent condamnés et emprisonnés, puis acquittés après deux ans de procès.
Dans la foulée de ce manifeste, se créé le premier parti indépendantiste en 1968 : le Mouvement national pour la libération de la Martinique. Cette organisation adopte un drapeau rouge, vert et noir qui s’inspire d’un premier étendard levé en 1665 comme symbole de résistance face à l’oppression coloniale française et qui fut brandi à l’occasion de nombreuses révoltes populaires. Le drapeau national martiniquais a été conçu par Guy Cabort-Masson et Alex Ferdinand. Le choix des couleurs reflète l’histoire du pays : le rouge signifiant le sacrifice dans le combat des Amérindiens et des Nègres Mawons (Noirs marrons) ; le vert pour pour honorer la terre et la mer nourricières, matrices du patrimoine et porteuses d’espoir pour les générations futures ; le noir pour affirmer l’origine noire africaine de la population. Ce drapeau vise à faire prendre conscience aux Martiniquais de leur histoire et à les rassembler sous une bannière autre que celle imposée par l’État français.
Cette initiative donna lieu trente ans plus tard à une guerre des drapeaux, le maire de Sainte-Anne, l’indépendantiste Garcin Malsa, ayant décidé en 1995 de le hisser en lieu et place du drapeau français sur l’hôtel de ville. Les instances judiciaires françaises le déclarèrent illégal, mais n’osèrent pas aller jusqu’à son interdiction de peur de créer des tensions politiques. Autre geste d’éclat des indépendantistes, ils ont crée en 2010 une nouvelle carte d’identité martiniquaise (Kat lidandité nasyonal matinitjé) pour renforcer la construction de l’identité nationale. Cette carte fut introduite par le Mouvement International pour les Réparations. Les indépendantistes réclament aussi une politique linguistique martiniquaise qui reconnaîtrait le statut co-officiel du créole et qui rendrait son enseignement obligatoire dans les écoles, le créole étant la langue d’usage de trois-quart de la population martiniquaise.
Le fractionnisme politique
Le mouvement indépendantiste martiniquais est soumis à la logique du fractionnisme, phénomène amplifié par l’intégration au système politique français qui entretient en Martinique des succursales des partis français. On y retrouve des sections locales du Parti socialiste, du Parti communiste, des Républicains, du Rassemblement national, du Modem, de Renaissance le parti du président de la République, de la France insoumise etc. Cet encombrement de la scène politique brouille la réception du message indépendantiste en le diluant dans une offre politique pléthorique. Beaucoup de militants indépendantistes ont été socialisés dans le cadre des partis métropolitains de gauche ou d’extrême-gauche dont ils se sont détachés pour créer leurs propres organisations. Aujourd’hui, les dirigeants des partis indépendantistes que nous avons rencontrés se situent idéologiquement dans la mouvance de l’extrême gauche.
Le MIM (Mouvement pour l’indépendance de la Martinique) a été fondé le 1er juillet 1978 par Alfred Marie-Jeanne. Il s’inspire de la révolution cubaine et se prononce en faveur de l’indépendance nationale. L’objectif de ce parti est de faire sécession de la France. Le MIM a géré le conseil régional de la Martinique de 1998 à 2010 en faisant élire 25 conseillers. Il a aussi fait élire son chef à l’Assemblée nationale française à plusieurs reprises de 1997 à 2017. Il a aussi géré le Communauté territoriale de Martinique de 2015 à 2012.
Le CNCP (Conseil national des comités populaires) a été créé le 28 août 1983. Il se définit comme un parti anti-assimilationniste, anticapitaliste et indépendantiste. Il a été créé pour conscientiser le peuple martiniquais à la nécessité de s’émanciper de la tutelle française. Un membre de ce mouvement, Edmond Mondésir, m’a expliqué qu’au début l’objectif de son organisation était de conscientiser les masses par des campagnes d’alphabétisation et d’éducation populaire afin de permettre aux gens de comprendre la situation de de revendiquer leurs droits. Par la suite, pour mener son action d’éducation populaire, il s’est doté d’une radio et d’un journal Asé Pléré Annou Lité (Assez pleurer, à nous de lutter). Faire élire des représentants n’est pas leur priorité. Ils se contentent de venir en force d’appui dans le cadre d’alliance avec d’autres partis comme le MIM et le Palima.
Le PKSL (le Parti communiste pour l’indépendance et le socialisme) fut fondé le 22 mai 1984, par Marcel Manville, ami de Frantz Fanon. Il se définit comme un parti authentiquement marxiste-léniniste qui veut libérer la Martinique du joug colonial français par la lutte des classes. Ses héros sont Lénine, Castro, Che Guevara Mao Zedong, Hugo Chavez, Nelson Mandela.
Le MODEMAS (Mouvement des démocrates et écologistes pour une Martinique souveraine) a été créé le 11 septembre 1992 par trois intellectuels Patrick Chamoiseau, Raphaël Constant et Garcin Malsa, le maire de Sainte-Anne. Il veut œuvrer pour la souveraineté optimale du peuple martiniquais. Il situe son action dans une démarche progressive et dans la logique d’alternative liée au développement durable et solidaire ; sa doctrine s’inspire de l’écologie politique et de tous les courants de pensée qui ont contribué à conforter l’identité du peuple martiniquais notamment : la négritude, l’américanité, l’antillanité, la créolité ».
Le BMP (Bâtir le pays Martinique) fut fondé le 11 octobre 1998 par Pierre Samot, ancien député et maire du Lamentin, à la suite d’une scission avec le Parti communiste martiniquais. David Zobda est le président de ce parti depuis le 8 avril 2018 et maire du Lamentin.
Le PALIMA (Parti pour la libération de la Martinique) a été créé par Francis Carole le 10 octobre 1999 à la suite d’une scission au sein du CNCP. Il critiquait l’autoritarisme des leaders historiques du parti et préconisait de combiner l’action révolutionnaire et l’action électorale.
Le Péyi-A (Le Pays) a été créé le 3 février 2019. Il est co-présidé par Jean-Philippe Nilor, alors député de la 4e circonscription de la Martinique, qui avait quitté le MIM quelques semaines auparavant, et par Marcellin Nadeau, qui militait au MODEMAS. Il a tenu son premier congrès le 5 février 2023. L’objectif du parti Péyi-a est de défendre l’identité martiniquaise et les valeurs liées au faire ensemble. Sa priorité est la lutte écologiste.
Cette multiplication des partis indépendantistes s’explique par le système électoral français qui encourage la division des forces politiques, ce qui a pour effet de marginaliser les forces de contestation. Avec un mode de scrutin de liste à la proportionnelle à deux tours, tous ces partis ont intérêt à tenter leur chance au premier tour, quitte à faire des alliances au deuxième tour ce qui implique forcement des négociations et des compromis qui ont tendance à éroder les revendications les plus radicales et à favoriser la personnalisation des enjeux politiques. Chaque parti se formant autour d’une personnalité forte, cette situation renforce la lutte des egos. Les dirigeants indépendantistes tentent en ce moment de trouver un terrain d’entente pour contrer ces effets pervers de la division électorale qui anémie l’efficacité de l’action indépendantiste. Lors d’un rassemblement, organisé au marché de Gros Morne le 23 avril 2023, le président du Palima, Francis Carole a appelé la création d’une plateforme commune pour réunir les idées concernant la souveraineté de la Martinique. Le combat pour l’émancipation du peuple doit passer par l’unité des forces souverainistes, patriotes et anticolonialistes :
Je m’adresse au camp des souverainistes, au camp des patriotes, au camp des anticolonialistes, tous les Martiniquais doivent se mettre d’accord pour créer une plateforme d’idées pour aider notre pays. Il suffit de regarder les 10 dernières années et j’observe que le peuple martiniquais, à travers les actions menées, est dans un processus de libération. On ne l’aura pas en 2026 ou en 2027, mais nous sommes dans une phase d’émancipation nationale. Si entre nous c’est la guerre permanente, l’État français n’aura rien d’autre à faire que de s’asseoir avec un punch, le siroter et attendre que 3000 personnes par ci, 3000 personnes par là arrivent ici chaque année et qu’on devienne minoritaire dans notre propre pays.
Cette division des forces indépendantistes est non seulement structurée par le système électoral, mais aussi par les clivages idéologiques qui traversent la politique française. L’influence intellectuelle de l’extrême-gauche française est très présente dans le discours des partisans de l’indépendance qui se définissent eux-mêmes comme maoïstes, marxistes-léninistes, trotskystes. Cet esprit sectaire n’est pas propice au rassemblement politique. De plus, la logique du multipartisme implique que les conflits sont beaucoup plus exacerbés entre les partis qui se ressemblent le plus idéologiquement car leurs clientèles sont les cibles les plus faciles convaincre de changer d’allégenace alors qu’il est pratiquement impossible d’aller convaincre un électeur qui se situe à l’opposé du continuum des idéologies. Ce phénomène accentue les rivalités entre les partis de gauche et les empêche de se rapprocher et de conclure des alliances électorales stables.
La valse hésitation entre autonomisme et indépendantisme
Comme au Québec, les indépendantistes martiniquais sont aussi victimes de la logique électoraliste : pour se faire élire, ils sont obligés de se montrer discrets sur leur ambition de faire l’indépendance. Ils ne peuvent pas être explicites sur leur projet national. Pour rassembler une majorité d’électeurs, ils mettent en avant des enjeux sectoriels ou locaux qui légitiment leur insertion dans le jeu institutionnel de la France. Ils explorent les faibles marges d’autonomie que leur permet la constitution française. Ils font de l’écologie leur principal cheval de bataille parce que la protection de la mer, des forêts et du territoire se situe dans le périmètre de leur compétence. Ils luttent aussi pour empêcher le littoral d’être exploité par des intérêts étrangers et garder le sol aux mains des Martiniquais. Ils espèrent en exerçant les compétences locales faire progresser la conscience identitaire et la volonté de changer le régime politique. Là comme ailleurs, cette stratégie du bon gouvernement n’a pas donné de résultats probants pour l’instant.
Ainsi, en 2008, les indépendantistes et les autonomistes firent alliance pour obtenir une évolution statutaire de l’île. Il s’agissait de remplacer le statut départemental par un statut de collectivité d’outre-mer qui aurait accordé plus d’autonomie en vertu de l’article 74 de la constitution. Au référendum du 10 janvier 2010, 80 % des électeurs ont voté NON au changement de statut. Un autre référendum tenu le 24 janvier suivant a adopté à 68 % une réforme qui fusionne le département et le conseil régional pour créer une communauté unique (avec toutefois un taux d’abstention de 64 %).
Le soutien électoral des Martiniquais aux partis indépendantistes a connu des hauts et des bas. Aux élections qui ont suivi en mars 2010, l’indépendantiste Alfred Marie-Jeanne a été battu par l’autonomiste Serge Letchimy. Les indépendantistes ont aussi perdu la présidence du Conseil régional de la Martinique. Mais deux ans plus tard, deux candidats indépendantistes du MIM furent élus député à l’Assemblée nationale : Alfred Marie-Jeanne et Jean-Philippe Nilor. Les indépendantistes ont maintenu leur position en 2022 en remportant deux des quatre sièges sous la bannière d’un nouveau parti Péyi-A qui fit élire Jean-Philippe Nilor et Marcellin Nadeau.
La Martinique a un statut de collectivité territoriale similaire celui de la Corse. Elle est administrée par une assemblée territoriale composée de 51 membres élus pour six ans. Cette assemblée a compétence en matière de développement économique comme l’aide aux entreprises, elle exerce aussi des compétences en matière d’éducation et de formation professionnelle. Avec une représentation de 10 conseillers sur 51, les indépendantistes participent sur une base minoritaire à l’Assemblée de Martinique qui est dominée par les autonomistes dirigés par Serge Letchimy. Le 25 mai 2023, cette assemblée a adopté une résolution pour la reconnaissance du créole comme une langue officielle au même titre que le français. Mais cette loi fut suspendue par la cour d’appel de Bordeaux car l’article 2 de la constitution ne prévoit que la langue de la République est le français.
Portraits de trois dirigeants indépendantistes
Durant mon séjour en Martinique, j’ai eu la possibilité de m’entretenir avec les dirigeants des trois principaux partis indépendantistes : Garcin Malsa, fondateur de MODEMAS, Marcellin Nadeau, co-fondateur de Péyi-A et Francis Carole président-fondateur du Palima qui m’ont décrit l’évolution du mouvement indépendantiste et leurs itinéraires personnels.
Garcin Malsa
Il a complété ses études universitaires en France où il a obtenu une maîtrise de biochimie pour devenir ensuite professeur de biologie dans un collège. S’inspirant de Mao et de Fanon, il s’est impliqué dans le milieu rural et s’est engagé dans la lutte pour la protection de l’environnement en co-fondant l’Association pour la Sauvegarde du Patrimoine Martiniquais dont les principales missions sont de respecter et protéger la terre martiniquaise ; défendre la forêt et la mangrove, les zones humides et les rivières, la mer et le littoral ; lutter contre l’occupation du littoral et la défense du libre accès au littoral.
Il en est venu à faire de la politique en s’engageant d’abord dans des mouvements populaires pour empêcher les Békés de transformer le littoral en lieu de villégiature pour les touristes français. C’est dans cette lutte qu’il prend conscience de la liaison entre l’indépendance et la gestion de la terre, parce qu’il constate que l’État français protège les Békés au détriment du territoire et de la nature. Il prend conscience du lien indissoluble entre le combat pour la biodiversité et le combat pour l’indépendance. Il refuse alors de se porter candidat pour les partis verts français au nom de son identité martiniquaise. « Être martiniquais, c’est regarder la nature à partir d’elle-même, cesser de croire que l’exemple de développement vient de la France et de l’Occident. C’est avoir un autre regard, avoir sa propre pensée. Si l’Afrique a échoué c’est parce qu’elle ne se pensait pas à partir d’elle-même mais que la pensée de ses dirigeants n’étaient pas décolonisées. Ils ont reproduit les erreurs du colonialisme ». Il mène aujourd’hui le combat pour les réparations. Il a créé un Mouvement international pour les réparations des dommages causés par le colonialisme. Il propose une reconnexion avec les pays africains dont sont originaires les Martiniquais.
Même s’il a été maire de Saint-Anne de 1989 à 2014, il trace un bilan amer de ses années de lutte indépendantiste en évoquant « le paradoxe indépendantiste » « qui, dit-il, nous a fait rater plein de choses. Nous n’avons pas compris qu’il fallait occuper les postes institutionnels qui étaient occupés par des charlots anti-démocratiques. Nous n’avons pas compris qu’il fallait mener la lutte à la fois en dehors et à l’intérieur des institutions, qu’il fallait se faire élire dans les mairies et au Conseil régional. Au lieu de cela nous nous nous sommes divisés et déchirés entre nous. Au lieu de nous soutenir mutuellement, nous avons tenté de nous détruire les uns les autres. » Il a publié entre autres en 1992 un essai politique intitulé La mutation Martinique, orientations pour l’épanouissement de la Martinique et en 2008 L’écologie ou la passion du vivant, quarante ans d’écrits écologiques aux éditions l’Harmattan.
Marcellin Nadeau
Comme bien d’autres dirigeants indépendantistes, il a d’abord fait des études universitaires en France. Durant son séjour à l’Institut d’études politique de Grenoble, il a rencontré Pierre Broué qui l’a introduit au mouvement trotskiste. Il s’est éveillé à la question martiniquaise en participant à la Fédération des étudiants de la Caraïbe où il a pris conscience d’appartenir à une nation. C’est aussi en France qu’il est devenu écologiste. De retour au pays, il a été élu conseiller général de 2004 à 2015 et maire du Prêcheur de 2008 à 2022. Après deux échecs aux élections législatives de 2012 et 2017, il est élu en 2022 avec 63 % des voix député de la deuxième circonscription de la Martinique à l’Assemblée nationale française, inscrit dans le groupe de la NUPES.
Il profite de son poste de député pour faire connaître la situation de la Martinique sur la scène internationale. À ce titre, il a participé à la conférence des pays non-alignés à Bakou et en Ouganda. Il participe aussi à un mouvement qui demande aux Nations unies de mettre la Martinique sur la liste des pays à décoloniser. Il occupe enfin le poste de vice-président de l’Association France-Québec section Martinique. Il définit son engagement indépendantiste : « Mon nationalisme se veut émancipateur. Je veux m’émanciper des tutelles pour construire avec les autres. C’est cela la souveraineté, c’est la capacité de maîtriser les interdépendances. L’État-nation est nécessaire aujourd’hui dans le cadre de la mondialisation. Mon indépendantisme est un humanisme. »
Francis Carole
Dès l’âge de 16 ans, Francis Carole s’engage dans les luttes sociales à la suite à la grande grève des ouvriers agricoles de janvier-février 1974. Ces événements motivent l’engagement politique de la jeune génération. Il milite alors dans les organisations étudiantes en devenant président de l’Association générale des étudiants de lettres des Antilles-Guyane et en fondant en 1980, l’Association nationale des étudiants martiniquais qui est une organisation patriotique mais qui s’inspire du marxisme-léninisme. « C’est la première organisation qui a porté un projet indépendantiste. Ce n’est pas étonnant car ce sont souvent les étudiants et les intellectuels qui pensent l’avenir à long terme du pays. Nous nous définissions comme des patriotes et non pas comme des nationalistes parce que nous avions une visions internationaliste et non pas chauviniste. »
En 1983, il s’inscrit à l’Université de Bordeaux et ensuite à Paris où il milite activement dans le milieu étudiant. De retour en Martinique en 1986, il devient professeur de lettres et d’histoire dans un collège et il intègre le Conseil national des comités populaires où il est chargé des relations internationales. En 1994, il est élu conseiller municipal de Fort-de-France, sur la liste CNCP. C’est la première percée des indépendantistes dans la capitale qui était le fief d’Aimé Césaire.
En 1999, il quitte le CNCP, non pour des raisons idéologiques, mais pour des raisons tactiques. Il préconise d’intensifier l’action sur le front électoral. Il fallait en même temps lutter à l’intérieur des institutions et à l’extérieur. Il critiquait aussi les tendances autocratiques du CNCP. Après un procès de style stalinien, il en fut exclu. Il fonde alors le PALIMA (Parti pour la libération de la Martinique) dont il est élu président. Lors du premier congrès des élus départementaux et régionaux, en février 2002, il fait voter une motion reconnaissant l’existence de la nation et du peuple martiniquais. En 2010, il est élu conseiller régional sur la liste des Patriotes et sympathisants.
Sur le plan idéologique, il défend aujourd’hui l’idée du pan-africanisme qui consiste à intégrer dans l’identité martiniquaise les origines africaines : « C’est important de le faire parce que les plaies imposées par l’esclavagisme sont encore présentes et toujours béantes. Elles ne sont pas cicatrisées parce qu’on les a occultées. Regardons le passé en face, analysons les traumatismes et voyons comment les guérir ». Toutefois, il n’adhère pas au mouvement de Garcin Malsa qui revendique des réparations pour compenser les malheurs de l’esclavage. Il récuse aussi l’idéologie populiste du « noirisme » qui est véhiculée par le mouvement des réparations et qui envahit la jeunesse martiniquaise : « Nous n’avons pas de mysticisme de la couleur de la peau » dit-il.
Le Césairisme
J’ai aussi rencontré d’autres interlocuteur comme Max Bellemare et Philippe Edmond Mariette qui ne sont pas militants indépendantistes, mais qui se rattachent au courant autonomiste. Ils se réclament de la pensée d’Aimé Césaire, l’ancien député-maire de Fort-de-France, qui a profondément marqué la culture martiniquaise. Ils soutiennent que les Martiniquais ne sont pas prêts de se séparer de la France parce que ses habitants profitent des avantages du système de sécurité sociale français et d’une prospérité relative qui résulte de leur appartenance à la France ce que l’un deux a appelé « des chaînes dorées ».
Ils adhérent à la logique autonomiste préconisée par Césaire. Celui-ci pensait que le colonialisme appliqué en Martinique était différent de celui imposé à l’Afrique. Comme la situation était atypique, la voie de la décolonisation ne pouvait emprunter le même chemin que celui des indépendances africaines. Il s’en est expliqué à son successeur Serge Letchimy : « J’ai en principe de la sympathie pour les indépendantistes, mais, dans les faits, c’est dangereux. Je ne sens pas la Martinique mûre pour ce genre de choses1 ». Il proposait l’autonomie pour la nation martiniquaise comme étape de l’émancipation du peuple martiniquais. La nation martiniquaise devait s’émanciper mais rester dans le cadre de l’État français. Si le peuple martiniquais devait exercer sa souveraineté, celle-ci devait être limitée et elle ne pouvait pas englober les pouvoirs régaliens. Il résume ainsi sa position stratégique :
Martiniquais, il faut être lucides, ce pays est un grand malade. Refaisons-lui d’abord une santé, refaisons ses forces, refaisons-lui une économie, refaisons-lui un moral et, en même temps, refaisons-lui une morale. Alors, quand cela ira mieux, quand le malade sera en état de parler, en état de raisonner sans divaguer, en état de travailler sans s’affaisser, alors nous lui donnerons la parole, alors nous l’interrogerons et nous verrons s’il est possible d’aller plus loin. Camarades, vous savez ce qu’est un moratoire ? C’est un arrêt provisoire, c’est une suspension. Je n’ai pas dit une suppression… Je proclame solennellement un moratoire politique concernant le problème du statut juridique2.
Comme l’indépendance n’est pas possible, il fallait s’en accommoder et chercher à élargir le périmètre des responsabilités des institutions martiniquaises. Au nom des intérêts du peuple, il fallait renoncer à faire l’indépendance. Si indépendance il devait y avoir un jour, il pensait que celle-ci devra attendre la maturité du peuple. Mais il n’a pas défini les critères qui indiqueraient quand le peuple sera prêt.
Certains de mes interlocuteurs ont toutefois avancée l’hypothèse suivante : lorsque se produira une crise majeure de la société française qui réduira les avantages qu’ils ont acquis, ils n’auront pas d’autre choix que de faire l’indépendance. La société martiniquaise vit une nouvelle forme de colonialisme qu’on pourrait appeler le colonialisme soft où la dépendance est pensée et consentie comme condition favorable au bien-être collectif.
1 S. Letchimy, Sur la route de la trace avec Aimé Césaire, Le Square, éd. 2014, p.102.
2 Discours dans la cour de la mairie de Fort-de-France, le 29 mai 1981.




