Lire pour créer des liens

Les temps sont durs pour la culture. La domination des géants du numérique, la puissance des magnats des industries culturelles et les compressions dans les budgets gouvernementaux créent une conjoncture extrêmement pénible pour tous les acteurs du monde culturel. Sans rien minorer des difficultés matérielles que cela impose, il faut insister sur les dégâts que cela inflige à la vie nationale.

Les temps sont durs pour la culture. La domination des géants du numérique, la puissance des magnats des industries culturelles et les compressions dans les budgets gouvernementaux créent une conjoncture extrêmement pénible pour tous les acteurs du monde culturel. Sans rien minorer des difficultés matérielles que cela impose, il faut insister sur les dégâts que cela inflige à la vie nationale. Les conséquences sur l’univers symbolique, sur la représentation de soi et sur la transmission de la mémoire et des espérances ne sont pas de simples dommages collatéraux. L’indigence dans laquelle sont enfermées nombre d’institutions ne fait pas que plomber les programmations ou réduire les ambitions. Ce qui se joue présentement dans ce qui se déploie comme une crise d’envergure nous renvoie à un véritable défi collectif. Un défi existentiel.

Il ne faut pas se leurrer, le système de la culture ne disparaîtra pas. Le monde du divertissement va tout simplement y accroître son emprise. La puissance des entreprises de marketing va faire le reste. Les géants des industries culturelles vont multiplier les initiatives pour façonner la demande et réduire la production locale à sa part congrue, anecdotique et cosmétique. Les réactions entourant la mise sous projecteur des Evenko, Live Nation et Ticketmaster de ce monde ne sont pas exagérées. La domination culturelle est une chose réelle, efficace et destructrice. Le moins que l’on puisse dire, c’est que collectivement nous avons manqué de vigilance devant les avancées des managers et des promoteurs. Les fiefs qu’ils se sont taillés en vampirisant le talent et les compétences québécoises dressent maintenant de véritables barricades devant l’expression de la culture québécoise.

Il est particulièrement accablant de constater que la politique culturelle et la gestion qu’en ont fait les gouvernements successifs à Québec ont été habilement instrumentalisés. Il y a eu et il y a encore un énorme déficit de pensée critique et une complaisance certaine devant ce qui est devenu un véritable détournement de finalité. La politique culturelle s’est, à plus d’un égard, faite complice de la marginalisation de notre culture. Au nom de la croissance, des retombées économiques et du rayonnement supposément international. Le milieu commence à en revenir et c’est tant mieux.

Même s’il n’est pas complètement à l’abri des mêmes tendances dominantes, le domaine du livre reste encore en phase avec le dynamisme du milieu, de ses artisans et de ses publics. Il faut certes s’en féliciter, mais il faut se garder de toute complaisance. Il reste encore beaucoup à faire. Les essais, la littérature et les ouvrages de référence sont loin d’avoir épuisé tout le potentiel instituant qui devrait être le leur. Et il importe d’accélérer et d’intensifier les efforts pour rendre inexpugnables les conquêtes culturelles en ces matières.

Le système d’éducation, au premier chef, devrait être le principal théâtre des opérations. Par des refontes de programmes certes, mais encore et surtout par l’engagement de ses artisans, des professeurs et autres animateurs de la vie intellectuelle dans les institutions. Accorder le plus de place possible aux œuvres dans toutes les pratiques qu’il soit possible d’investir. Multiplier les références. Agir partout où les initiatives peuvent fleurir sans être trop captives de la modestie, voire de la pénurie des moyens. L’organisation de conférences et de débats, les mises en lecture publique, la formation de clubs de lecture en tous genres, voilà autant d’initiatives peu coûteuses, mais qui peuvent jouer un rôle déterminant dans l’élargissement des publics, dans le rayonnement des œuvres et dans la création d’un espace culturel vivifiant. Lire crée des liens, dresse des passerelles entre les êtres, entre les mémoires et vers les possibles.

Les services culturels des municipalités, en particulier, ceux-là qui soutiennent le développement des bibliothèques publiques ont un rôle majeur à jouer. Il y a partout sur le territoire un dynamisme remarquable qu’il faut mieux faire connaître et valoriser. Ce sont non seulement des équipements culturels, mais bien des institutions névralgiques dans la construction d’une identité nationale forte. Les embardées de l’ogre de Washington ont au moins permis cela : il est désormais permis de considérer de telles contributions pour ce qu’elles sont. Et de la faire sans fausse honte et sans devoir s’excuser d’avoir envie de s’exprimer, de s’affirmer et de se construire. La culture est essentielle à la cohésion sociale, c’est le ciment de la solidarité. Elle exprime autant qu’elle construit le partage d’une communauté de destin.

Et pour le dire en parlant des bibliothèques, mais cela vaut pour tous les aspects de sa pratique, la lecture crée du lien. Elle le fait dans le silence méditatif de l’introspection tout autant que dans la communion des auditeurs à la lecture d’un poème ou d’un manifeste. Ce que lire met en œuvre c’est un moment essentiel du travail de la pensée, de la fécondation de la mémoire aussi bien que de l’espérance et des projets.

À l’heure où la barbarie laisse voir des visages de plus en plus menaçants, la lecture et les livres font partie d’un arsenal de citoyenneté sur lequel il faut compter pour se construire comme personne et s’affirmer comme membre d’une communauté de référence, que ce soit celle de ses pairs de métier ou celle des appartenances collectives, nationales. Ces perspectives sont au cœur de la mission des Cahiers. Une mission qui s’exprime d’abord sur le bon vieux papier, mais aussi et grandement dans l’espace numérique. Les consultations des éditions électroniques font partie intégrante du rayonnement de notre périodique, elles en prolongent les effets tout autant que les ambitions.

Nous avons abordé l’année 2026 avec une formidable nouvelle, une preuve convaincante du bien-fondé de l’aventure des Cahiers. Les données que nous ont transmises les responsables de la plateforme Érudit ont conforté toute l’équipe de rédaction : en 2025 ce sont plus de 150 000 visiteurs différents qui ont utilisé cette plateforme pour consulter les Cahiers et étancher leur soif d’apprendre. C’est un succès dont nous sommes fiers et que nous tenons à partager avec les auteurs, les liseurs et les abonnés.

Nous entreprenons l’année avec ce numéro que nous espérons digne de la confiance que tous les lecteurs et les lectrices nous accordent. Nous vous le soumettons avec gratitude et le goût plus prononcé que jamais d’affirmer la valeur et les vertus de la lecture et du travail critique.

Robert Laplante
Directeur des Cahiers de lecture

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