La Fondation Lionel-Groulx fait paraître ces jours-ci, aux éditions du Septentrion, le texte de cinq conférences inédites que Lionel Groulx consacrait en 1925 et 1926 aux rébellions patriotes, il y a tout juste un siècle. L’historien s’y penche moins sur le fil des événements bien connus de 1837-1838 que sur leur origine profonde et surtout sur leurs tragiques conséquences. Parmi elles, le Rapport Durham de 1839 fait l’objet d’une analyse particulièrement nuancée. Groulx se montre même d’accord avec bon nombre des constats dressés par Durham, notamment à propos du caractère ethnique du conflit. Il en profite pour décocher quelques flèches vers les historiens libéraux qui, d’après lui, éludent la dimension nationale du combat patriote en n’insistant que sur la conquête de droits démocratiques.
Le Rapport Durham vu par Lionel Groulx. Extraits du Cours 4
[…] Le Rapport proprement dit décrit l’état politique de toutes les provinces anglaises de l’Amérique du Nord et se termine par un exposé des réformes les plus urgentes. Lord Durham nous en avertit pourtant, c’est le Bas-Canada qui a fait le sujet principal de son enquête et c’est bien cette province qui tient la large place dans le Rapport. Qu’y trouve-t-on? Dès le début, l’on peut lire un aveu important de l’enquêteur sur le profond changement opéré dans son esprit par ses premières observations sur le Bas-Canada : il croyait s’en venir étudier un malaise politique, le conflit classique entre l’Exécutif et l’organe populaire du gouvernement et il avait trouvé devant lui une lutte de races.
Durham ne nie ni ne diminue le conflit politique. Les pages qu’il y a consacrées comptent même parmi les plus vigoureuses et les plus lucides de son Rapport. Ailleurs trop souvent illogique et incohérent, il est ici superbe de netteté et de vues synthétiques. Sans trop le vouloir peut-être, il justifie éloquemment les parlementaires du Bas-Canada de leurs attitudes et de leurs luttes et même de leurs erreurs. […] Au milieu de son analyse, Lord Durham se défendait à grand peine du sarcasme : « Il est difficile de comprendre, écrivait-il, comment des hommes d’État anglais ont pu s’imaginer qu’un gouvernement à la fois représentatif et irresponsable se pût combiner avec succès.… [Dans de telles conditions] un gouvernement représentatif ne peut y être qu’une moquerie et une source de désordre.»
Si grave que soit pourtant le malaise politique, et bien qu’il apparaisse dans toutes les provinces de l’Amérique du Nord, avec les mêmes caractères essentiels, il n’est pourtant point, au jugement de Durham, le mal dominant du Bas-Canada. En cette province, le mal dominant n’est rien d’autre qu’une lutte de races. Ailleurs, dans les autres provinces, le but suprême de toutes les luttes est la conquête des libertés politiques; au Bas-Canada la conquête des libertés politiques n’est que le moyen d’assurer la survivance d’une nationalité. Vue partiellement juste, qui confirme les nôtres, puisque nous l’avons dit tant de fois, c’est bien le souci national qui a éveillé les Canadiens plus tôt que les autres aux idées du gouvernement responsable. Pendant que dans les autres provinces nous avons affaire à de pures entités politiques revendiquant des libertés parlementaires, incontestablement dans le Bas-Canada, nous sommes en face d’une nationalité qui défend sa vie. Ce serait restreindre injustement l’ampleur des luttes politiques du Bas-Canada, de 1815 à 1840 que de les faire tourner exclusivement autour de simples griefs administratifs et parlementaires. L’enjeu est autrement plus grave. Le fond du débat est bien de savoir si les Canadiens français mis chez eux par la constitution de 1791 seront maîtres de se gouverner eux-mêmes. Se fondant sur les capitulations et les traités, les Canadiens croyaient à leur droit d’exister, dans l’Amérique du Nord et dans l’Empire britannique, comme entité nationale distincte. Et c’est bien pour avoir mis obstacle à l’exercice de ce droit que la bureaucratie bas-canadienne fit dégénérer la lutte politique en une lutte de races. Le seul tort de Durham, et il est grave, c’est d’ignorer ou de méconnaître la légitimité de ce droit; c’est de n’apercevoir, au début et au fond du conflit, que la jalousie du faible contre le fort; c’est de dresser une haine injuste contre une haine juste, de représenter la résistance du droit comme une prétention insupportable.
La conquête, poursuit Durham, avait placé l’un en face de l’autre le Français de l’ancien régime, peu instruit, routinier et inerte, et l’Anglais moderne, industrieux, entreprenant, ambitieux de pouvoir et d’affaires. La différence de langue, de religion, d’éducation, de littérature était venue accroître entre eux les dissemblances, les avait rendus imperméables l’un à l’autre. Aussi le conquérant s’était-il vite emparé de toutes les fonctions publiques, de tous les postes d’honneur et de profit, pour commencer bientôt la conquête du sol et du commerce. Si bien qu’un jour, le Français ne vit plus dans l’Anglais qu’un envahisseur en train de le déposséder de son patrimoine pendant que l’Anglais ne voyait, lui, dans le Français, qu’un routinier incurable, un obstacle par sa politique et ses lois démodées, au développement du pays. De ce jour avait commencé la guerre des races que l’insurrection venait de porter au paroxysme. Voilà quel était, pour Durham, l’enjeu de tout le conflit politique. Le Canadien français n’était pas le libéral qu’on se représentait en Angleterre, menant la lutte dans son parlement pour un plus grand essor des libertés populaires; le libéral c’était l’Anglais, tranche Durham, poursuivant la réforme d’institutions et de lois surannées, contre les entêtements du Français conservateur, immolant le progrès du pays aux vagues et chimériques aspirations de sa nationalité.[…]
La conséquence, concluait Durham, c’est que la loyauté à la métropole n’existait plus au Canada. Presque unanimement tournés contre la Grande-Bretagne, les Canadiens feraient bloc contre elle en cas d’une guerre avec les États-Unis, pendant que les Anglais, aussi mécontents et déloyaux, feraient du Bas-Canada un État américain, plutôt que de n’en pas faire une province anglaise. Quel était le remède à un pareil état de choses? Effrayé de l’énormité de la tâche, Durham déclarait se vouloir borner au remède politique. […]« Il suffit, écrivait-il, de suivre constamment les principes de la Constitution Britannique et d’introduire dans le gouvernement de ces grandes colonies les sages dispositions qui peuvent seules faire opérer avec harmonie et efficacité le système représentatif en quelque pays que ce soit. » L’on devait donc établir dans les colonies, comme en Angleterre, la responsabilité de l’Exécutif devant les Chambres. […]
Ces remèdes conviennent à l’ensemble des colonies anglaises. Peuvent-ils toutefois convenir au Bas-Canada où le malaise a ce caractère particulier de n’être pas politique mais d’abord et par-dessus tout ethnique, et où la déloyauté, la désaffection à l’égard de l’Angleterre – rappelons-nous cette affirmation de Durham – est un sentiment non localisé, mais général? À malaise spécial, remède spécial. Point de paix possible dans le Bas-Canada si l’on ne prend les moyens d’y éteindre les discordes nationales; et ces discordes, nul moyen de les éteindre si l’on ne détermine une bonne fois pour toutes le caractère national de la province, lequel doit être « celui de l’empire Britannique, celui de la grande race qui, à une époque non reculée, doit prédominer sur tout le continent de l’Amérique Septentrionale ». En d’autres termes, la lutte des races prendra fin par la disparition de l’une d’entre elles. « Le premier et ferme dessein du gouvernement britannique doit être à l’avenir d’établir dans cette province une population anglaise, avec les lois et la langue anglaises, et de n’en confier le gouvernement qu’à une législature décidément anglaise. » Des esprits libéraux s’embarrassent-ils ici des scrupules du droit ou de pitié humanitaire? Dira-t-on qu’en leur province, les Canadiens ont été et restent encore la masse de la population? Dira-t-on enfin que, en toute justice, il appartient à la minorité de s’incliner devant la majorité?
À ces objections lord Durham a des réponses toutes faites. La race canadienne-française doit s’effacer devant sa rivale, pour ce motif souverain qu’elle n’a nulle chance de survivre. Cette chance même, à supposer qu’à la rigueur elle pût l’invoquer, son intérêt propre lui interdirait d’en profiter.[…] Car « on ne peut concevoir de nationalité plus dénuée de tout ce qui peut donner de la vigueur et de l’élévation à un peuple. C’est pour les faire sortir de cette infériorité que je désire donner aux Canadiens notre caractère anglais ». La sentence capitale une fois portée, la mesure loyale et urgente, c’était l’abrogation de l’Acte de 1791 et le gouvernement du Bas-Canada confié à la direction vigoureuse d’une majorité anglaise, par le moyen de quelque union législative avec une ou d’autres provinces de l’Amérique anglaise. […]
Le dessein n’était pas nouveau. La bureaucratie anglaise le tenait en réserve depuis longtemps et ce ne sont pas là des idées personnelles à lord Durham; elles inspiraient, depuis cinquante ans, toutes les attitudes de notre bureaucratie et tout un parti d’Anglo-Saxons. Voient-ils grandir, comme une puissance qu’ils estiment menaçante, la Chambre où domine une majorité de Français; pour la brimer et la tenir en tutelle, se sont-ils vainement ligués avec les gouverneurs et la puissance mercantile, aussitôt, ces esprits dominateurs ruminent des plans de coalition avec les provinces anglaises. Malgré leur échec de 1822, on les verra prôner, aux heures graves, leur projet favori, comme la panacée suprême. Ils ne cessent point de le tenir à l’affiche, pendant ces années où, entre la Chambre et les Conseils, paraît se jouer la partie décisive.
Et l’on devine si la dernière crise le leur ferait remiser. Les fusils et les canons se sont à peine tus que l’offensive politique se déclenche à son tour. Pour le nouveau combat où l’enjeu reste toujours l’écrasement d’une race, l’on essaie de monter de vastes machines meurtrières, comme une fédération de toutes les colonies anglaises, un parlement impérial pour la métropole et ses dépendances, mais surtout ce que l’on appelle une « réunion des deux Canadas ».
Il serait par conséquent injuste de faire porter aux « patriotes » seuls la responsabilité de l’Union. Cette mesure politique fut commandée par bien d’autres motifs que l’insurrection. Observons, par exemple, que la mission Durham d’où l’union des Canadas est véritablement sortie, fut décidée bien avant l’insurrection; et l’on peut présumer que l’événement n’a pas modifié les idées du grand impérialiste qui arrivait d’Angleterre, son siège tout fait. Lisez, du reste, le rapport de lord Durham, ce n’est pas en châtiment de l’insurrection que l’Union nous fut imposée, mais en punition de toute la conduite de la Chambre bas-canadienne, de ses prétentions à faire prédominer les droits de la majorité. Incontestablement, l’insurrection nous fit du mal en Angleterre. Mais qu’on veuille bien y prendre garde : l’Union des deux Canadas ne fut pas votée au parlement anglais par une majorité plus écrasante que ne l’avaient été trois ans plus tôt les Résolutions Russell – autre mesure draconienne. S’il y eut même quelque différence, c’est que l’Union des deux Canadas suscita, à la Chambre des lords notamment, des protestations plus nombreuses et plus énergiques que ne l’avaient pu faire les fameuses résolutions.
Plus que toute chose, le Rapport Durham avait donc institué le procès de la nationalité canadienne. Ses dernières pages avaient pris l’accent âpre et solennel de la sentence judiciaire. Trouvé coupable d’aspirations à se gouverner lui-même, le petit peuple français du Bas-Canada avait été condamné à mourir par immersion dans une majorité anglo-saxonne.



