Le Conseil de presse du Québec (CPQ) a été fondé dans les années 1970 afin de défendre la liberté de presse et le droit à l’information. Agissant comme un tribunal d’honneur, il entend les plaintes des citoyens et rend des décisions qui concernent le bon exercice de la déontologie par les journalistes.
Même si ses décisions n’ont rien d’exécutoire, il va de soi qu’il n’est pas là pour juger du caractère politique et idéologique des articles publiés dans un journal ni pour s’engager dans des polémiques qui ne le concernent pas. Il semble pourtant que, depuis peu, il ait tendance à déborder de ses prérogatives pour s’aventurer sur des terrains glissants qui ne sont pas de son ressort.
C’est ce qu’il faut conclure de plusieurs décisions qu’il a rendues récemment. Pour n’en citer que deux, mentionnons la récente décision du Conseil concernant Sophie Durocher et sa chronique du Journal de Montréal du 26 novembre 2024 intitulée 50 nuances de woke. Avec une argumentation qui tient plus de l’idéologie que de la déontologie, le Conseil y affirme que la journaliste a sciemment propagé une « information inexacte » et tenu des propos « entretenant les préjugés et attisant et suscitant le mépris » à l’égard des transgenres.
Mentionnons aussi la décision rendue le 23 mai 2025 concernant un article du chroniqueur du même journal, Mathieu Bock Côté, publié le 30 septembre 2024 et intitulé Les alliés du Hezbollah en Occident sont des ennemis de l’Occident. Sur la base d’une argumentation qui n’a de déontologique que le nom, le CPQ reproche au chroniqueur de ne pas présenter « les faits qui viendraient soutenir son opinion » ce qui aurait pour conséquence d’« entretenir les préjugés envers les musulmans ».
Dans ces deux jugements, loin de s’en tenir aux questions d’éthique, le Conseil outrepasse largement son mandat en se permettant de porter des jugements politiques, de contredire ces chroniqueurs, de s’engager dans des polémiques et de trancher des débats qui appartiennent à la société civile et ne sont aucunement de son ressort.
Commençons par la chronique de Sophie Durocher. Dans celle-ci, la chroniqueuse évoque un débat sur le wokisme tenu au Salon du livre de Montréal qui réunissait trois personnes : un homme, une femme et un troisième individu qui se désignait comme « une femme trans ». Estimant que ce dernier était biologiquement un homme et que la biologie demeure le seul critère permettant de déterminer le sexe d’un individu, Sophie Durocher a écrit que ce débat réunissait « un woke, une woke et un woke ».
Au-delà de l’ironie de la formule, que l’on peut apprécier ou pas, le Conseil reproche à la chroniqueuse d’avoir ainsi véhiculé une « information inexacte » ce qui aurait pour conséquence d’entretenir « les préjugés » et d’attiser « le mépris ». Sentant que le sujet est éminemment controversé, le Conseil prend la peine de préciser qu’il « ne prend pas position pour les “wokes” ou les “antiwokes”, pas plus qu’il ne prend position sur ce qu’est ou n’est pas une femme ».
Or, que fait-il d’autre en blâmant Sophie Durocher sinon de lui reprocher sa « position sur ce qu’est ou n’est pas une femme » ? En effet, si le fait « d’utiliser le masculin pour désigner une femme trans qui s’identifie publiquement comme une femme constitue une inexactitude au sens déontologique », c’est donc que, contrairement à ce qu’il affirme, le CPQ a une autre définition du masculin et du féminin que celle de Sophie Durocher.
Selon le Conseil, la chroniqueuse aurait dû accepter comme seule définition du sexe d’un individu celle qu’il se donne de son propre chef. Pour le conseil, le fondement biologique des sexes n’est donc pas un critère. Le seul critère serait donc celui de la subjectivité de chacun. N’en déplaise au Conseil, cette prise de position est éminemment politique.
De quel droit le CPQ se permet-il de prendre position dans un débat qui est loin, très loin d’être tranché non seulement dans nos pays mais partout ailleurs dans le monde? Mais tel n’est pas l’avis du CPQ qui cite pour sa défense deux documents qui seraient en la matière d’une autorité indiscutable. Le premier, du ministère de l’Éducation du Québec, a été publié en 2021 et est intitulé Pour une meilleure prise en compte de la diversité sexuelle et de genre. Le second, rédigé par un comité des Nations unies, est intitulé Orientations pour un langage inclusif en français. À l’encontre des règles traditionnelles, on y reprend la position bien connue, mais par ailleurs très contestée, de la « langue inclusive ».
À nouveau, on se demande : depuis quand les chroniqueurs seraient-ils soumis aux décrets du ministère de l’Éducation et des Nations unies? À quel titre ces fonctionnaires feraient-ils la loi dans le monde du journalisme où l’on croyait jusqu’à tout récemment que la liberté de pensée régnait en maître?
Le devoir du journaliste est de raconter ce qu’il voit et non pas de se plier aux désidératas de chacun concernant la façon dont il souhaite être désigné. Il n’y a pas d’autre juge en la matière que le journaliste et sa rédaction. S’ils souhaitent se plier à ces règles, pourquoi pas. S’ils ne le souhaitent pas, c’est leur droit le plus élémentaire. Peu importe que cela choque ou ne choque pas. Soulignons que dans sa chronique, Sophie Durocher n’a rien révolutionné en décrivant le sexe des participants à ce débat exactement comme l’auraient fait 99 % de la population du globe et comme nous l’aurions tous fait il y a quelques années à peine. Cela ne pèse-t-il pas plus que l’opinion d’obscurs fonctionnaires qui n’ont rien à voir avec le journalisme?
Le journalisme n’a pas à se soumettre à de telles autorités. Et pour cause. Imaginons que demain, un journaliste soit accusé de discrimination pour avoir soutenu que les Gazaouis n’étaient pas l’objet d’un génocide mais de crimes de guerre. Se verra-t-il blâmé par le Conseil de presse parce que l’ONU soutient, elle, la thèse du génocide?
Last but not least.
La décision rendue le 23 mai 2025 concernant un article publié le 30 septembre 2024 par le chroniqueur Mathieu Bock Côté et intitulé Les alliés du Hezbollah en Occident sont des ennemis de l’Occident est malheureusement le la même eau.
Dans cet article, le chroniqueur défend l’idée que « les communautés musulmanes se sentent souvent musulmanes avant de se sentir françaises, anglaises, écossaises ou ainsi de suite » et que « ces communautés se sentent souvent appartenir à la civilisation islamique […] davantage qu’à la civilisation occidentale, qu’elles abordent souvent en conquérantes ».
Le CPQ reproche au chroniqueur de ne pas présenter « les faits qui viendraient soutenir son opinion ». Il juge de plus qu’en affirmant que les communautés musulmanes adoptent souvent une attitude « conquérante », il contribue à « entretenir les préjugés envers les musulmans ». Et cela, même si l’auteur prend la peine de préciser qu’« une partie » de ces communautés « a évidemment réussi son intégration au monde occidental ».
On peut être en désaccord avec cette opinion, par ailleurs régulièrement exprimée dans la presse qui regorge d’exemples, de témoignages, de sondages et d’enquêtes à ce sujet. Mais, en quoi le chroniqueur est-il fautif si, dans ce débat permanent, il a jugé bon ce jour-là de ne pas les citer et de se contenter d’exprimer son opinion sans élaborer, comme le lui reproche le Conseil de presse? Cela ne regarde que lui et son journal, et n’en fait certainement pas quelqu’un qui encourage la discrimination à l’égard des musulmans.
À moins de faire le procès d’une grande partie de la presse européenne, on ne voit pas de quoi le chroniqueur serait coupable, sinon de défendre une opinion avec laquelle le jury du CPQ est de toute évidence en désaccord. Force est de constater qu’au lieu d’en demeurer aux questions de déontologie, le CPQ prend prétexte du choix du chroniqueur d’en demeurer à la seule expression de son opinion, pour s’engager par la bande dans une polémique de près d’une dizaine de pages (sur 15) visant à prendre le contre-pied du chroniqueur en exhibant des études et des sondages souvent datés, sans grande autorité et portant sur la situation politique de pays qu’il connaît visiblement mal.
Que « les communautés musulmanes se sentent souvent musulmanes avant de se sentir françaises, anglaises, écossaises ou ainsi de suite » est une évidence que j’ai moi-même pu constater et voir progresser en plus de 25 ans de reportage en France, en Belgique, en Allemagne, au Royaume uni ainsi que dans plusieurs autres pays européens. Qu’il suffise de citer ce sondage de l’IFOP fait en 2020 selon lequel 74 % des jeunes musulmans de France disent mettre l’islam au-dessus de la République. Ils étaient même 57 % à considérer que la Charia était plus importante que la loi de la République, soit dix points de plus qu’en 2016.
Manifestement peu au fait de l’actualité française, le CPQ préfère citer une vieille étude de l’Institut Montaigne datant de 2016 selon laquelle les choix politiques des musulmans seraient « très faiblement influencés par l’islamité ». Il était pourtant facile d’examiner les résultats des élections européennes de 2024 pour comprendre que nous sommes devant un vote communautariste puisque 62 % des musulmans qui ont voté l’ont fait pour La France insoumise partisane du multiculturalisme. Aux législatives de 2023, le même parti décrocha la totalité des sièges de la Seine-Saint-Denis, premier département musulman de France.
Le CPQ pousse l’absurde jusqu’à prétendre qu’il « n’a trouvé aucune étude affirmant que les musulmans d’Occident ressentent un attachement plus grand envers leur religion qu’envers leur nationalité. Il faudrait donc en conclure que le chroniqueur ne s’appuie sur aucun fait connu du public ».
Peut-être n’y a-t-il pas d’étude de cette ampleur (bien qu’il en existe à l’échelle européenne), mais en quoi cela empêche-t-il un journaliste, dont votre humble serviteur, de le constater à partir de sa propre expérience? Quant aux études, elles sont nombreuses à mesurer dans chaque pays le regain de religiosité et de prosélytisme depuis au moins 20 ans dans ces populations. En France, selon une enquête de l’IFOP faite en 2023, 83 % des musulmans de moins de 25 ans considèrent leur religion comme « la seule religion ». La majorité des moins de 35 ans souhaite même que les élèves n’assistent pas aux cours dont le contenu heurterait leurs convictions.
Venons-en au mot « conquérant » dont l’utilisation ne servirait qu’à entretenir des préjugés selon le CPQ qui cite à l’appui l’article d’un « doctorant » en sociologie publié dans Le Monde diplomatique et l’essai d’un philosophe tout aussi inconnu. Comme si cette thèse d’un islam conquérant, et donc inévitablement aussi d’un certain nombre de ses représentants, n’avait pas été soutenue par des intellectuels aussi prestigieux que Claude Lévy-Strauss, Jacques Ellul, Roger Arnaldez ou Bernard Lewis.
Rappelons en conclusion qu’un éditorial n’est ni une nouvelle ni un reportage, et encore moins une thèse d’université. Selon le style de chacun, certains préféreront se lancer dans de longues explications alors que d’autres préféreront s’en tenir à l’expression de leur seule opinion et à l’enchaînement des idées tenant pour acquis que leurs lecteurs savent de quoi ils parlent. N’en déplaise au CPQ, c’est ce que font chaque jour des milliers d’éditorialistes de par le monde sans pour cela commettre de faute professionnelle ni répandre de préjugés.
Ces deux exemples illustrent combien le Conseil de presse s’est engagé depuis peu sur des terrains glissants en s’attribuant des pouvoirs qui ne sont pas les siens et pour lesquels il n’a pas été créé. En se faisant le défenseur, sous couvert d’éthique, de positions idéologiques bien identifiées qui n’ont rien de consensuelles, le CPQ s’écarte ainsi dangereusement de sa mission qui devrait se cantonner aux seules questions de déontologie. Il en va de sa crédibilité. Crédibilité qui, rappelons-le, est déjà mise à mal depuis qu’une partie substantielle des médias québécois l’ont quitté refusant ainsi de reconnaître son autorité.
Mais, il y a plus grave. De telles décisions n’auront malheureusement pas pour effet d’encourager les journalistes à plus de rigueur et à mieux informer le public. Au contraire, elles ne sauraient que les décourager d’écrire sur ces sujets sensibles et de trop s’écarter de la pensée officielle de peur de devoir affronter la réprobation de leurs pairs et un nombre toujours plus grand de plaintes souvent déposées à répétition par des militants professionnels afin de faire taire les voix qui leur déplaisent.



