Brossard ville sanctuaire

À quelques jours du Festin culturel de la ville de Brossard, je me permets quelques réflexions locales inspirées du même mythe : diversité des langues; puissance de l’effort collectif et celui que je préfère, la fonction civilisatrice de la ville. Wow, tout un mandat pour nos élus! Voyons donc comment notre ville et ses dirigeants assument cette fonction civilisatrice.

Dans l’Ancien Testament, pilier fondateur du courant judéo-chrétien, on nous raconte le mythe de la Tour de Babel (Genèse 11,1- 9). Le toujours pratique Wikipédia nous permet d’avoir l’air érudit sans devoir faire des études poussées en théologie… :

Le mythe fut d’une fécondité remarquable et a inspiré des réflexions sur l’origine de la diversité des langues, la puissance de l’effort collectif, l’orgueil humain, la fonction civilisatrice de la ville et la totalisation du savoir […] Peu après le Déluge, alors qu’ils parlent tous la même langue, les Hommes atteignent une plaine dans le pays de Shinbar et s’y installent. Là, ils entreprennent de bâtir une ville et une tour dont le sommet touche le ciel, pour se faire un nom. Alors Dieu brouille leur langue afin qu’ils ne se comprennent plus, et les disperse sur toute la surface de la Terre. La construction cesse. La ville est alors nommée Babel1.

Le même mythe a aussi trouvé sa place dans la tradition musulmane. « Dans les Chroniques de Tabari, Nemrod fait construire une tour à Babil, afin d’attaquer Dieu “au ciel sur son propre terrain”. Mais Dieu détruit la tour et le langage unique de l’humanité, qui était le Syriaque, est confondu en 72 langues2 ». Les mythes n’ont pas seulement la vie dure, ils se partagent au sein de plusieurs grandes communautés humaines et nous renvoient finalement à des valeurs communes, peu importe nos origines.

À quelques jours du Festin culturel de la ville de Brossard, je me permets quelques réflexions locales inspirées du même mythe : diversité des langues; puissance de l’effort collectif et celui que je préfère, la fonction civilisatrice de la ville. Wow, tout un mandat pour nos élus ! Voyons donc comment notre ville et ses dirigeants assument cette fonction civilisatrice.

Le portrait démographique de la ville de Brossard : réalité ou Fake News?

Récemment, à l’occasion de la Journée mondiale de l’amitié, la ville nous rappelait que « plus du tiers de notre population est issue de près de 60 communautés différentes. Ce multiculturalisme vibrant est au cœur de notre identité et alimente le dynamisme de notre ville ». On nous renvoie ensuite à l’axe « Multiculturalisme : bâtir une ville inclusive, accueillante et fière de sa diversité ». Après, dans le Portrait démographique très récemment modifié, sous la rubrique « Brossard, une ville multiculturelle en pleine croissance », on lit ceci : « Brossard regroupe 57 communautés. Parmi les groupes ethniques les plus présents : les Chinois (16,2 %); les Français (13,5 %); les Canadiens (12,7 %); les Arabo-Africains (10,9 %) et les Sud-Asiatiques (8,3 %) ». Et « 53 % des Brossardois parlent à la fois le français et l’anglais, 27 % uniquement le français et 15,5 % uniquement anglais. 4,7 % ne parlent ni français ni anglais ».

Avant de commenter ce portrait, jetons un œil à la version précédente du même portrait que la ville publiait encore tout récemment sur son site Internet :

  • « Environ 37 % de la population provient de divers horizons culturels, avec une forte représentation de la communauté asiatique. Parmi les 91 525 habitants, on compte 57 communautés.
  • Origines ethniques : chinoise 13,12 %; afro-américaine 4,68 %; sud-asiatique 3,9 %; arabe 5,54 %; latino-américaine 4,26 %; asiatique occidentale 2,88 %; philippine 0,62 %; coréenne 0,28 %; japonaise 0,11 %; autre 1,47 %; multiple 0,97 %. 
  • Langue maternelle : français seulement 53,2 %; anglais seulement 27,51 %; anglais et français 14,70 % ».

Premier commentaire à nos élus : de grâce, pourriez-vous embaucher du personnel qui sait compter, lire un recensement et qui connait la différence entre les concepts d’ethnie, pays d’origine, communauté, langue maternelle et parlée, et culture? Le portrait tracé est soit le fruit d’une incompétence crasse, soit une tentative maladroite pour présenter un portrait volontairement faussé d’une réalité alternative. En somme, la base parfaite pour un nouveau Babel.

Tant dans le portrait du début de l’année que le tout récent, la ville se réfère à des pays, régions ou continents afin de présenter les ethnies des résidents. Misère de misère ! C’est quoi l’ethnie latino-américaine, quand on sait que la population de l’Argentine est à 97 % de descendance européenne (italienne, espagnole, allemande…) pure ou très peu métissée, tandis qu’en Bolivie, 55 % de la population est autochtone sans métissage? Caramba, les Mexicains mangent des tacos de maïs et les Argentins des pastas comme les Italiens ! On ne parle pas d’une ethnie, mais d’un continent tout entier dont chaque pays comporte une multitude d’ethnies et diverses sous-cultures plus ou moins métissées entre elles ! La principale caractéristique commune de ce grand groupe humain est, à l’exception des Brésiliens qui parlent portugais, l’utilisation de l’espagnol comme langue commune, ce qui n’empêche pas le maintien de certaines langues autochtones anciennes et de plusieurs éléments de leurs cultures respectives qui, heureusement, sont de plus en plus célébrés comme piliers des diverses identités nationales. Et, quand on considère que le Pérou a déjà eu un président du nom d’Alberto Fujimori, certains de ces pays sont, pour le moins qu’on puisse dire, ouverts aux autres cultures qui se joignent à leur creuset identitaire pour le faire évoluer.

D’autre part, si vous consultez les données du recensement 2021, vous verrez notamment que nos concitoyens magrébins définissent leur ethnie de diverses façons, selon le répondant : arabe, berbère, musulman, tunisien, marocain… Aucun ne dit arabo-africain — c’est une pure invention de fonctionnaires municipaux confus et confondants sur les genres. Du point de vue ethnique, culturel, linguistique et même racial, un Zulu, un Peul ou un Tutsi n’a rien en commun avec un Palestinien ou un Libanais, sauf possiblement la foi musulmane pour certains. Mais notre ville les place toutefois dans le même lot : les arabo-africains. Mais, que faire de leurs voisins égyptiens, une ethnie à part entière, dont plusieurs ont des ascendants européens, romains ou grecs? En fait, la grande Cléopâtre, septième du nom et de lignée royale, descend tout droit de Ptolémée qui a hérité d’Alexandre le Grand, 300 ans av. J.-C., le droit de gouverner ce grand pays-civilisation. Ptolémée tout comme Alexandre étaient Macédoniens, donc Cléopâtre était plus Européenne qu’Africaine, donc sa descendance en partie aussi… On les met où alors?

Vous aurez surement noté le « Environ 37 % de la population provient de divers horizons culturels ». En ce qui me concerne, c’est plutôt 100 % de la population qui provient d’un horizon culturel, pas seulement le 37 % décrété par notre ville et qui appartient à des groupes particuliers et sélectionnés de résidents ! C’est plutôt méprisant pour les 63 % restants ! 

Comme je ne me retrouve dans aucun des groupes cités, je fais donc partie du 63 %, ce lot informe dont il ne faut pas nommer l’origine européenne, car ce ne serait pas assez multiculturel aux yeux de certains. Ou peut-être, nous exclut-on, car nous portons tous, honte à nous, la tare d’être « blanc », ce qui nous rendrait invisibles par rapport à ceux qu’on dit visibles… Au moins, je me console, chers voisins irlandais, italiens, britanniques, portugais, grecs, polonais et même stambouliotes, je ne suis pas seul dans ce bateau ! En fait, aux yeux de notre administration municipale, nous sommes l’Autre, l’étranger qui est différent de la masse, car il ne fait pas partie de la mosaïque culturelle telle que définie par la ville de Brossard. Pourtant, chers voisins de descendance européenne, on ne se ressemble pas vraiment tant que ça dans ce honteux 63 % : ma cousine irlandaise ne ressemble pas, mais vraiment pas pantoute, à ma voisine grecque ou à cet autre, indubitablement italien d’ascendance, qui ressemblent tous deux beaucoup plus à une autre voisine de ma rue qui, elle, vient du côté sud de la Méditerranée… Pourquoi notre administration municipale tient-elle tant à mettre l’accent sur nos différences d’origines, surtout en utilisant un portrait erroné et en s’emmêlant dans la terminologie d’un sujet, sensible s’il en est un?

Dans le récent portrait démographique, la ville a retiré certains groupes et a ajouté deux « ethnies » : les Français et les Canadiens 12,7 %. Du progrès? Quelqu’un de plus connaissant que moi peut-il m’expliquer au juste ce qu’est l’ethnie canadienne? Je connais plusieurs fiers Canadiens nés au Canada et issus d’origines très différentes : polonaise, écossaise, britannique, irlandaise, française, autochtone, italienne, ukrainienne… et ils se considèrent Canadiens, chacun tout autant que l’autre, mais le sont-ils aux yeux de notre ville? Qui donc parmi nous a été placé dans cette « ethnie canadienne »? Comme je suis né au Canada de parents dont les premiers ancêtres sont arrivés ici dès 1640, pas moyen d’être plus Canadien que ça, non? Voilà donc enfin mon groupe ethnique, mais… ne serais-je pas plutôt d’ethnie française?

Petite question pour nos démographes municipaux : comment avez-vous calculé que 13,5 % des Brossardois sont d’ethnie française alors que 42 % des résidents de Brossard avaient, en 2021, le français comme langue maternelle? Ou encore, qui sont les 28,5 % (42-13,5) de Brossardois francophones de naissance, mais qui ne sont pas d’ethnie française? Mon cerveau saigne en essayant de résoudre cette énigme trumpienne.

Les Haïtiens, Sénégalais, Magrébins et d’autres parlent aussi le français depuis leur tout jeune âge, mais leur maman leur a assurément parlé et chanté des berceuses en créole, en wolof ou en arabe avant de le faire en français — on ne manifeste habituellement pas notre amour à nos enfants dans la langue du colonisateur. Il y a bien sûr quelques cousins de France, des Belges et Suisses parmi nous, mais on parle de fractions de %, disons 2 %. Je peux donc dire sans crainte de me tromper, qu’à 2 % près, 40 % de la population de Brossard est, comme moi, d’ethnie canadienne-française, c’est-à-dire l’ethnie commune des descendants des colons, soldats, Filles du Roy, commerçants, éducatrices, charrons et boulangers venus en Nouvelle-France, sur les terres de leur roi, en bateaux à voiles il y plus ou moins 400 ans. Et ça, ça vaut d’un océan à l’autre, avec l’exception des Acadiens qui ont chèrement payé le prix de leur différence identitaire.

Français et/ou anglais

Tant dans le portait de début d’année de la ville que le plus récent, on doit malheureusement se rendre compte que la lecture attentive et les mathématiques ne sont pas les points forts de certains. J’ai rarement vu un axe stratégique reposer sur d’aussi fausses données. 

En début d’année, la ville définissait ainsi les langues maternelles des Brossardois : français seulement 53,2 %; anglais seulement 27,51 %; anglais et français 14,70 %. Tout récemment, la ville délaissait la langue maternelle et citait plutôt les langues parlées : français et anglais 53,3 %; français uniquement 27 %; anglais seulement 15,5 %; ni un ni l’autre 4,7 %. Gang de tatas ! La personne qui a saisi les données sur la langue a pris la mauvaise ligne du recensement ! Vous avez forcément fait exprès pour confondre les lignes sur la connaissance des langues officielles ainsi que de la première langue officielle parlée et les amalgamer dans un embrouillamini mathématique impossible à concilier. Les faits sont pourtant clairs : selon le recensement 2021 de Statistiques Canada, le portrait officiel des langues maternelles est ceci : français 42 %; anglais 12,6 %, autres 45,4 %. Pourquoi camoufler cette simple réalité statistique? La base de tout plan stratégique comme celui concocté à la hâte par de notre administration municipale, pour d’évidents motifs électoraux, est pourtant l’utilisation de données validées, pas fantasmées. Tout bon administrateur sait qu’il doit faire des projections dans le futur pour ajuster ses actions d’aujourd’hui.

Les données du dernier recensement datent de 2021. Le prochain sera en 2026. Pour se convaincre que le portrait sera passablement différent, regardez simplement la tête de vos nouveaux voisins. La place du français comme langue maternelle va avoir perdu plusieurs points de pourcentage et les « non-Européens » vont être nettement majoritaires. C’est déjà audible et visible… ! C’est ça quié ça — it is what it is !

La main invisible d’Adam Smith qui régit nos échanges économiques a, semble-t-il, en résonance à un tam-tam planétaire, fait en sorte que plus de nouveaux arrivants que de Saguenéens ou d’Abitibiens vont être prêts à payer davantage pour acheter la même propriété à Brossard. Économie 101, ma chère ! Mais, quels sont les réels leviers de ce relativement récent phénomène d’agglutinement comme aurait dit Michael Porter, le père du concept des grappes industrielles? Pourquoi Brossard vit-elle ce phénomène socioéconomique plus intensément que les villes voisines? Stratégie 101 peut-être?

D’un autre côté, si vous suivez les réseaux sociaux locaux de Brossard, vous aurez constaté qu’à pareille date l’an dernier et ces dernières années, la planète toute entière se cherchait un toit à Brossard. Cette année, il n’y a que des propriétés à vendre, des logements à louer ou à sous-louer… On dirait qu’Archimède a échappé un levier…

Déconstruire Babel pour construire une ville socialement progressive

En associant diversité des langues, puissance de l’effort collectif et fonction civilisatrice de la ville au mythe de la Tour de Babel, les ethnologues nous donnent les clés fondamentales pour construire une communauté municipale cohérente, forte et socialement innovante.

La fonction civilisatrice de la ville

Ce que notre administration municipale appelle « l’axe multiculturel au cœur de son engagement de bâtir une ville inclusive, accueillante et fière de sa diversité » aurait été une belle occasion d’innover socialement, mais en fait, ça fait actuellement le contraire de ce qui est annoncé. Notre ville nous présente plutôt un ramassis de données erronées et met l’accent sur nos différences de pays d’origine ou de couleur de peau au lieu de ce qui a toujours uni les résidents de Brossard : vivre avec des gens qui ont des rêves et des valeurs similaires de bon voisinage, d’entraide, de sécurité, de respect de l’autre dans son entièreté avec ses différences, une bonne éducation pour nos enfants et, si possible, pas trop de ti-culs, fils à papa, qui font crisser leurs pneus au milieu de la nuit.

Je suis tanné d’entendre dire les Chinois sont comme ci, les Arabes comme ça, les hindous comme cela, les Kéb d’un bord, les musulmans de l’autre, les BS d’un côté et les gros pleins de cash de l’autre, les immigrés vs les migrants… Réglons une chose. Tous nos ancêtres sont venus d’ailleurs : tout d’abord d’Europe, en bateau à voiles et ensuite à vapeur; d’Afrique, soit de bon gré, soit de mauvais gré; d’Asie, soit en vol classe affaires, soit en fuyant un pays en guerre fratricide sur de vieux rafiots; d’autres ont fait un détour via d’autres parties du continent américain, certains même en franchissant à pied les marécages d’Amérique centrale. Même les Autochtones, nos Premières Nations, sont venues d’Asie par le détroit de Béring entre la Sibérie et l’Alaska. La véritable différence entre nous, selon moi, réside dans les ingrédients des recettes de nos marinades à BBQ. Et aussi, malheureusement, dans le fait que certains ne parlent pas notre langue commune ou, pire pour certains, refusent de le faire.

Et, c’est ici que notre administration municipale, notre mairesse en tête, manque à son devoir civilisateur car il est du devoir de nos élus municipaux de mettre en œuvre le modèle d’intégration démocratiquement voté par l’Assemblée nationale du Québec, pas celui prôné dans le Reste du Canada et qui commence, par ailleurs, à leur causer des soucis. Un ami torontois me disait justement récemment : « les Québécois font bien de se tenir debout et de protéger leur langue et leur culture, pour nous, il est trop tard. »

La ville de Brossard manque donc magistralement le bateau en s’enfonçant dans une idéologie multiculturaliste qui ne peut aboutir qu’au communautarisme qui, en voulant mettre l’accent sur des identités nationales laissées derrière par les nouveaux arrivants, ne facilite pas leur intégration à leur société d’accueil, au contraire. Au lieu de construire une grande communauté municipale cohésive, notre ville renforce l’attachement nostalgique qui doit pourtant se fondre au profit d’une nouvelle identité, sinon c’est le déchirement infini. À cet égard, l’interculturalisme prôné par le Gouvernement du Québec est beaucoup plus porteur d’unité collective d’avenir que le grand fourre-tout du multiculturalisme qui oublie, par mégarde ou par exprès, que l’incroyable force du phénomène social américain de melting-pot reposait, bien sûr, sur la vision d’un rêve commun, mais beaucoup sur une langue commune, l’anglais qui s’est imposé face à l’hollandais, l’italien, l’allemand, l’ukrainien, le français… Mais, tel Babel, le rêve américain commence à laisser entrevoir de profondes fissures dans sa fondation identitaire quand on écoute, d’une part, ceux qui disent que l’espagnol se parlait dans plusieurs régions de ce pays bien avant l’anglais et, d’autre part, ceux qui veulent aujourd’hui « punir » les hispanophones en faisant reculer leurs droits ancestraux. Au Québec, seul le français peut jouer ce rôle.

Le refus de notre administration municipale d’adhérer au modèle québécois d’intégration en lui substituant un charabia multiethnique ne sert en fait qu’à noyer le poisson pour ne pas avoir à reconnaitre et à endosser avec sincérité le projet de faire de tous les citoyens de Brossard des Québécois à part entière. Une ville peut être diversifiée sans penser son existence et sa sociabilité dans le multiculturalisme. Nos élus manquent ainsi au devoir de leur charge en se plaçant délibérément à l’écart du modèle que l’Assemblée nationale du Québec a choisi pour construire une société moderne, équitable et juste. L’intégration, c’est de participer à ce qui existe là où on arrive et, ce qui existe ici, c’est une société de langue française et de culture originale, la culture québécoise.

En première analyse, on pourrait penser que nous sommes tous fils et filles d’immigrants, car nous venons tous d’autres continents. Toutefois, la réalité au fondement de l’identité du peuple québécois comporte une nuance capitale : les Québécois qu’on dit de souche n’ont pas été des immigrants. Les colons de la Nouvelle France n’émigraient pas, au sens strict, puisqu’ils restaient sujets de la royauté française. Notre situation a changé en raison de la Conquête. Le peuple québécois est littéralement né ici. La différence qui avait commencé à se former sous le régime français s’est consolidée pour donner une nation distincte de la France. Comme dit Jacques Ferron, « nous sommes nés sous la botte du conquérant ». Les immigrants qui sont venus ici depuis le régime anglais sont réellement des immigrants : ils ont changé de pays ! Pour les de souche, c’est un régime qui a liquidé leur appartenance première. Un Italo-Québécois peut toujours se dire qu’il peut retourner dans son pays. Ce n’est pas le cas des de souche, car nous ne sommes pas des Français !

C’est le devoir civilisateur de nos élus municipaux d’expliquer cette réalité aux nouveaux venus et de la leur faire apprécier pour qu’ils s’intègrent avec facilité. Pas de l’oblitérer en choisissant d’omettre les mots canadiens-français et québécois dans leur portrait de notre démographie municipale.

La diversité des langues

Comme le disent à la fois la Bible et le Coran, à vouloir s’élever trop haut pour défier Dieu par orgueil, une communauté unie peut se désagréger rapidement et perdre sa langue commune. Et, j’ajouterais que lorsqu’on ne peut pas tous se comprendre, il arrive malheureusement que ce soit, au bout du compte, le seul langage de l’argent qui définit les rapports entre nous. Une langue que maîtrise par ailleurs parfaitement notre communauté affairiste.

Le Canada a deux langues officielles et le Québec n’en a qu’une, le français. Comme on le sait tous, le français perd du terrain, mais il demeure la seule langue qui peut nous unir à Brossard-en-Québec. De l’infâme rapport de Lord Durham en passant par les spoliations et les déportations, la crise de Saint-Léonard, le FLQ, les chicanes constitutionnelles, la nuit des longs couteaux jusqu’à la reconnaissance de la nature distincte de la société québécoise par le Parlement canadien et au récent renforcement de la loi 101, tous ces événements font partie de l’histoire, par moments tendue, du Canada et du Québec. Pas certain du tout que quelqu’un prenne la peine de la raconter objectivement aux nouveaux arrivants qui verraient probablement leur société d’accueil avec d’autres yeux. Aider les nouveaux arrivants à trouver et à faire leur place dans la continuité du projet de société accueillante québécoise se doit d’être la voie civilisatrice que prônent et mettent en œuvre nos élus.

Malheureusement, Brossard s’anglicise rapidement. Beaucoup de nouveaux arrivants préfèrent l’anglais, une langue qu’ils parlent souvent déjà au moins un peu; l’affichage commercial devient aussi de plus en plus anglais. Je ne les blâme pas, quand j’étais jeune, mon père m’a dit que si je voulais une bonne job dans la vie, je devais apprendre l’anglais… Je l’ai fait. Le Quartier Solar a de plus en plus l’air d’un Little Toronto. Saviez-vous qu’il y a quelques années, des groupes ont même formellement demandé à nos élus de faire de Brossard une ville bilingue? Too bad, c’est légalement impossible. Next subject, por favor.

Il ne faut évidemment pas devenir des ayatollahs de la langue et apprécier les efforts que les non-francophones ou non-francophiles doivent déployer pour apprendre le français. Comme tout le monde ici, j’ai des voisins chinois. Oubliez les grands-parents qui ne vont jamais parler une autre langue que le mandarin et leur dialecte régional; ma voisine qui parle mandarin, cantonais, le dialecte régional de ses parents, un anglais compréhensible et dit très bien merci en français n’a vraiment pas beaucoup d’occasions de pratiquer le peu de français qu’elle a appris en arrivant; sa petite-fille maintenant en deuxième année, elle, va bien parler français, en plus d’un paquet d’autres langues. Que vous aimiez ou pas les lois linguistiques québécoises, les magnifiques enfants de la loi 101 sont la clé de relations harmonieuses dans les années à venir, surtout à Brossard.

Même si les lois linguistiques relèvent de Québec, notre ville doit, dès aujourd’hui, se préparer à l’imminent basculement linguistique qui s’en vient à très grands pas. Comment nos élus feront-ils vivre la langue officielle et commune du Québec quand ceux dont c’est la langue maternelle ou seconde seront moins nombreux que ceux qui vont préférer utiliser l’anglais? Quel est le plan de nos élus et aspirants élus pour empêcher la babélisation de Brossard?

Puissance de l’effort collectif

C’est donc à nous tous, comme concitoyens, comme voisins, de prendre le taureau par les cornes en exigeant de nos élus de réelles mesures, pas seulement de belles paroles creuses et lénifiantes ni des tokens ou empty gestures comme on dit en anglais. Comme citoyens, nous devons aussi faire notre part. Laisser aller nos identités historiques pour en forger une nouvelle n’est pas une tâche aisée et ça prend plus d’une génération. Il nous faut reconnaitre nos valeurs et nos rêves communs, et poser chaque jour des petits gestes qui feront une différence. Qui sait, Brossard pourrait être un nouvel Eden si on s’y met tous? Je suis prêt. Et vous? Une seule condition, il faut se parler franchement, pas jouer les politiciens.

Je ne sais pas si les divers partis et candidats aux prochaines élections vont vouloir parler de leur vision et de leurs plans à cet effet, mais questionnez-les. J’ai bien lu le plan stratégique du parti Brossard Ensemble et son axe multiculturel et n’y vois rien d’autre que des paroles creuses qui utilisent tous les bons mots, mais qui entretiennent une division sociale, en cette année électorale…

* * *

Je poserais bien la question à notre mairesse, Doreen Assad, mais j’ai des doutes d’avoir une réponse satisfaisante lorsque je consulte les publications sur sa page Facebook de mairesse. Aucune mention de la Journée nationale des Patriotes, événement pourtant déterminant dans l’histoire du Canada tout entier et jour férié de surcroît, ni pour souligner le décès tout récent du musicien québécois probablement le plus aimé de ma génération, Serge Fiori du groupe Harmonium alors qu’elle célèbre sourire aux lèvres la Journée nationale du shawarma (c’est bon, mais quand même), le Lapu-Lapu (?), la fête de l’indépendance de la Grèce (de quessé?), le festival Sankranthi (?), etc. Ce n’est pas vraiment ce que j’appelle donner l’exemple pour renforcer l’identité commune. Ça accentue plutôt des différences issues du passé. Je suis très heureux que les Grecs d’ici célèbrent l’indépendance du pays que leurs grands-parents ont quitté pour venir vivre au Canada, mais ce n’est pas à des élues payées par mes taxes de profiter de divers événements propres à certains groupes pour développer leurs bases électorales. Vous n’aimez pas Harmonium, Madame Assad? C’est votre droit. Moi beaucoup. J’avais les larmes aux yeux en écoutant l’hommage national qui a été rendu à Serge Fiori. J’étais à la fois triste de le voir partir et heureux de ré-écouter son œuvre si belle et qui n’a pas pris une seule ride, même après 50 ans. C’est ça de la culture. Mais, on dirait bien qu’elle n’a pas le droit de vivre à Brossard.

* * *

De mon côté, je vais rapidement aller secouer mon arbre généalogique. Voyez-vous, quand j’étais ti-gars, mon père nous emmenait chaque année voir le grand feu traditionnel de la St-Jean au parc Jeanne-Mance au pied du mont Royal, tandis que ma mère nous emmenait voir le défilé de la St-Patrick sur le boulevard Dorchester en face du carré Dominion. Avec un père québécois, une mère franco-ontarienne, une arrière-grand-mère O’Sullivan et une arrière-arrière-grand-mère McCormak, je commence à éprouver un vertige identitaire en contemplant le multiculturalisme à la sauce Brossard. Suis-je assez multiculturel pour vivre ici?

Qui sait, peut-être qu’en 2035, le festin culturel de Brossard sera une occasion pour la majorité multiculturelle de découvrir les plats typiques du Canada français et du Canada anglais, car ce sera nous la minorité visible… Au menu, œufs-bacon tomato on the side, fèves au lard, galette de sarrasin, Shepherd pie, Irish stew, poutine et tourtières. Sans oublier le spag du mardi soir que nous avons intégré avec plaisir dans nos habitudes.

Joyeux Festin multiculturel 2025 aux 37 % qui en font officiellement partie !


* Résident de Brossard, l’auteur publie un blogue : https://monsieurbrossard.wordpress.com

1 Tour de Babel. (2025, 31 juillet). Dans Wikipédia. Repéré le 21 août 2017 à https://w.wiki/F6Kj.

2 Ibid.

Récemment publié

⚡ Cached with atec Page Cache