C’est l’interculturalisme qui pose problème !

Réplique à Gérard Bouchard concernant son article dans Le Devoir, intitulé «Un problème à l’horizon» du samedi 4 mai 2024.

Réplique à Gérard Bouchard concernant son article dans Le Devoir, intitulé « Un problème à l’horizon » du samedi 4 mai 2024.

J’ai beaucoup de respect pour le scientifique que vous êtes et j’ai donc lu avec intérêt ce que vous appelez votre « dernier effort » d’écriture concernant un modèle que vous chérissez depuis des années : l’interculturalisme.

Je refuse que le « scénario » d’intolérance et de racisme que vous évoquez « dont des morceaux » seraient « maintenant en place chez nous » se réalise. « J’imagine », comme vous, « que nous ne sommes pas assez bêtes pour ça ; en plus, je me plais », moi aussi, « à penser que notre société n’est pas aussi rude. Alors, quoi ? », comme vous dites.

Votre proposition est donc l’interculturalisme. Je vous soumets que ce n’est pas le bon remède pour soulager vos craintes. En effet, vos efforts pour faire avancer ce concept sont demeurés vains pour des raisons qui m’apparaissent évidentes et qui ont été exposées éloquemment par le professeur Guillaume Rousseau de l’Université de Sherbrooke au colloque de l’Association des Québécois unis contre le racialisme (AQUR) les 27 et 28 avril dernier.

D’entrée de jeu, je ne crois pas vous surprendre en vous disant que je ne suis pas le seul à considérer votre modèle comme étant extrêmement difficile à différencier de son frère presque jumeau, le multiculturalisme.

Si votre modèle est proposé comme étant une alternative, ou « l’équivalent » comme vous l’écrivez, au multiculturalisme, je suis d’avis qu’il ne peut pas être viable. En effet, l’interculturalisme n’est pas une approche si différente du multiculturalisme et ne peut donc constituer un projet d’émancipation nationale. Voici pourquoi.

Premièrement, l’interculturalisme ne réfère d’aucune façon à une culture commune, mais plutôt à des rapports entre cultures, sauf pour la langue française qui est privilégiée.

Deuxièmement, la mixité dans les institutions, qui favorise l’intégration et le vivre ensemble (scolaires par exemple), est peu présente dans votre modèle et l’intégration des nouveaux arrivants à la société d’accueil est définie par une adaptation qui est réciproque et symétrique. Donc, qui ne requiert aucun effort additionnel de la part des nouveaux arrivants.

Troisièmement, votre modèle repose sur une prémisse qui est anti-universaliste, puisque les Québécois d’origine autre que canadienne-française ne peuvent pas s’approprier la culture québécoise comme les autres (Bouchard, 2012).

Il est important de noter que l’interculturalisme n’a été la position officielle que d’un seul parti politique, soit celle du gouvernement libéral Couillard. Le Parti québécois, pour sa part, et jusqu’à nouvel ordre, parle de concordance culturelle, alors que la Coalition avenir Québec mise sur ce qu’elle nomme la « culture comme liant ». Québec solidaire, quant à lui, reste dans la mouvance du multiculturalisme, surtout depuis sa volte-face concernant la laïcité, peu après celle de votre collègue Charles Taylor. Le Bloc québécois, lui, a récemment opté pour le concept de convergence ou d’intégration culturelle.

Il s’agit là d’une approche qui permet une vraie émancipation nationale et un meilleur vivre ensemble, puisque beaucoup plus adaptée à la société distincte qu’est le Québec. Elle est aussi véritablement inclusive grâce à la participation des nouveaux arrivants à l’enrichissement de la culture québécoise.

Nous sommes d’accord avec le professeur Rousseau, lorsqu’il évoque qu’un lien consubstantiel doit exister entre la langue française et la culture québécoise, ce qui est nié par l’interculturalisme et bien évidemment par le multiculturalisme canadien. Il est aussi impératif de préserver le statut majoritaire de la culture québécoise et l’assimilation (volontaire) des minorités ethniques par leur appropriation identitaire de notre langue et de notre culture, ce qui est aussi nié par votre modèle, sauf en ce qui concerne l’appropriation de l’identité civique.

La convergence, ou l’intégration culturelle, ferait en sorte que la culture québécoise d’expression française constituerait la culture commune et serait le foyer de convergence des traditions culturelles des minorités ethniques présentes et à venir. La culture québécoise s’enrichissant ainsi d’apports provenant de ces traditions, mais de façon asymétrique, contrairement à votre modèle.

Bref, la convergence, ou l’intégration culturelle, est rassembleuse et ouverte, alors que l’interculturalisme est ghettoïsant culturellement, tout comme le multiculturalisme d’ailleurs.

En effet, l’intégration culturelle insiste moins sur les races et les religions, mais plus sur la culture commune francophone qui s’enrichit des contributions des nouveaux arrivants dans nos collèges, nos universités, nos hôpitaux, notre cuisine, notre littérature, notre cinéma, etc. C’est un modèle qui mise sur ce qui est commun aux Québécois plus que sur leurs individualités. Comme le suggère le professeur Rousseau, l’adoption du concept d’intégration culturelle dans une loi votée au Québec pourrait montrer aux Québécois, y compris à ceux appartenant à des minorités ethniques, et pourquoi pas au monde entier, ce qu’est le vrai visage du nationalisme québécois : celui d’un humanisme et d’un universalisme culturels.

Entre l’assimilation lente et brutale et la conservation d’originalités encloses dans les murailles des ségrégations, il est une autre voie praticable : celle des échanges au sein d’une culture québécoise.

Ministre d’État au Développement culturel, La politique québécoise du développement culturel, Éditeur officiel du Québec, 1978, p. 79.

* Avocat

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