Éditorial – Seul aux marches de l’Empire

La mondialisation heureuse a vécu. Comme c’est presque toujours le cas avec les utopies, les zélotes nous ont menés bien loin des vertueuses contrées. Le monde se crispe. Comme des plaques tectoniques en mouvement précipité produisent souvent des tremblements de terre, les événements d’Ukraine, le vertige de Taiwan, l’abime qui menace à Gaza et la montée des régimes autoritaires donnent un contexte et une saveur particulière à l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Son usage et sa pratique effrénés du chaos, sa brutalité brandie comme une vertu civique, laissent présager des jours tumultueux. Le désordre qu’il a entrepris de cultiver masque mal cependant l’ordre qu’il veut imposer.

L’impérialisme américain vient de réapparaître de façon spectaculaire dans les représentations du monde. La guerre froide revient avec une évidence de plus en plus difficile à maquiller. Ce que d’aucuns qualifiaient hier encore d’accroissement des tensions internationales a pris soudainement l’allure d’un euphémisme. Les blocs sont en formation et les vecteurs qu’emprunteront leurs mouvements sont encore bien difficiles à prévoir, ce qui n’est pas sans accroître les appréhensions. L’Histoire campe à nouveau du côté du Tragique.

Il faudra aux démocraties un effort immense, une mobilisation sans précédent pour s’outiller devant ce qui se déploie à vitesse vertigineuse. Le délabrement moral, les conduites velléitaires et l’indifférence devant le décrochage civique ne sont plus soutenables. Et encore moins réductibles aux seules figures rhétoriques des débats sur le progressisme. La cohésion requise ne sera pas facile à recréer dans les nations fracturées par le narcissisme et le nihilisme marchand. L’adversité pourrait cependant avoir des effets stimulants, voire bénéfiques. Cela reste à voir. Les nations sont désormais mises à l’épreuve de l’Histoire. Et à plus forte raison les plus petites, les plus fragiles dont les marges de manœuvre sont aussi étroites que leurs moyens sont limités.

Ce sera – c’est déjà – le cas pour le Québec, nation inachevée, nation incertaine. On a commencé d’entrevoir l’ampleur de la tâche qui nous attend avec le psychodrame qu’a déclenché le « débat » sur l’annexion du Canada. Trump cachait mal son plaisir jubilatoire devant la réaction paniquée d’un Canada incapable d’un discours de riposte et d’une posture politique ferme et cohérente. Il a tout simplement pris au mot l’élite canadian et le candide Trudeau qui pensaient naviguer dans le monde en se drapant dans une supériorité morale de pacotille. Trump a remis le Canada devant les conséquences de sa posture : le Canada n’a pas d’identité nationale. Il n’a rien dit d’autre en laissant entendre que si tel est le cas, il ne perdrait rien à accepter l’« honneur » de se joindre à la Grande République. De « meilleur pays du monde » à cinquante-et-unième État, la distance n’est pas très grande. Celle d’un bon deal.

Il y avait quelque chose d’hilarant à voir tout à coup les commentateux serrer les rangs derrière les appels à l’affirmation identitaire. Tout à coup, les carriéristes qui, hier encore, cassaient du séparatiste en ridiculisant les vertus de l’indépendance se découvrent une mission d’union sacrée. La députation québécoise fédéraliste va jouer plus que jamais les idiots utiles en se réclamant d’une fierté pour un pays qui ne s’est construit que sur la négation de ce que nous sommes. Ces sous-traitants captifs de leur propre reniement se mettent avec zèle au service d’un régime dans lequel le Québec ne sert que de monnaie d’échange. Les voilà encore à jouer les pragmatiques et à tenter de se définir un rôle dans un jeu de dupes. Et en prime les bonimenteurs font des phrases pour se désoler de voir les meilleurs sous-fifres obligés de renoncer au rôle de figurants dans la course à la chefferie libérale… C’est dire à quel point les apparences mêmes ne sont plus tenables.

Le Canada ne sera pas reconfiguré par le messianisme multiculturel, mais bien par des faiseux de compromis qui vont négocier les modalités d’une vassalisation encore plus grande de cet État inutile à rien d’autre qu’à fournir un vote de plus aux Américains à l’ONU et à l’OTAN. Le Québec ne tiendra qu’un rôle de figurant muet dans ce qui se discutera entre Ottawa et Washington. François Legault n’aura d’espace que pour les séances paroissiales, mais cela ne l’empêche déjà pas de se porter volontaire pour relayer aux Québécois les arguments du compromis que le Canada leur servira pour leur faire avaliser les choix canadian.

Dans le resserrement de la conjoncture politique en cours, le Québec se retrouve bel et bien seul à faire valoir ses intérêts qui ne sont acceptables qu’à la condition d’être solubles dans les positions canadian. Il faudra une cohésion à toute épreuve et une vision claire de nos intérêts nationaux pour trouver un espace vital dans la dynamique continentale qui s’enclenche. Il faut une dose massive de renoncement et d’aveuglement volontaire pour s’imaginer que la meilleure façon d’y parvenir consiste à se ranger derrière le régime conçu pour empêcher toute expression et toute poursuite conséquente de notre intérêt national. Nulle part et pour personne la minorisation ne constitue une voie d’émancipation.

Le Canada qui nous demande de faire unité derrière sa riposte tarifaire et qui souhaite nous voir consentir à ses approches stratégiques est celui-là même qui a déployé contre le Québec tous les moyens qu’il craint de voir se déployer contre lui. La dignité nous interdit de lui témoigner la moindre empathie. Nos intérêts nous dictent de penser par nous-mêmes et de lui refuser notre confiance. Nous n’avons rien à faire de ses angoisses identitaires. Nous avons tout à craindre de ce qu’il est prêt à faire pour sauver l’Ontario et pour maintenir la vocation pétrolière de l’Alberta. Puisque le cadre de négociation reste canadian, c’est-à-dire qu’il nous oblitère, c’est d’abord la circonspection qui doit inspirer les acteurs québécois. Ni résignation ni candeur, il faut un esprit de braconnier pour agir dans pareil cadre imposé. Il faudra savoir jouer de ses contradictions. Le Canada reste plus que jamais le Canada. Nous n’avons aucune raison de croire à sa bonne foi et à ses dispositions à respecter nos choix et nos intérêts. C’est une affaire de régime, une affaire qui restera brutale à écouter l’aspirant Poilièvre qui promet déjà de nous imposer pipelines, gaz naturel liquéfié et tout ce qui vient avec ce que le Canada est prêt à faire pour rester un pétro-État.

On voit mal la CAQ en posture de résister dès lors que le gouvernement Legault se maintient en inconditionnel du Canada. Le Québec provincial n’a rien à opposer pour se donner un rapport de force. Les caquistes n’ont aucune idée de ce qu’est l’intérêt national. Le monde de boutiquier dans lequel ils évoluent les condamne à se complaire dans les lieux communs sur les « intérêts du Québec » qu’ils réduisent à la balance commerciale. Leur vision de la province leur interdit de penser la doctrine d’État qui est pourtant essentielle pour donner au Québec une posture de négociation avec le reste du Canada et une base solide pour évaluer la portée et la pertinence des alliances à conclure pour ne pas être à la merci du jeu de dupes canadian. Le PQ a du pain sur la planche pour réunir les conditions et les solidarités requises pour qu’apparaissent les contours du programme de travail que la conjoncture continentale nous impose. Une telle mobilisation ne se peut déployer que sur une vision renouvelée de la question nationale et des moyens de la résoudre.

Ceux-là qui pensent que l’indépendance nous rendrait plus vulnérables et nous isolerait davantage sifflent dans un cimetière. Le Québec dans le Canada est plus seul que jamais aux marches de l’Empire.

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