Éditorial – Un train pour nulle part

Le monde est sombre. Son ordre est chaque jour plus incertain. Au moment d’écrire ces lignes, la direction que prendra le conflit du Golfe est plus floue que jamais. La conduite erratique et décousue de la présidence américaine – stratégie de propagande autant que révélation tragique de l’incompétence et d’une grossièreté sans nom – force tous les États à de constantes révisions. L’OTAN ne veut pas se laisser aspirer dans la tourmente, les puissances européennes ont du mal à s’assumer, la Chine et la Russie portent une ombre de plus en plus mortifère sur l’Ukraine et Taïwan. Les logiques impériales sont en reconfiguration.

Ballottées dans les grandes manœuvres auxquelles elles assistent sans influence réelle sur le cours des choses, néanmoins frappées de plein fouet par les conséquences économiques et les secousses provoquées par la nouvelle géopolitique de l’énergie qui pointe, les petites nations sont confrontées à d’immenses défis. Elles ont à trouver les moyens de composer avec un ordre dont seules les failles peuvent leur laisser apercevoir des voies de passage vers un avenir un tant soit peu compatible avec ce qu’elles sont et peuvent espérer devenir. C’est dire qu’elles doivent, avec la plus extrême rigueur, savoir lire la conjoncture internationale pour pratiquer une politique du possible.

C’est une exigence immense et cruelle pour le Québec, encarcané dans les choix d’un Canada qui, depuis toujours et plus solidement que jamais, dresse un mur entre lui et le monde. La politique internationale du gouvernement Carney est loin d’être un phare pour éclairer l’avenir de notre nation. L’enthousiasme avec lequel il s’est donné pour vocation de se définir par une adhésion sans retenue à une stratégie de construction d’un complexe militaro-industriel n’est rien de moins que délétère pour le Québec. L’économicisme candide qui a fait avaler cette couleuvre aux inconditionnels québécois du fédéralisme et à de trop nombreux pans de l’élite économique est une preuve de plus du renoncement à comprendre et à défendre notre intérêt national. Il y avait quelque chose d’affligeant à voir François Legault applaudir à la perspective de voir arriver des « jobs à 50 $ de l’heure » et s’imaginer que c’est à la remorque d’une politique de défense sur laquelle le Québec n’a aucun contrôle que passera notre réponse aux enjeux soulevés par la conjoncture. Une pensée de subalterne, c’est tout ce que la province autorise.

Laissons le Canada se conter des histoires à s’imaginer que c’est une avenue qui l’éloignera de la vassalisation dans laquelle le tiennent les États-Unis. Les industries de la défense sont l’apanage de grandes multinationales qui entretiennent des relations incestueuses avec les grandes puissances. Il faut être d’une ignorance abyssale pour s’imaginer que l’économie québécoise puisse se tailler là une voie propre. Il y aura certainement quelques contrats, mais la logique de développement d’une économie de PME nous impose d’autres choix que le seul espoir de grappiller des occasions de sous-traitance. C’est cette ignorance au service d’une adhésion inconditionnelle à l’ordre canadian qui fournit cependant à Ottawa les moyens de profiter de la crise pour accentuer sa centralisation, sa logique unitaire.

Les appels à l’unité et à la défense de la souveraineté constituent une formidable manœuvre d’opportunisme politique, il faut le reconnaître. Les élites politiques et économiques ont su très rapidement instrumentaliser la politique de Trump pour s’en faire non seulement un épouvantail électoral, mais encore et surtout une occasion de se doter d’un formidable arsenal de mesures de renforcement de l’emprise du gouvernement central sur les provinces. Le banquier Carney s’active à donner au Canada une nouvelle National Policy. Avec C-5, il s’est donné les moyens de passer outre les pouvoirs du Québec ; avec Marinvest, il reprend l’utopie gazière qui, vue d’Ottawa, unifierait encore davantage l’économie du Canada : One country, one economy! Il a pu le faire sans trouver sur son chemin de véritable résistance de la part du gouvernement du Québec, et encore moins de la part de son élite économique.

Le manège se reproduit avec l’agrandissement du Port de Montréal à Contrecœur, dont le brasse-camarade à la présidence reste opaque et indéchiffrable. Et cela frise désormais la démission intellectuelle et politique avec le projet de TGV Alto, accueilli avec la candeur des esprits simples convaincus de se projeter du côté de la modernité et du progrès. Une patente à 100 milliards ! Une affaire qui s’ajoute au pipeline Trans Mountain (37 milliards), à l’explosion des coûts du projet Phénix et à l’obscène projet Cúram, un foutoir informatique qui, à 6,65 milliards, coûte déjà quatre fois ce qui était prévu et cause déjà des tracas pour des milliers de vieillards. Ottawa knows best! Il n’y a franchement pas de limites à la complaisance des inconditionnels. Et dire qu’ils vont encore nous bassiner avec la péréquation et l’état des finances de la province de Québec qui ne pourrait vivre sans la magnanimité du régime.

La médiocrité fédérale n’a d’égale que la prétention canadian à la supériorité morale. Et voilà qu’on nous rapatrie Stéphane Dion pour nous sermonner. Pour nous vanter les mérites des basses œuvres auxquelles il s’est prêté pour supposément nous protéger de nous-mêmes. Et nous payons de notre dignité au moins autant que de nos impôts pour un ordre des choses qui instrumentalise l’hypocrisie pour mieux parasiter nos ressources, les dévoyer dans des formules qui ne servent qu’aux stipendiés.

C’est un État qui n’hésite jamais à piétiner sans vergogne les vertus dont il se réclame dès lors qu’il s’agit de frelater son bilinguisme de façade, de jouer du français comme d’un hochet pour ne pas avoir l’air d’être américain à la face du monde, même si personne chez lui n’est dupe. Personne sauf cette frange de Québécois « fragiles aux promesses d’élections » (Claude Gauthier) et prêts à suivre une élite velléitaire – et souvent vénale – toujours prompte à donner une autre chance, à banaliser les rebuffades. À tout traiter sur le mode anecdotique pour refuser d’entrer dans l’Histoire. À confondre la tolérance et la démission. Tant que nous serons consentants à tolérer l’imposture, il nous sera impossible de trouver notre place dans le monde. Parce qu’incapables de lire la nôtre chez nous, notre politique restera celle des scénarios inaboutis où ne nous sont attribués que de fugaces rôles de figurants.

Le Québec n’a franchement pas besoin de ce TGV fantasmé, d’un autre mirage pour renchausser une élite technocratique qui s’engraisse à même les fonds publics et qui fait garnir les comptes des banques de Bay Street. Ce sont des milliards de nos impôts qui vont être engloutis dans une aventure qui a toutes les chances de rester inachevée, ne laissant dans le paysage qu’un tronçon de rêve compensatoire. Le Québec a d’autres priorités. Nous avons besoin d’un système intégré de transport collectif, un système qui donnera à tous ses habitants les moyens et les accès à toutes ses régions. Un système qui soutiendra sa structure de peuplement. Les milliards brûlés dans cette impasse, nous serions mieux avisés de les faire servir à la transformation de nos propres infrastructures, de les mettre au service de la vie que nous entendons mener ici plutôt qu’à celui d’un plan d’affaires étriqué. À nous donner un système de transport vraiment national.

Il faut éviter à la région martyre de Mirabel un autre scandale d’expropriation. Il faut préserver l’intégralité du territoire agricole, déjà menacé par les vendeurs de vent qui y sévissent avec l’appui du gouvernement plus provincial que jamais. Il faut cesser de se mutiler en se prosternant devant les fétiches du progrès défini par les autres. Le Québec mérite mieux que cette médiocrité canadian prétentieuse. Nous avons déjà donné dans l’utopie des chemins de fer. Nous sommes déjà dépossédés du contrôle sur l’ensemble des infrastructures portuaires et aéroportuaires. Nous avons à subir la médiocrité d’Air Canada, les manœuvres d’une élite cooptée qui joue de la politique maritime indifférente à la vie sur les berges du Saint-Laurent. Il faut en finir avec cette incapacité de se projeter dans un avenir qui nous appartienne.

Le Canada n’est pas compatible avec la promotion de notre intérêt national. Il n’offre même plus d’espace pour y glisser quelques morceaux de maîtrise d’œuvre. C’est une machine à soutenir la pensée d’assisté, à se ruiner pour des salaires fixés ailleurs et par d’autres. À nous déporter dans l’insignifiance et la régression minoritaire. À bien y penser, Alto s’avère un symbole puissant pour les partisans de notre dépendance. À grand renfort de manchettes ronflantes, les thuriféraires du régime courent derrière un train qui ne promet rien d’autre qu’une intégration toujours plus poussée pour bâtir une économie canadian unifiée. Un projet qui tente de faire d’un pays artificiellement intégré un État unitaire tenu par le commerce des ressources et le détournement des richesses de l’une de ses principales composantes territoriales et géostratégiques. Le projet Carney, c’est la vassalisation de l’économie québécoise.

Dans les bouleversements qu’imposent les mutations en cours de l’ordre international et de la géopolitique continentale, il faut voir ce qui nous dessine un destin, pas un enfermement. Le Québec a tout ce qu’il faut pour s’affranchir de la politique fossile, celle des énergies comme celle de la soumission. Nous avons mieux à faire pour participer à l’ordre du monde que de nous faire locataires des chimères d’un régime qui a consacré notre minorisation. Nous n’avons rien à gagner à le laisser nous enfermer dans sa logique pétrolifère qui sape d’ores et déjà nos objectifs environnementaux et détruit la compétitivité de notre économie avec un dollar dopé par le prix du baril de pétrole. Nous ne retirerons rien qui vaille de ce qu’il dit de nous, de ce qu’il prétend que nous sommes et, surtout, des alliances qu’il nous impose.

Notre avenir est du côté de la recherche d’un modèle de développement autocentré, reposant sur l’optimisation de notre formidable portefeuille de ressources renouvelables. Notre chemin est celui du dépassement. S’assumer collectivement, ce n’est pas d’abord se penser dans les risques, mais bien se projeter avec courage et confiance en soi. Le combat pour l’indépendance suppose d’abord l’arrachement de soi. Nous ne briserons les servitudes externes qu’en nous libérant d’abord des entraves intériorisées. Ce n’est pas chose facile et c’est ce qu’il faut attendre des politiciens qui nous la proposent : un appel au dépassement. Tout dans la vie provinciale et dans notre marginalité canadian nous impose une facilité factice, celle de la mollesse morale, de la démission collective. On ne le dit pas suffisamment fort : c’est à cette seule condition que nous pourrons dignement prétendre intégrer l’immigration. C’est aussi de cette manière que nous pourrons prendre place dans le monde et être traités et reconnus pour ce que nous sommes.

Les relations que nous avons à construire avec les autres nations ne sont pas celles de l’anglosphère et encore moins celles de l’ancien monde canado-pétrolifère actuellement en convulsion. Le futur que nous pouvons bâtir est celui que nous exprimons d’ores et déjà dans une vision du monde – une langue et une culture, une aspiration – que nous porterons nous-mêmes, sans traducteurs adoubés et autres collaborateurs accrédités pour éroder nos ambitions, dénaturer nos intérêts. Nous n’avons pas besoin de projets compensatoires menés par d’autres pour nous faire croire que nous y sommes pour quelque chose. Ce TGV est et restera un corps étranger, un projet défini pour que le Canada s’imagine participer de la grandeur et de la modernité.

Le projet Alto, tout compte fait, est une formidable métaphore de ce que nous fait vivre le Canada, de ce qu’il nous réserve en nous obligeant à payer de ce que nous sommes pour prendre un train pour nulle part.

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