Face à la minorisation et à la perte constante du poids politique des francophones dans la métropole au cours des vingt dernières années, le gouvernement du Québec n’a pas osé poser les gestes nécessaires pour renverser la tendance. Bien que de nombreuses solutions évoquées par le mouvement national permettraient incontestablement de renverser la vapeur (le contrôle exclusif de l’immigration par le gouvernement du Québec, une meilleure francisation de l’immigration, la loi 101 au cégep, le rétablissement d’un financement linguistique proportionnel dans le système universitaire, l’indépendance du Québec, etc.), ces solutions se situent hors des champs d’action propres à l’écosystème municipal montréalais. Ainsi, à l’approche des élections municipales de novembre 2025, il est plus que nécessaire de théoriser et de proposer des politiques adaptées aux champs de compétence de la ville afin de faire pression auprès des candidats aux divers postes d’élus.
Cesser d’abandonner Montréal à son sort
D’entrée de jeu, rappelons que les administrations montréalaises, de Denis Coderre, puis de Valérie Plante, ne se sont pas particulièrement montrées sensibles à la protection du français. Face à l’inaction prolongée et au désintérêt de la part du palier municipal à se saisir de cette question, plusieurs nationalistes se sont demandé s’il valait encore la peine d’investir le monde municipal montréalais pour renverser la vapeur en matière linguistique dans la métropole, certains allant jusqu’à avancer qu’il était impossible de changer la tendance. La frustration étant bien mauvaise conseillère, cet abandon de la réflexion linguistique dans les structures municipales a comme effet pervers de laisser le champ libre à ceux qui s’indiffèrent de la minorisation des francophones.
Historiquement, les indépendantistes ont commis l’erreur de ne pas investir suffisamment les paliers municipaux, si bien qu’en 1980 et 1995, une majorité de maires, y compris en régions, n’ont pas appuyé le camp du OUI. Il faut donc voir d’un bon œil l’arrivée de jeunes leaders sympathiques à l’idée d’indépendance dans la sphère municipale québécoise, puisque nombre de décideurs sont initialement socialisés à la politique dans cet environnement. Cette percée sera peut-être éventuellement porteuse d’une nouvelle conjoncture. Notre métropole sera assurément le plus dur champ de bataille lorsque s’entameront nos prochaines démarches d’accession à l’indépendance, ce qui justifie encore moins de laisser le champ libre à nos adversaires, pour qui la ville devient une chasse gardée permettant à certaines idéologies hostiles au nationalisme québécois de s’institutionnaliser.
À titre d’avant-goût de ce à quoi nous pourrons bientôt faire face, nous avons eu droit au cours de la dernière campagne municipale aux pathétiques complaintes de Balarama Holness qui tenta de normaliser publiquement l’idée d’outrepasser le gouvernement du Québec afin d’accroître les pouvoirs de la métropole, ce qui aurait eu pour effet de marginaliser les francophones dans les prises de décisions. Ce genre de propos illustrent à eux seuls l’échec de toute notre stratégie sur le plan municipal. Un tel discours n’aurait jamais pu sortir des marges si nous avions pris au sérieux la consolidation d’une convergence d’intérêts entre le gouvernement fédéral et le palier municipal montréalais. Nous payons aujourd’hui le prix de notre retrait de la sphère municipale, et ce, en plus, à une période où ce palier de gouvernement sera notamment amené à accroître ses responsabilités quant à l’intégration des nouveaux arrivants.
Les responsabilités propres à la Ville de Montréal en matière linguistique
Contrairement à une idée reçue, les villes peuvent jouer un rôle névralgique dans les comportements linguistiques de la population. Une majorité de nouveaux arrivants en transition vers l’obtention de leur citoyenneté fréquentent les services de proximité offerts par la ville. Les services de première ligne offerts aux personnes immigrantes relèvent des organismes implantés dans les quartiers, y compris en ce qui concerne l’apprentissage de la langue et la socialisation à la culture québécoise. C’est ce que rappelait un récent essai de Maxime Pedneau-Jobin, Libérer les villes, qui avance que les municipalités sont amenées à jouer un rôle de concertation et que la réussite de l’intégration des nouveaux arrivants dépend énormément du leadership joué par les villes sur le terrain. Les structures municipales sont les premières à partir desquelles les nouveaux arrivants participent à une vie nationale commune. Pour l’ancien maire de Gatineau, comme les municipalités sont les premiers diffuseurs de la culture à travers le réseau des bibliothèques, les festivals, les loisirs, la toponymie, etc., elles sont les mieux placées pour permettre aux immigrants de s’intégrer et de s’épanouir en français. Son essai insiste sur le fait que de nombreuses villes voisines de Montréal se sont dotées de plans d’action en accueil de l’immigration (Repentigny, Terrebonne, Mascouche, Saint-Jean-sur-Richelieu). Dans les endroits qui reçoivent le plus d’immigration comme Montréal et Laval, cette volonté d’intégration doit s’accompagner de mesures structurantes pour favoriser l’intégration en langue française.
Dans un contexte où les villes sont amenées à jouer un rôle croissant dans l’intégration des personnes immigrantes, la Charte de la Ville de Montréal et la Charte montréalaise des droits et responsabilités lui rappellent qu’elle a un rôle dans le rayonnement de la culture québécoise et pour favoriser l’intégration de l’immigration dans sa langue officielle et celle du Québec. Le cadre législatif québécois et le cadre réglementaire dont la Ville de Montréal s’est dotée lui imposent un devoir d’exemplarité et de promotion de la langue française sur son territoire. Cette responsabilité n’incombe pas uniquement au gouvernement du Québec, contrairement au discours souvent propagé par les élus montréalais. En premier lieu, l’article 1 de la Charte de la ville de Montréal affirme que « Montréal est une ville de langue française ». Le préambule de cette même loi constitutive, qui donne par ailleurs à Montréal son existence juridique, en consacre le statut de métropole en soulignant « le rôle particulier qui lui échoit, à cet égard, sur le plan national et sur la scène internationale pour l’ensemble de la collectivité québécoise ». Qui plus est, l’article 12.2 de l’Annexe C de la Charte de la ville de Montréal prescrit en toutes lettres, au sujet de la francisation de l’immigration, que « […] la ville contribue, par son offre de service d’accompagnement des personnes immigrantes sur son territoire, à leur pleine participation, en français, à la vie collective de la métropole ainsi qu’à la consolidation de relations interculturelles harmonieuses ». De même, l’article 9 de la Charte montréalaise des droits et responsabilités énonce que « La culture est au cœur de l’identité, de l’histoire et de la cohésion sociale de Montréal. Elle est un moteur essentiel de son développement et de son dynamisme ».
Ces exemples de dispositions attestent d’une responsabilité de la Ville dans le devoir d’exemplarité pour la métropole de participer activement à la préservation ainsi qu’au rayonnement du français et de la culture québécoise comme phare d’inclusion et de convergence. Les éléments évoqués ne sont pas que symboliques et donnent une responsabilité à Montréal qui touche l’ensemble de la société québécoise. Elles prouvent que briser le cercle vicieux de l’usage de l’anglais au travail et dans l’espace public montréalais n’est pas du ressort exclusif du gouvernement du Québec, mais également de la Ville de Montréal. Ainsi, il est impératif d’élaborer des mesures dans ses champs de responsabilité afin d’affirmer institutionnellement le caractère francophone de Montréal et de combattre sur son terrain la croyance selon laquelle elle est une ville bilingue.
Le rôle récent des groupes citoyens
La culture politique de la société québécoise n’a pas favorisé la naissance d’un système de partis intégrés comme en Europe, ce qui aurait pu permettre de raffermir la synergie entre les partis indépendantistes des différents paliers. C’est une des raisons qui explique les difficultés d’action puisque les forces politiques se coalisent en dehors de la question nationale au municipal. Si on souhaite que la Ville de Montréal agisse en matière linguistique, une des solutions réside dans la création de groupes de pression politique nationalistes élaborant un discours transpartisan sur les responsabilités propres aux champs de compétence et aux responsabilités de la Ville en matière linguistique afin qu’il pénètre directement son écosystème.
À cet effet, un exemple récent peut servir d’inspiration. À l’automne 2020, un groupe de jeunes Montréalais ayant à cœur la valorisation du français dans la métropole nommé Accent Montréal s’est mobilisé et recueilli près de 19 000 signatures en faveur de la création d’un tel Conseil montréalais de la langue française. Cette démarche a mené, en avril 2021, à un plan d’action en 24 points pour la valorisation du français, annoncé par la Ville. Après plusieurs mois de pression au Conseil de ville et dans l’espace public, l’opposition officielle a déposé en juin 2021 une motion pour la création d’un Conseil montréalais de la langue française, alors adoptée à l’unanimité. Cette victoire témoigne de la force de frappe que peut encore avoir un mouvement citoyen pour le français à Montréal. Par la suite, Louise Harel fut nommée comme responsable du suivi du plan de valorisation de la langue et une commissaire à la langue française fut embauchée à l’automne 2021. Entre 2021 et 2024, un temps précieux a été perdu sans que des actions concrètes de l’administration n’aient mené à la mise sur pied du Conseil de la langue française. Une telle mesure se voulait pourtant complémentaire au comité dirigé par Louise Harel selon ce qui était affirmé par Dominique Ollivier, responsable du dossier de la langue à l’époque au Comité exécutif de la Ville de Montréal. Depuis, la mairesse Plante a accumulé plusieurs bévues, à commencer par la défense des universités anglophones à la suite de l’annonce du gouvernement du Québec d’augmenter les frais de scolarité pour les étudiants étrangers.
Cette régression démontre encore une fois très bien comment le travail auprès de l’administration ne doit pas être que ponctuel, mais constant, afin d’en faire un enjeu électoral central associé à un coût électoral. De plus, l’expérience et les stratégies d’Accent Montréal ayant mené à nos seules possibilités de gain au cours des dernières années, n’y a-t-il pas matière à continuer de nous en inspirer? Il faudra d’abord continuer de mettre de la pression sur l’administration qui succèdera à celle de Valérie Plante, afin que cette promesse soit non seulement respectée, mais qu’elle serve d’assise à une stratégie pour aller beaucoup plus loin.
Le rapport Harel de l’automne 2025
Avec le dépôt du Rapport de recommandations sur la langue française du Comité sur la langue française de la Ville, présidé par Louise Harel, un nouveau pas pourrait être franchi. La mairesse Plante a l’occasion unique de poser des gestes rassembleurs et durables dans les champs de compétence de la Ville pour faire, avant la fin de son mandat, de Montréal, la véritable « Métropole francophone des Amériques », comme le prétend son nouveau slogan. La volonté du rapport du Comité sur la langue française de s’insérer dans la Francophonie internationale afin de permettre le rayonnement économique et culturel de Montréal, de considérer notre langue comme un dossier transversal afin d’établir des partenariats avec la société civile et de remettre à l’avant-plan non pas une « culture montréalaise » (expression désormais consacrée pour nier toute référence intégratrice à la nation québécoise), mais bien la culture nationale, sont des propositions salutaires.
Parmi les recommandations phares du rapport, soulignons l’excellente idée de la création d’un Bureau de la langue française et de la francophonie, qui serait doté des mêmes pouvoirs et ressources que le Bureau de la commissaire à la lutte au racisme et aux discriminations systémiques. On peut d’ailleurs se demander pourquoi ce n’était déjà pas le cas. Ce poste est pourtant crucial pour le suivi des dispositions de la loi 96 et pour s’assurer que les élus montréalais hostiles au fait français respectent l’unilinguisme et la primauté du français dans les arrondissements comme le stipule la Charte de la langue française. Le rapport propose également de modifier le plan stratégique de la Ville, Montréal 2030, afin de faire de la défense et la promotion du français comme langue commune une priorité. Il invite également à financer davantage les festivités de la Fête nationale et à utiliser les infrastructures culturelles de la Ville, comme les bibliothèques et les Maisons de la culture, afin de faciliter l’intégration des nouveaux arrivants en français à la société québécoise. Enfin, mesure centrale, le rapport propose de signer une entente-cadre avec le ministère de la Langue française afin d’obtenir des sommes pour financer des projets liés à la francisation sur son territoire.
D’autres propositions pour aller beaucoup plus loin
Le grand absent des discussions actuelles est le Conseil montréalais de la langue française. Tout en saluant les mesures du comité Harel, il est impérieux de rappeler que cet engagement de créer un organe consultatif composé de citoyens doit être traduit en action. Un Conseil montréalais de la langue française viendrait compléter les recommandations faites par le comité Harel, notamment celle concernant l’établissement d’un Bureau de la langue française et de la francophonie, davantage axé sur l’administration. Un Conseil assurerait une concertation permanente des acteurs, le dépôt de propositions annuelles pour suivre l’évolution de l’état du français, l’élargissement du champ de réflexion sur la langue dans les différentes compétences de la Ville et la réalisation d’études ciblées pour avoir une meilleure idée des dynamiques linguistiques en contexte montréalais. En ce sens, le conseil s’avère essentiel pour assurer une participation et une discussion citoyenne de qualité adaptée à Montréal. Il faudra qu’elle soit dotée d’un mandat clair et fort pour éviter que sa mission ne se dilue au fil du temps.
La création d’un Conseil montréalais de la langue française n’a donc rien de cosmétique. Tout comme le Conseil des Montréalaises, le Conseil des jeunes ou le Conseil interculturel, un Conseil de la langue française permettrait d’éclairer l’administration à l’aide d’études, d’avis et de recommandations auprès des élus réunis au Conseil municipal. Il en va de la démocratie, mais également de la pérennisation des discussions sur la valorisation du français à Montréal. Dans cette lignée, la Ville doit se doter d’objectifs clairs et chiffrés sur le recul de l’anglicisation afin d’avoir des indicateurs d’évaluation des politiques publiques mises en œuvre. En somme, le redressement du fait français dans la métropole ne peut se limiter à des gestes bureaucratiques : il doit devenir un impératif politique fondamental, un objectif métapolitique qui trace les voies de notre vivre-ensemble, de notre rapport au monde et de nos raisons d’être collectives.
Pour réussir collectivement à améliorer la situation du français à Montréal, l’administration qui succèdera à Valérie Plante devra donner suite à ces recommandations et les mettre en œuvre. Pour l’instant, Luc Rabouin, candidat annoncé à la mairie pour Projet Montréal, s’est engagé à mettre en œuvre le rapport Harel. Les propositions de la part de Soraya Martinez et d’Ensemble Montréal se font pour leur part attendre. Les élus, s’ils ont réellement à cœur le français, devront s’assurer d’une application de ces mesures et d’un suivi étroit de ces propositions avec les partenaires de la société civile, qui devraient être impliqués dans ce processus. Il faudra un échéancier clair afin que la campagne électorale municipale prévue pour l’automne ne serve pas de prétexte au report des recommandations comme l’élection de 2021 avait ralenti l’impulsion que les groupes de défense linguistique avaient insufflée.
Chose certaine, après plusieurs années de réflexion et un rapport aussi solide que celui du Comité sur la langue française, la future administration a tout en main pour agir. Transformer la culture politique montréalaise afin de jeter les bases d’une action municipale forte et autonome en faveur du français, en cohérence avec les efforts déployés par le gouvernement du Québec depuis l’adoption de la loi 101, pourrait devenir l’un des plus grands legs de Projet Montréal à la métropole. À défaut d’agir, ce pourrait devenir son plus cuisant rendez-vous manqué.
* L’auteur est doctorant en histoire à l’UQAM.



