François Charbonneau
L’Affaire Cannon. Enquête sur le combat d’un médecin afro-américain contre la discrimination raciale au Château Frontenac
Montréal, Les Éditions du Boréal, 2025, 328 pages
Cette histoire est passionnante. C’est celle d’une histoire dans une autre. Celle de François Charbonneau, professeur de sciences politiques à l’Université d’Ottawa, qui lit paisiblement Le Devoir au matin du dimanche 5 juillet 2020.
À l’époque, depuis déjà quelques semaines déjà, les sociétés occidentales sont aux prises avec des allégations de racisme systémique. George Floyd, un Afro-Américain de 46 ans, est mort au mois de mai sous le poids du genou de Derek Chauvin, un agent de la police de Minneapolis. À en croire le bruit, cette histoire tragique serait tout comme celle des membres de toutes les minorités au fond. Le souci du détail, et avant tout de différentes réalités historiques, laisse brutalement place à une sorte de passion pour la justice devenue rapidement psychose.
Devant George Floyd, il y aurait désormais les opprimés de demain, où qu’ils soient. Et derrière lui : tant de récits d’injustice raciale compromettants. Baissez un genou au sol, nous suggère-t-on, l’écume à la bouche. Et on réfléchira ensuite.
Mais revenons au 5 juillet 2020.
François Charbonneau est confortablement installé chez lui et sa lecture du jour le détend, sans plus. Mais une chronique de Jean-François Nadeau est sur le point de bouleverser sa vie. Dans un texte intitulé Le château, Nadeau conteste ce matin-là l’idée véhiculée par les « petits et gros Zemmour locaux » voulant que le Québec ait les « mains propres » dans le domaine de la justice raciale. Le Québec, qui a « volontiers tiré à soi une partie de la douleur noire » à partir des années 1960, aurait en réalité tout intérêt à revisiter son histoire, y compris les épisodes les plus honteux.
Par exemple : l’un d’entre eux s’étant déroulé au Château Frontenac, à Québec.
Alors qu’une bonne partie de la classe intellectuelle tente par tous les moyens de faire valoir l’applicabilité du concept de racisme systémique dans le contexte québécois, Nadeau, lui, annonce préférer les faits. Un certain réel qui se cacherait. Ce qu’il faut du courage, en 2020, pour déterrer les sépultures de la honte québécoise !
Dans sa chronique, Nadeau raconte donc l’histoire méconnue de George Cannon et de sa femme, deux touristes afro-américains à qui on a refusé l’accès à la salle à manger du Château Frontenac à l’été 1945. Le récit de Nadeau est sans appel et humiliant pour les Québécois qui ont fait l’erreur, il y a déjà très longtemps, de croire qu’ils étaient peut-être différents en Amérique. Car à l’été 1945, on discrimine des Noirs à Québec. Et la décision serait celle du personnel de l’hôtel. D’ailleurs, Maurice Duplessis est à l’époque un locataire régulier du Château Frontenac – même si on ne sait pas exactement pourquoi Nadeau le mentionne. À vrai dire, on a une petite idée. Juillet 2020 : ce n’est plus le moment de réfléchir. Il faut mettre au sol un genou, un point c’est tout : « Plusieurs indicateurs montrent qu’un système d’exclusion raciale informel existait alors au Québec […] le résultat n’en conduisait pas moins à des mises à l’écart », écrit avec autorité Jean-François Nadeau en conclusion de sa chronique.
À la lecture, François Charbonneau ressent immédiatement un malaise. Il y a la sentence, pour commencer, qui est lourde à porter en ce dimanche. Mais il y a aussi quelques petits détails qui clochent pour ce lecteur universitaire.
Par exemple : le « personnel », que l’on imagine fortement composé de Canadiens français à l’époque, aurait-il vraiment limité l’accès à des clients parce qu’ils étaient noirs? François Charbonneau se permet d’en douter secrètement.
Et par un concours de circonstances et de volonté, ce doute du dimanche mènera l’universitaire jusque dans les rues d’Harlem, où il partira à la recherche des événements, des vrais. De ceux qui préoccupent davantage les intellectuels que les sentimentaux. C’est ainsi que les détails – les vrais – du voyage des Cannon en 1945 nous sont offerts depuis ce printemps dans L’Affaire Cannon. Enquête sur le combat d’un médecin afro-américain contre la discrimination au Château Frontenac.
Et qu’est-ce que nous apprend ce livre? Une tout autre histoire, pour mettre fin au suspense.
Oui, Jean-François Nadeau a raison lorsqu’il écrit dans Le Devoir en juillet 2020 qu’à l’été 1945, l’accès à la salle à manger du Château Frontenac a bel et bien été interdit au docteur Cannon ainsi qu’à sa compagne.
Eh oui, Nadeau a raison d’évoquer une poursuite, celle de ce couple victime de discrimination, contre l’établissement.
Mais tout le reste n’est que fumisterie.
Rétablir les faits
Car comme le démontre Charbonneau, ce sont des touristes américains qui ont refusé de partager la salle à manger du Château Frontenac avec des Noirs. Et ce sont ces mêmes clients américains qui ont demandé à la direction de prendre la décision de pratiquer la discrimination raciale. Une discrimination effectuée par « le personnel » selon Nadeau, rappelons-le.
Or, Charbonneau n’est ni un conteur ni un bonimenteur, c’est un chercheur.
Et ce que les faits – tirés carrément du journal personnel de Cannon – révèlent, c’est que la décision d’obéir aux exigences des clients américains de l’hôtel fut prise par un Canadien anglais.
Mais ce n’est pas tout.
Jean-François Nadeau a oublié de mentionner – ou fait semblant de ne pas savoir – que l’avocat de George Cannon, dans la bataille juridique contre le Château Frontenac, possédé à l’époque par la pas très canadienne-française Canadian Pacific Railway, s’appelait Édouard Laliberté. Oui, le lecteur l’aura compris : Édouard Laliberté, un authentique Canadien français.
Et ce n’est pas encore tout.
Avec ce livre, François Charbonneau nous fait découvrir une ambiance complètement absente de la fable de Nadeau qui aurait pu s’appeler « Le gentil et le Québécois ». Tandis que l’opportunisme d’un chroniqueur vertueux préfère attirer notre regard sur le théâtre d’une sociologie à deux cennes (« un système d’exclusion raciale informel » québécois conduisant à des « mises à l’écart »), Charbonneau documente plutôt une solidarité retentissante des Canadiens français à l’endroit de ce couple victime de racisme. En effet, de nombreux journaux canadiens-français dénoncent à l’époque cette injustice provoquée par des touristes américains et un management canadien-anglais.
Et ce n’est toujours pas tout.
Car les archives du docteur Cannon sont catégoriques : dès que la nouvelle de cette mésaventure se répand dans les rues de Québec, le couple Cannon se met à recevoir des invitations à souper, des encouragements et des regards sympathiques, compatissants et complices de la part de la population canadienne-française. « L’hôtel était anglais, tout le reste était français », écrira même Cannon à son retour aux États-Unis.
Ces détails, tout de même pas banals, auraient-ils échappé au chroniqueur et historien Jean-François Nadeau? L’erreur est humaine après tout.
Le politologue François Charbonneau, qui s’essaie à la recherche historienne avec ce bouquin, se garde de répondre à cette question tendancieuse, peut-être parce qu’on ne transgresse pas plus d’un code à la fois. Porter un tel jugement sur Nadeau serait après tout embrasser la forme de la spéculation.
Mais la question demeure intéressante pour les plus modestes d’entre nous. Car certaines conjonctures sont pour le moins troublantes.
Par exemple, le lecteur de l’ouvrage de Charbonneau pèche peut-être par inattention s’il ne remarque pas que beaucoup de détails – les vrais – étaient très facilement accessibles, à même les archives du journal Le Devoir. Ces mêmes archives qui sont, la plupart du temps, des sources de première main pour le chroniqueur Jean-François Nadeau. En effet, on ne compte plus les textes de Nadeau s’appuyant sur l’important fonds d’archives du quotidien fondé par Henri Bourassa en 1910.
Spéculons, sans pour autant prendre un risque énorme : si Nadeau a mal accompli son travail d’historien, c’était peut-être alors pour mieux jouer les chroniqueurs qui préfèrent être respectables qu’être respectés. Ceux-là mêmes pour qui les faits sont moins précieux que la chasse aux « petits et gros Zemmour locaux ». Car, même avec toute la gentillesse que commande la modestie, il serait difficile d’expliquer autrement comment, par exemple, une lettre ouverte de George Cannon publiée dans Le Devoir a pu échapper à l’attention de Nadeau.
Par ailleurs, que nous dit cette lettre intitulée Les remerciements de M. Cannon publiée le 10 septembre 1945? En voici un extrait :
La publicité donnée par la presse française de Québec à la suite des procédés légaux que nous avons entrepris nous a valu de recevoir des appels téléphoniques, des visites personnelles, des lettres, invitations, etc. La population française de Québec a voulu nous faire savoir que nous étions bienvenus dans leur ville, et que les préjugés de race ne dépendent pas d’eux, mais sont le fait d’étrangers. Ces lettres, appels téléphoniques, visites de particuliers, invitations à visiter les points intéressants de la ville, les repas auxquels nous fûmes conviés, les paroles amicales des commerçants, chauffeurs de taxi, instituteurs, avocats, médecins, furent toutes réconfortantes. Madame Cannon et moi voulons exprimer nos remerciements à tous ces aimables habitants de Québec, dans les cœurs desquels vit le réel esprit de démocratie […] Quand nous sommes arrivés à Québec, nous ne connaissions personne. Quand nous y retournerons en automne pour la fin de la procédure légale, nous sentons que nous serons parmi de vieux amis […] Nous essaierons d’oublier la grande humiliation subie, et nous souviendrons seulement de l’hospitalité des réels citoyens de Québec.
Le livre de François Charbonneau n’est pas banal. Il illustre bien combien l’enquête conserve une importance devant les raisonnements sentimentaux d’une certaine gauche paresseuse, mais qui trouve encore tout de même la fougue qu’il faut pour trahir les faits, y compris ses idoles.
Au lancement du livre à Montréal, Charbonneau a affirmé que c’est le passage de la chronique de Nadeau sur la « douleur noire » que le Québec aurait « volontiers tiré à soi » qui l’a blessé puis incité à se lancer dans cette aventure. On peut le comprendre. Il n’y a encore pas si longtemps, les admirateurs de Pierre Falardeau (dont fait partie ouvertement Jean-François Nadeau qui lui a consacré un livre) adhéraient aux thèses de Pierre Vallières et au récit d’une communauté d’expériences entre le peuple canadien-français et tous ceux ayant subi la négritude.
Mais c’était avant cette grande trahison de certains indépendantistes de gauche dont on ne parle pas suffisamment. Celle-là qui élève désormais au rang de courageux tous ceux qui s’efforcent de trouver la trace du monstre sur le passage du Québécois en Amérique.
Mais comme on ne trouve pas aisément ce qui n’existe pas vraiment, le courageux, c’est la plupart du temps celui qui les invente – ces traces.
Ce livre est catégorique : visiblement, la haine de soi est toujours rattrapée par le réel.
Les excuses de Jean-François Nadeau se font toujours attendre. Elles ne viendront pas.



