Nous sommes à Saint-Charles-sur-Richelieu où se déroule, le lundi 23 octobre 1837, la plus célèbre des assemblées populaires du Parti patriote; elle regroupe plus de 5000 personnes, un nombre considérable pour l’époque. C’est un événement précurseur des Rébellions qui éclateront très bientôt contre le pouvoir colonial anglais et qui seront le point culminant de la violence révolutionnaire dans l’histoire du Québec.
Le tableau, immense, 3 mètres sur 7, couvre le mur du fond de la salle du Musée national des beaux-arts du Québec consacrée à notre histoire.
Au centre, debout sur une estrade de bois décorée de branches d’érables, se tient le chef du Parti patriote, le grand tribun Louis-Joseph Papineau. Le bras tendu dans une pose théâtrale, emphatique même, il s’adresse au peuple massé à ses pieds; sa silhouette se détache sur le ciel d’automne couvert de nuages. Derrière lui, des personnages assis ou debout occupent la totalité de la tribune. À côté de l’escalier qui y donne accès, le drapeau tricolore de la France et la bannière étoilée des États-Unis encadrent l’étendard du Parti patriote. À gauche, un faisceau de drapeaux, l’un vert, le second blanc et le troisième rouge, surplombe le blason du Québec tiercé en face : deux fleurs de lys en chef, un léopard passant en cœur et un rameau de feuilles d’érable en pointe.
À l’avant-plan, des hommes, des femmes, des enfants écoutent, attentifs et respectueux, celui qui les harangue; d’autres, enthousiastes, crient leurs approbations, agitent leurs chapeaux. Au-dessus d’eux flottent des drapeaux et des bannières chargées d’inscriptions. Au milieu pointe une imposante colonne surmontée d’un bonnet. En arrière-scène, se dresse entre deux oriflammes le clocher de l’église de Saint-Charles, sur les bords du Richelieu, mince ruban bleu qui traverse la toile de gauche à droite.
La composition de l’œuvre, les zones d’ombre et de lumière, le jeu des droites et des obliques, tout oriente le regard vers le tribun, chef emblématique du peuple canadien qui réclame la liberté et la démocratie.
Papineau, donc, harangue la foule. Que dit-il?
Il dénonce le gouverneur du Bas-Canada et la bureaucratie coloniale, le pouvoir judiciaire corrompu, l’oligarchie marchande, les violences de l’armée britannique. Il invite les Canadiens au boycottage des produits importés d’Angleterre et à la consommation des biens de contrebande en provenance des États-Unis. Il prône la résistance pacifique à l’oppression, la défense des droits du peuple, la réforme des institutions politiques, mais dans le respect de la légalité. Papineau n’écarte pas la rupture du lien colonial et la proclamation de la République; mais pour lui le pays à construire constitue un objectif à moyen terme.
Derrière Papineau, est assis Wolfred Nelson, le président de l’assemblée. C’est lui qui a présenté le chef des Patriotes avec des éloges dithyrambiques. Dans un mois, jour pour jour, il organisera la défense du village de Saint-Denis attaqué par les soldats du régiment que dirigeait le colonel Gore. Repoussées, les troupes anglaises retraiteront jusqu’à Sorel, laissant derrière elles morts et blessés.
Pour l’instant, Nelson laisse paraitre sa mauvaise humeur; il n’apprécie pas les propos modérés de Papineau. Dès que l’orateur aura terminé, il reprendra la parole :
Eh bien ! moi, je diffère d’opinion avec monsieur Papineau. Je prétends que le temps est arrivé de fondre nos plats et nos cuillers d’étain pour en faire des balles.
Aux côtés de Nelson, siège Joseph-Toussaint Drolet, député de Verchères et vice-président de l’assemblée. À sa droite, debout, François Chicou, dit Duvert, le second vice-président, propriétaire de la prairie où se déroule la rencontre.
Derrière eux, à une table couverte d’un dessus vert, ont pris place les deux secrétaires chargés de dresser le compte-rendu de la réunion. L’un, penché sur la table, en train d’écrire, est Jean-Philippe Boucher-Belleville, instituteur et journaliste. L’autre, buste bien droit, la plume à la main, qui fixe Papineau des yeux, est Amury Girod, l’intellectuel fougueux.
Tout autour, debout, une dizaine de personnages.
Des drapeaux et des banderoles agités par le vent se découpent sur le ciel. Le tricolore vert-blanc-rouge des Patriotes porte une inscription sur la bande centrale blanche : « Vive la France ». De grandes bannières transmettent leurs slogans. L’une affiche les mots « À bas les tyrans / Mort aux traitres / Liberty or Death »; la seconde proclame « Notre Canada avant tout / Les 92 résolutions »; la troisième, à demi déployée, permet de lire « Fuis, Gosford ». Sous les oriflammes se masse la foule d’hommes, de femmes et d’enfants où les tons de bleu et de noir dominent, avec ici et là des touches vives de jaune, de rouge et de blanc.
À la suite des discours des principaux leaders du Parti patriote, l’assemblée a adopté treize résolutions, autant de prises de positions et d’engagements, et le lendemain une « Adresse de la Confédération des Six-Comtés au peuple du Bas-Canada », synthèse des résolutions de la veille.
C’est cette assemblée que le peintre a voulu représenter, à plus de cinquante ans de distance.
De l’ensemble se dégage l’influence d’Auguste Renoir, dans sa période impressionniste. L’empreinte de l’auteur du Bal du moulin de la Galette (1876) se révèle dans les postures de plusieurs personnages, des femmes en particulier. À l’extrême gauche, la tête de ce garçonnet de sept ou huit ans rappelle celles des enfants des amis du peintre qu’il a immortalisés sur ses toiles. L’artiste eut sûrement l’occasion de contempler l’œuvre de Renoir lors d’une exposition ou de visites chez des particuliers.
L’art figuratif, surtout l’art religieux et l’art politique, s’inscrit dans le contexte culturel et social de l’époque de sa production. L’artiste respecte les normes et les valeurs appropriées au lieu de sa destination, église, édifice public ou résidence patricienne; il transmet les messages conformes aux attentes de son client. Toute représentation exprime une vision, une interprétation d’une réalité, elle manifeste une intention. Les choix de l’artiste ne sont pas anodins, même l’anachronisme indique un mobile.
Ainsi le blason des armoiries du Québec. Sa création date de 1868 et l’architecte de l’édifice parlementaire, Eugène-Étienne Taché, le fit graver dans la pierre au fronton de l’entrée principale, en ajoutant un listel portant les mots Je me souviens. Son affichage au pied de l’estrade n’est pas fortuit, il faut y voir le désir d’établir un lien entre l’assemblée des Patriotes du Bas-Canada et le Québec, nouvel État des Canadiens français.
Le déploiement des drapeaux de la France et des États-Unis soulève un point d’interrogation; leur présence n’a pas été signalée lors des grandes manifestations populaires de 1837. Cet ajout posthume, si on peut dire, de symboles révolutionnaires et républicains évoque le discours des Patriotes qui atteindra son point culminant lors de la déclaration d’indépendance et la création de la République du Bas-Canada en février 1838.
Pour représenter la colonne de la Liberté dressée au milieu de la prairie où s’est déroulée l’assemblée, l’artiste s’est inspiré de la colonne de Juillet, coiffée du génie de la Liberté, place de la Bastille à Paris. Celle qui s’élevait à Saint-Charles était beaucoup plus modeste, bien sûr, comme l’a décrit un témoin, Amédée Papineau, dans son Journal d’un fils de la liberté :
[…] une colonne de bois, blanchie et dorée, d’environ 15 pieds de haut, surmontée d’une lance et d’un bonnet de la Liberté, entourée d’un faisceau de flèches, d’un sabre et d’un casse-tête. Sur le piédestal étaient peintes des feuilles d’érable et l’inscription en lettres d’or : « À Papineau, des citoyens reconnaissants. »
Quant au « bonnet de la Liberté », plusieurs, dont l’historien Gérard Filteau, y ont vu le bonnet phrygien qui chapeautait les esclaves affranchis de l’Empire romain. Repris pendant la guerre d’indépendance des États-Unis, on retrouve ce « Liberty Cap », curieusement en jaune, sur les armoiries de l’État de New York. La France de 1790 l’utilise comme symbole de la Révolution, cette fois de couleur rouge; il coiffe de nos jours Marianne, la figure allégorique de la République française. Il est peu probable que des bonnets de ce type circulaient au Canada en 1837; remplaçons-le par cette tuque de laine que portaient les Canadiens, rouge, mais aussi bleue ou verte, tel que des peintres de l’époque la montraient.
À l’avant-plan, ce même bonnet phrygien couvre la tête d’un homme, le bras gauche tendu, doigts de la main écartés, la bouche grande ouverte. On retrouve son modèle à Paris sur un des piédroits de l’Arc de triomphe de la place Charles-de-Gaulle, personnage central du « Départ des volontaires en 1792 », appelé aussi « La Marseillaise », œuvre du sculpteur français François Rude.
Mais qui donc était ce peintre qui exprime une démarche révolutionnaire vers l’indépendance et la République, alors que jusqu’à maintenant les commentaires des journalistes, des historiens et autres interprètes parlaient des Rébellions comme un conflit ethnique ou une lutte sociale, sur fond de crise économique? Même Laurent-Olivier David et Benjamin Sulte qui ont voulu réhabiliter la grandeur, la sincérité et le courage des Patriotes ont dénoncé leur radicalisme. Il faudra attendre jusqu’au milieu du 20e siècle pour qu’on se préoccupe de lier lutte de libération nationale et réformes sociales, et plus encore qu’on voie dans les Rébellions une lutte républicaine avec ses valeurs de liberté, de justice, de laïcité.
Ce peintre, un anglophone originaire de l’Ontario, Charles Alexander Smith, est né à New Hamburg en 1864, et mort à Londres, en 1915. Lors d’un séjour de sept années à Paris dans sa jeunesse, de 1884 à 1891, il étudie à l’Académie Julian, école privée de peinture et de sculpture fondée en 1867 par Rodolphe Julian. Les maitres de Smith ont été Jules Joseph Lefebvre, portraitiste et peintre de genre; Gustave Boulanger, peintre classique; et Jean-Joseph Benjamin Constant, peintre orientaliste et graveur, tous membres de l’Académie des Beaux-Arts de France. L’Académie Julian a compté parmi ses anciens élèves les Québécois Marc-Aurèle de Foy Suzor-Côté, Rodolphe Duguay, Clarence Gagnon et James Wilson Morrice.
Smith compose des paysages et des scènes de genre. Plusieurs de ses tableaux ont été présentés à Paris au Salon officiel des artistes français : La petite cuisinière, Dans les Prés, Indécision, La cueillette des prunes qui lui valut la médaille d’honneur de l’Exposition universelle, La soif et Les garçons s’amusent. Il a aussi exposé à l’Académie Royale des Arts du Canada fondée en 1890 et à l’Art Association of Montreal, aujourd’hui le Musée des beaux-arts de Montréal. D’autres tableaux de la même époque portent sa griffe : Lady reading, Man working in the field et Boys in the field.
Ces peintures n’ont rien à voir avec l’œuvre monumentale sur les Patriotes et son message révolutionnaire et républicain. Et pour cause : L’Assemblée des Six-Comtés, cette huile sur toile d’un jeune peintre de 27 ans créée à Paris en 1891, a été réalisée sur commande.

Naissance du tableau
Tout a commencé à Paris en 1890. Des membres de la colonie canadienne ont organisé une réception au restaurant Bréhant en l’honneur de Raymond Préfontaine, député libéral de Chambly à la Chambre des Communes, un proche du leader nationaliste Honoré Mercier, premier ministre du Québec.
Cette colonie, qu’aujourd’hui nous appellerions québécoise, est très active en cette fin de siècle. Elle regroupe des étudiants et des artistes venus parfaire leur formation; des médecins en perfectionnement dans les hôpitaux; des hommes d’affaires et des politiciens établis pour un séjour plus ou moins long. Anime la colonie, Hector Fabre, le fils d’Édouard-Raymond, libraire, éditeur et journaliste, ardent patriote et grand ami de Louis-Joseph Papineau. Le fils a hérité de son père la passion du pays.
Depuis 1882, Hector Favre occupe à Paris le double poste de commissaire du Canada et d’agent du Québec, les deux gouvernements assumant chacun la moitié des frais. Les modestes bureaux de cet avocat situés au 10 de la rue de Rome, dans le 8e arrondissement, ne sauraient se comparer à ceux de la Délégation du Québec un siècle plus tard, d’abord rue Barbet-de-Jouy dans le 7e, puis rue Pergolèse dans le 16e.
Hector Favre publie un hebdomadaire, le Paris-Canada, « organe international des intérêts canadiens et français » qui paraitra pendant trente ans jusqu’en 1914. En 1884, la « Société nationale canadienne-française Saint-Jean-Baptiste de Paris » voit le jour. L’année suivante c’est au tour des « Amis du Canada », groupe d’intellectuels et de scientifiques français, tels l’historien François-Edme Rameau de Saint-Père, le géographe Onésime Reclus et l’éditeur et libraire Édouard Bossange.
Hector Fabre a organisé le diner offert à Raymond Préfontaine, comme il le fait régulièrement pour les personnalités de passage. Parmi les convives, on retrouve l’avocat et homme d’affaires Gustave-Adolphe Drolet et le peintre Charles Alexander Smith. À la fin du repas, ce dernier raconte l’imbroglio dont il a été victime l’année précédente : la médaille d’honneur de l’Exposition universelle et la bourse qui l’accompagnait décernées à « Alex. Smith », ont été remises par erreur à l’artiste américain « Alet. Smith »; depuis, il a cessé de signer ses toiles de son patronyme et se limite désormais à ses deux prénoms, Charles Alexander.
Grand mécène, le député Préfontaine lui offre d’entreprendre une œuvre de son choix qu’il s’engage à acquérir. L’artiste propose de retenir comme sujet une des scènes cultes de l’histoire du Canada. L’avocat Drolet suggère de commémorer l’Assemblée des Six-Comtés organisée par le Parti patriote à Saint-Charles-sur-Richelieu, le 23 octobre 1837. Cet ancien membre de l’institut Canadien de Montréal, chevalier de la Légion d’honneur et commandeur de l’Ordre pontifical de Saint-Grégoire-le-Grand, a fait fortune en développant le quartier appelé de nos jours le « Plateau Mont-Royal ». L’assemblée patriotique de Saint-Charles s’est tenue sur un terrain appartenant à son grand-père maternel François Chicou dit Duvert; son grand-père paternel, Joseph-Toussaint Drolet, député de Verchères, était l’un des vice-présidents de l’assemblée. Drolet rapporte : « Mon enfance s’était écoulée, sur les bords enchanteurs de la rivière Chambly [aujourd’hui Richelieu] à jouer dans la prairie où s’était tenue la Grande assemblée. »
Préfontaine se réjouit de cette suggestion, l’assemblée s’étant déroulée dans le comté qu’il représente à Ottawa. Il s’est illustré comme maire de Montréal dans les années quatre-vingts; il fit procéder à d’importants travaux de voirie, au prolongement du réseau de tramways, à l’installation d’un système d’éclairage public, à l’embellissement de parcs et de places, au développement du quartier d’Hochelaga. La politique ne l’a pas empêché, au contraire diraient certains, de s’enrichir grâce à son bureau, l’un des plus importants de la ville, et grâce aussi à son association avec des hommes d’affaires qui investirent dans la croissance municipale.
Les convives applaudissent au projet, Préfontaine confirme son offre d’acheter le tableau et Alexander accepte d’entreprendre le travail. Drolet s’engage à lui transmettre un dossier sur le sujet; avant de quitter la France, il remet à l’artiste « des matériaux historiques que nous trouvâmes à Paris », sans donner de précisions.
De retour à Montréal, Drolet poursuit ses recherches avec la collaboration de Joseph-Xavier Perrault lié par sa femme à Félix Lussier, dernier seigneur de Varennes. Des notes tirées des comptes rendus de La Minerve et du Vindicator donnent le ton au déroulement de l’assemblée de Saint-Charles et apportent des précisions sur les orateurs présents. La lecture de l’ouvrage Les patriotes de 1837-1838 de Laurent-Olivier David lui permet d’en compléter la description. Il mobilise la parenté de son épouse Éliza Massue, de l’éminente famille de Varennes, titulaire de plusieurs seigneuries; le médecin Édouard Monat fait prendre une photographie du terrain de Saint-Charles. Perrault, lui, déniche dans le grenier du manoir Lussier des costumes d’époques qu’il expédie à Paris.
En France, Charles Alexander se met à l’œuvre, avec l’aide de quelques assistants. Son atelier étant trop petit pour le projet, il s’installe dans la vallée de la Chevreuse, chère aux peintres parisiens.
Le 27 décembre 1890, Maurice O’Reilly, directeur du Paris-Canada, écrit :
Nous étions curieux de voir la grande œuvre à laquelle Charles Alexander se consacre actuellement. […] Ce tableau est déjà avancé et a produit chez nous la plus profonde impression. […] Le tout a une puissance de vie et une fougue d’exécution qui assurent à l’artiste un éclatant succès. Puis, ce qui ne gâte rien, Charles Alexander s’est livré aux recherches les plus minutieuses, tant sur les costumes de l’époque que sur les personnages historiques qu’il devait reproduire. Ce ne sera pas là l’un des côtés les moins intéressants de cette œuvre qui sera appelée, croyons-nous, à un véritable retentissement au Canada.
Honoré Mercier, le premier ministre du Québec alors de passage à Paris, a le privilège de contempler le tableau, quelques jours avant l’ouverture du Salon. En mars 1891, il a entrepris une tournée européenne qui durera plus de trois mois. Outre Joseph Shehyn, député de Québec-Est et Trésorier du gouvernement, c’est-à-dire ministre des Finances, l’accompagnent son secrétaire particulier, Alexandre Clément, et son domestique, Auguste Caron. À Paris, ils habitent un vaste appartement au 24 de la rue des Capucines au coin du boulevard du même nom, dans le 2e arrondissement.
Vaste appartement, en effet, si l’on en juge par la description décrite dans le Paris-Canada de la réception offerte par Mercier au début de son séjour. « Dès 9 heures, les salons de l’honorable premier ministre étaient remplis d’une foule d’amis heureux de se rencontrer et de se revoir. » Une cinquantaine de convives ont pu apprécier les prestations de chanteurs et de musiciens, avant de partager « un excellent souper […] autour d’une table des mieux garnies ».
Le 26 mars, Mercier écrit à son ami Ernest Pacaud, directeur de L’Électeur, journal de Québec.
Je suis allé voir avant-hier le grand tableau de Charles Alexander […]. La foule est immense et on y reconnait avec plaisir, je dirais avec émotion, les figures animées et vigoureuses de nos bons cultivateurs qui semblent écouter le grand orateur avec un vif intérêt. […] Je vous assure que c’est beau, et que cela m’a singulièrement remué de voir, dans un grand palais de Paris, au milieu de tous les chefs d’œuvre des peintres du monde entier, un tableau d’un Canadien anglais rappelant un des plus beaux et des plus glorieux souvenirs de notre histoire nationale.
« Les figures animées et vigoureuses de nos bons cultivateurs… » : Mercier donne libre cours à son imagination ! En fait, les figurants massés au pied de l’estrade évoquent davantage des Parisiens que l’artiste a croqués sur le vif, attablés à une terrasse de café ou en promenade dans un jardin de la capitale.
Mercier est intéressé à acquérir l’œuvre. Selon Drolet, il aurait suggéré à Alexander « d’adoucir un peu, ou plutôt d’atténuer la férocité que respiraient quelques-unes des inscriptions historiques peintes sur les bannières […] afin de rendre le tableau acceptable aux membres de l’Assemblée législative de Québec ». Quelles sont ces expressions? Drolet n’en dit rien. Les inscriptions originales, rapportées dans La Minerve du 30 octobre 1837, ne peuvent être en cause, sauf une. Si Mercier est intervenu, ce serait pour remplacer sur le drapeau des Patriotes le mot « Indépendance » par « Vive la France ». Bien qu’inappropriée, cette expression permet d’établir un lien entre le Québec et l’ancienne mère patrie sans remettre en question le statut de la province au sein du Canada.
Si Papineau a rêvé au pays à créer, Mercier restreint ses considérations constitutionnelles au droit pour le Québec d’être souverain dans ses compétences et de se gouverner par ses propres lois. « Nous prétendons être maître de nos destinées » a affirmé en janvier 1887 le chef du Parti national, coalition de libéraux et de conservateurs. Le pays dont il rêve n’est pas un Québec indépendant.
Le premier ministre achète finalement la toile pour orner une des salles de l’Assemblée législative. Il délie les cordons de sa bourse et rembourse le député Préfontaine de ses avances au peintre. Touché et gratifié par ce geste, Charles Alexander s’attache à ses pas et participe à ses nombreuses activités mondaines. Le Paris Canada nous apprend qu’on le retrouve aux réceptions données rue des Capucines, que sa présence est signalée au banquet offert par l’Alliance française à la délégation québécoise, ainsi qu’à l’église de la Madeleine à l’occasion d’une messe solennelle célébrée à la mémoire de monseigneur Antoine Labelle, ancien sous-ministre du gouvernement Mercier.
De retour au Québec, Honoré Mercier découvre que les choses se sont gâtées pour lui et son gouvernement. Ernest Pacaud, son ami et trésorier du Parti national, a posé des gestes douteux, dans le cadre du projet de construction du chemin de fer de la Baie-des-Chaleurs; il aurait accepté de l’entrepreneur Armstrong un pot-de-vin de 100 000 $ versé à la caisse électorale du Parti. À Ottawa, le gouvernement conservateur s’agite et le Comité des chemins de fer du Sénat s’intéresse à l’affaire. Une commission royale d’enquête est mise sur pied, suivie d’une convocation devant la Cour des Sessions de la Paix, puis d’une poursuite devant la Cour d’Assises. Mercier et Pacaud seront acquittés en novembre 1892. Mais le mal est fait.
Avant même d’attendre les résultats des procédures, le lieutenant-gouverneur du Québec, Auguste-Réal Angers, retire sa confiance à Mercier et, le 6 décembre 1891, charge Charles-Eugène Boucher de Boucherville de former un gouvernement, au mépris des conventions parlementaires britanniques. Autre accroc, cette fois, à la constitution canadienne, il dissout le parlement pour éviter que le gouvernement de Boucherville, minoritaire, ne soit renversé. Les élections générales du 8 mars 1892 envoient à Québec une nette majorité conservatrice; bien que réélu dans Bonaventure, Mercier cède la place de chef de l’opposition officielle à Félix-Gabriel Marchand, futur premier ministre du Québec.
Honoré Mercier ne se relèvera pas de cette vendetta politique. Ruiné, il vend tous ses biens, dont sa bibliothèque. Sa santé se détériore. Il meurt chez lui le 30 octobre 1894, à l’âge de 54 ans. Dans la population, c’est la consternation générale. La nouvelle se répand comme une trainée de poudre et une foule considérable se rassemble devant sa demeure au 108 de la rue Saint-Denis, au sud de la rue Sainte-Catherine.
Dans le grand salon du rez-de-chaussée converti en chapelle ardente, le peuple défile. Toute la journée, de 11 heures du matin à 11 heures du soir, se présentent « des hommes, des femmes, des enfants, des gens de tout âge, de toute condition, de tous les partis politiques », précise le reporter de L’Électeur. La veuve de Mercier, Virginie Saint-Denis, réfugiée au petit salon du premier étage avec ses enfants, sa sœur Louise et son beau-frère Paul De Cazes, entend « le bourdonnement silencieux qui montait par l’escalier principal, se répandait dans les corridors et s’immisçait dans la pièce ». C’est ce qu’elle racontera plus tard à sa belle-fille, Marie-Louise Taché, ma grand-mère qui me rapportera ses propos.
Le 2 novembre, jour des funérailles, des dizaines de milliers de personnes forment le cortège funèbre devant la maison : « S’élevait de la rue une rumeur sourde dont les vagues successives envahissaient la maison, alors que les cloches des paroisses du quartier sonnaient le glas », relatera aussi Virginie Saint-Denis. Le cortège funèbre se rend à l’église du Gésu en empruntant les rues Sainte-Catherine, Saint-Laurent, Notre-Dame, Saint-Jacques, Craig, de Bleury. La foule est évaluée à 70 000 personnes. Par la suite, le cercueil est transporté au cimetière Notre-Dame-des-Neiges et déposé dans le mausolée familial.
Avant son décès, Honoré Mercier avait annoncé son intention d’exposer le tableau dans une des salles du Parlement, mais les événements l’ont empêché de tenir sa promesse. Lorsque la toile soigneusement emballée dans une caisse en bois arrive par bateau à Québec, Boucher de Boucherville, le nouveau premier ministre, a refusé d’en prendre possession et même de rembourser son prédécesseur des frais encourus pour l’achat et le transport du tableau. Pour ce fieffé conservateur, il était hors de question de suspendre dans l’enceinte du Parlement cette œuvre qui rend hommage aux rebelles de 1837.
Une aventure de 100 ans
À la suite du refus du premier ministre Boucher de Boucherville d’acquérir l’œuvre de Charles Alexander, Honoré Mercier a entrepris des démarches pour trouver un local où suspendre le tableau et l’exposer à la vue du public.
L’homme d’affaires et artiste Raymond Beullac, promoteur à Montréal du nouveau musée La Salle consacré à l’histoire et situé sur la rue Notre-Dame, accepte d’héberger la toile. Le musée inauguré par James McShane, ancien ministre dans le gouvernement Mercier et maire de Montréal, ouvre ses portes à la fin de décembre 1892. Il présente plusieurs tableaux à caractère historique du peintre d’origine française Edmond Dyonnet, tels la Découverte du Canada, 1535, représentant Jacques Cartier prenant possession du Canada au nom du roi de France; le Siège du Québec, 1690, où le gouverneur Louis de Buade, comte de Frontenac, reçoit l’émissaire du général William Phipps venu lui présenter un ultimatum; La mort du marquis de Montcalm, 1759, après la défaite des plaines d’Abraham. Pendant trente ans, de 1890 à 1920, l’artiste enseignera le dessin à l’école du Conseil des Arts et des Métiers au Monument national, rue Saint-Laurent; peintre de paysages et portraitiste, il sera l’un des fondateurs de l’École des beaux-arts de Montréal.
Pour sa part, le sculpteur Louis-Philippe Hébert confie au musée les maquettes en plâtre de ses monuments, dont le groupe d’Abénakis érigé devant la porte centrale du Parlement à Québec et les statues de Frontenac et de Lord Elgin logées dans des niches de la façade.
Le catalogue du musée présente de brèves descriptions des différents tableaux exposés, dont celui de l’Assemblée des Six-Comtés. L’estampe a été imprimée à partir d’une gravure sur bois réalisée par Dyonnet qui respecte la structure du tableau d’Alexander mais en simplifiant la composition. Ainsi, on ne retrouve sur l’estrade que neuf personnes au lieu des quinze de l’original.
En mars 1894, le musée La Salle, qui ne fait pas ses frais, ferme ses portes et liquide ses collections. Celles-ci sont rachetées par le nouveau musée Eden établi par la Société des galeries historiques sous l’autorité d’Honoré Beaugrand, fondateur du quotidien La Patrie et ancien maire de Montréal. Le musée occupe le sous-sol du Monument national, mais l’espace manque pour exposer le tableau d’Alexander; la toile se retrouve enroulée et entreposée dans un local désaffecté en attendant que le propriétaire en reprenne possession.
Le propriétaire décédé, c’est sa veuve Virginie Saint-Denis qui en hérite. Or celle-ci n’a aucun revenu et ne peut compter que sur les prestations des polices d’assurance-vie de son mari. Les questions les plus pressantes réglées, elle entend se débarrasser du volumineux tableau et demande à la direction du Monument national d’organiser une loterie avec la toile en prix. On peut lire dans La Presse du 6 décembre 1895, en première page :
Nous apprenons que le grand tableau historique de L’Assemblée des Six-Comtés, propriété de madame Honoré Mercier, va être mis à la rafle incessamment, au prix de $1 le billet. […] Le tirage de cette œuvre d’art coïncidera avec une grande soirée au Monument National, à laquelle pourront assister de droit les porteurs de bulletins de souscription à la rafle en question.
L’article, intitulé « Un tableau historique », surmonte une miniature de la peinture dessinée à la plume. En page 2 du journal, un article sur quatre colonnes signé Gustave-Adolphe Drolet s’ouvre sur la rencontre à Paris où fut conçu le projet de tableau, puis sur ses souvenirs d’enfance chez ses grands-parents Duvert à Saint-Charles. Il identifie les Patriotes sur l’estrade et poursuit avec la description du déroulement de l’assemblée en s’inspirant, pour ne pas dire plus, de l’ouvrage Les Patriotes de 1837-1838 de Laurent-Olivier David. Le texte se termine par la reproduction des treize résolutions adoptées pendant l’assemblée, avec les noms des auteurs.
Je n’ai pas réussi à savoir quand la loterie a eu lieu, si elle a eu du succès et qui a été l’heureux gagnant. Heureux, c’est beaucoup dire : que faire de cet encombrant fardeau? Il semble que le titulaire ait donné le tableau à la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, propriétaire du Monument national où il se trouvait toujours entreposé.
C’est ce qu’affirme un article paru dans La Presse du 3 décembre 1901 qui précise que le gouvernement du Québec n’entend toujours pas l’acquérir pour l’exposer au Parlement. Au contraire, un concours est lancé pour la réalisation d’une grande pièce murale à caractère historique, de 24 pieds par 10, destinée à la salle de l’Assemblée législative, au-dessus du trône du président des délibérations, ou orateur comme on disait à l’époque. Les dimensions exigées sont celles du tableau d’Alexander. Ce n’est pas un hasard : le cadre destiné à le recevoir avait déjà été fabriqué mais était demeuré vide. À la suite de Boucher de Boucherville, les premiers ministres du Québec Louis-Olivier Taillon, Edmund Flynn, Félix-Gabriel Marchand et Simon-Napoléon Parent ont persisté à refuser de prendre possession de cette œuvre jugée trop révolutionnaire.
La toile retenue sera celle de Charles Huot qui illustre le Débat des langues tenue le 21 janvier 1793, le jour même où fut guillotiné Louis XVI.
Alors que Huot travaille à son projet, Lomer Gouin succède comme premier ministre à Parent évincé à la suite d’une fronde de la députation libérale de l’Assemblée législative. Avocat, Gouin est un ancien associé de Raymond Préfontaine qui fut à l’origine du tableau de L’Assemblée des Six-Comtés; il est aussi le gendre d’Honoré Mercier qui a acheté la toile qu’il destinait au Parlement de Québec. C’est à cette époque que le gouvernement acquiert le tableau d’Alexander tiré des caves du Monument national et expédié à Québec. Peut-être faut-il y voir la volonté de Gouin de donner suite au projet de son beau-père? Mais lorsque le premier ministre démissionne en 1920, la toile dort toujours, enroulée et entreposée quelque part au Parlement.
En 1933, sous le gouvernement d’Alexandre Taschereau qui a pris la succession de Gouin, est inauguré le Musée de la province de Québec sur la Grande Allée, en bordure du parc des Plaines d’Abraham; mais le premier ministre n’entend pas pour autant offrir le tableau au nouveau musée. C’est Maurice Duplessis, élu premier ministre, qui lui en cèdera la propriété à la fin de 1937.
Dans son recueil Mélanges. Notes artistiques et propos littéraires paru à Québec en 1946, Jules Simon Lesage rapporte que le gouvernement a confié à Antoine Masselotte « le nettoyage et vernissage de certains vieux tableaux pour le Musée Provincial ». Manifestement, l’artiste s’est occupé du tableau de Charles Alexander, parce que Lesage mentionne son exposition, en précisant : « Ce tableau est très décoratif et d’un saisissant effet, marquant une date fatidique dans notre histoire politique. » Son exposition au musée ne dura cependant pas très longtemps.
Mario Béland, conservateur du Musée national des beaux-arts du Québec, écrit en 1992 dans la revue Cap-aux-diamants : « Par la suite, la grande toile est enroulée et remisée dans une réserve où depuis elle n’a jamais pu être à nouveau exposée au public ou photographiée de façon adéquate. » Il ajoute : « Au cours des années 1980, divers projets d’installer le tableau à l’Assemblée nationale ou de le présenter dans des expositions temporaires ont échoué, compte tenu évidemment du format exceptionnel et surtout du mauvais état de conservation de l’œuvre. »
En 1991, des spécialistes du Centre de conservation du Québec examinent la toile et estiment les coûts d’une restauration. Deux ans plus tard, grâce à John Porter, le nouveau directeur général du Musée du Québec, le projet se concrétise. Ce fut l’une de ses premières décisions : il sollicite à cet effet l’appui financier des Amis du Musée.
Enfin, en 1995, le tableau sort des limbes et est exposé en permanence au Musée, plus de 100 ans après sa création à Paris. À la suite de son dévoilement, il provoque au fil des années un emballement remarquable, en particulier pour illustrer en première de couverture des ouvrages portant sur le XIXe siècle du Québec.
Ce tableau illustre une page majeure de notre histoire politique. Il souligne une étape cruciale du mouvement de protestation contre le gouvernement colonial du Bas-Canada et de la mobilisation populaire dans la lutte de libération nationale. Si Charles Alexander, bien conseillé, a réussi à exprimer à la fois les intentions politiques des Patriotes et de leur leader Louis-Joseph Papineau et l’accueil enthousiasme de la population, il introduit un ajout insolite : l’enfant qui tourne le dos à l’assemblée, indifférente à son déroulement, et dont le regard orienté vers l’extérieur de la toile s’adresse à son observateur.
Le message de l’enfant
Quel était l’intention de Charles Alexander en incluant cette enfant dans son tableau? J’y vois pour ma part la volonté de transmettre un message aux futurs observateurs de son œuvre. La clé pour le décrypter ne peut être que politique.
Peintre de genre, Alexander consacre son talent à des scènes intérieures ou extérieures, qui montrent des personnages en action : des hommes, des femmes ou des enfants. Les portraits, les natures mortes n’entrent pas dans sa démarche artistique, encore moins les sujets à caractère religieux, politique ou historique. C’est parce qu’on lui a passé une commande, payante de surcroit, qu’il a entrepris de peindre un événement politique qui s’est déroulé bien avant sa naissance, dans une région qu’il ne connaissait pas, dans un contexte dont il ignorait tout.
Gustave-Adolphe Drolet, qui a proposé une assemblée du Parti patriote à laquelle ses grands-pères ont participé et qui s’est déroulée dans une prairie où il a joué dans son enfance, a sûrement décrit et expliqué au peintre les tenants et aboutissants de la lutte des habitants du Bas-Canada. Grâce à ses lectures, dont l’ouvrage de Laurent-Olivier David, et des histoires que lui ont racontées son père Charles-René Drolet et sa mère, Hélène-Flavie Chicou, il a pu fournir à Charles Alexander les éléments de base pour lui permettre d’élaborer une esquisse du futur tableau.
Drolet, à son retour à Montréal, a transmis à Alexander d’autres documents et du matériel pour compléter les informations initiales et ce dernier peut s’attaquer à son œuvre. J’ignore qui l’a influencé pour structurer la composition d’une toile de cette dimension, mais on peut penser à quelques peintres français du XIXe, tel un Jacques-Louis David ou un Eugène Delacroix.
Quoi qu’il en soit, il termine à temps pour l’ouverture du Salon des artistes français au printemps 1891 son tableau dont le catalogue illustré de Ludovic Baschet donne le titre : « Manifestation des Canadiens français contre le gouvernement anglais à Saint-Charles en 1837 ». Il s’agit d’un léger anachronisme, l’ethnonyme Canadien français ne s’étant répandu qu’à partir de 1860. Maurice O’Reilly, dans le Paris-Canada, et Honoré Mercier, dans sa lettre à Ernest Pacaud, désignaient le tableau sous le vocable d’Assemblé de Six Comtés. Qui a choisi le nouveau titre? Probablement un membre de la direction du Salon soucieux de retenir un titre plus explicite pour un public français peu familier avec l’histoire du Bas-Canada.
De nouveau, je m’interroge sur le contenu du message que le peintre veut transmettre.
En première analyse, il nous invite à quitter le passé exprimé par le thème de la toile pour nous tourner vers l’avenir incarné par l’enfant. L’avenir à court terme, c’est la répression de l’insurrection par l’armée britannique, les fermes brûlées, les morts et les blessés, les emprisonnements et les déportations, les pendaisons. Il ne peut s’agir que de l’avenir à long terme.
Lorsqu’il peint le tableau, invité par son commanditaire Raymond Préfontaine, et encouragé par Honoré Mercier de passage à Paris, le Québec traverse une période où souffle un vent de changement. Gilles Galichan dans son essai sur Mercier écrit en 1994 que c’était « Le début d’un temps nouveau ». Les réformes du gouvernement du Parti national, les démarches internationales, avec des emprunts financiers à New-York, Paris et Bruxelles, la promotion et la défense de l’autonomie de l’État marquent un Québec en voie de modernisation.
Cette révolution tranquille avant l’heure dérange à Ottawa et provoque l’hostilité de John Macdonald qui manœuvre pour obtenir son départ. Le reste est connu, tel que nous l’avons vu précédemment : Mercier connaîtra la déchéance et la faillite personnelle et il ne s’en relèvera pas.
Mais ça, Charles Alexander ne pouvait le prévoir, comme il ne pouvait prévoir qu’à la suite d’une brève exposition, son tableau serait soustrait à l’attention du public pendant une centaine d’années.
En 1995, le tableau reparait au grand jour. 1995, c’est aussi l’année du référendum sur le pays à créer, avec la défaite amère que nous avons connue. Deux ans plus tard, un de nos grands cinéastes québécois, Pierre Falardeau entame l’écriture du scénario de ce qui constitue de l’avis de plusieurs des critiques son film le plus abouti. Grâce à ses amis qui mettent sur pied un comité de financement qui organise des manifestations d’appui au projet et montent un spectacle-bénéfice, son film voit enfin le jour en 2001.
C’est dans ce très beau film de Falardeau intitulé 15 février 1839 qu’une autre fillette aussi âgée d’une dizaine d’années rappelle celle de L’Assemblée des Six-Comtés
Dès le début du film, l’enfant et son père, un fossoyeur, assis sur le banc de la charrette où s’empilent cinq cercueils, nous font entrer dans la prison d’où nous ne sortirons pas. Tout le reste du film se déroule à l’intérieur, au huis clos des dernières 24 heures de deux patriotes, Chevalier de Lorimier et Charles Hindelang, accusés de trahison et rébellion, et condamnés à la pendaison avec trois autres détenus dans une autre aile de la prison.
Nous retrouvons cette enfant à la fin du film, toujours assise avec son père qui attend qu’on lui remette les corps des suppliciés. Sur l’échafaud aux côtés de ses quatre camarades d’infortune, la corde au cou, de Lorimier lui adresse un doux sourire mêlé de tristesse. La scène, magnifique où dominent le bleu lumineux du ciel et le blanc éclatant de la neige, évoque Louis Aragon, chanté par Léo Ferré :
Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Nul besoin de chercher plus loin. Entre ces deux œuvres d’art, plus d’un siècle s’est écoulé. J’y vois néanmoins un lien. Les messages de ces deux enfants, celle du peintre et celle du cinéaste, se rejoignent : ils incarnent l’histoire et l’avenir, autrement dit, ils nous encouragent à quitter le passé et à poursuivre la lutte du pays à créer.
Chez Falardeau, le 15 février 1839 rappelle l’échec; mais un échec que de Lorimier transforme en espoir la veille de son exécution :
[…] mon cœur entretient encore du courage et des espérances pour l’avenir, mes amis et mes enfants verront de meilleurs jours, ils seront libres, un pressentiment certain, ma conscience tranquille me l’assurent.
Chez Alexander, l’enfant du tableau représente aussi l’espoir.
Oubliez l’Assemblée des Six-Comtés suivie d’une insurrection réprimée dans le sang. Tournez-vous vers l’avenir. Ne renoncez pas, demain vous appartient.
Mon anachronique « demain vous appartient » a marqué la campagne électorale de 1976 animée par les paroles également d’espoir de Stéphane Venne : « À partir d’aujourd’hui, demain nous appartient, à partir d’aujourd’hui si vraiment on y tient. »
Trois ans et demi plus tard, de l’espoir nous passons à l’échec. Dans la soirée, au centre Paul-Sauvé, René Lévesque déclare :
Ce 20 mai 1980 restera comme l’un des derniers sursauts du vieux Québec, qu’il faut respecter. On est une famille divisée, mais j’ai confiance qu’un jour il y aura un rendez-vous normal avec l’histoire que le Québec tiendra.
Ce rendez-vous aura lieu en octobre 1995 avec les résultats que nous savons. Les lendemains s’annonçaient sombres pour le Québec. Outre le déclin et l’éparpillement du vote souverainiste et le réalignement des forces politiques, nous avons assisté à plusieurs événements, négatifs quant à moi : la substitution de la notion juridique de nation civique à la notion sociologique de nation historiquement construite; la promotion de l’interculturalisme, ersatz québécois du multiculturalisme canadien; le projet d’une laïcité édulcorée dite d’ouverture; l’aveuglement face au déclin du français, notamment à Montréal, et le refus d’apporter des changements majeurs à la Charte de la langue française.
Mais depuis une dizaine d’années, un renouvellement de la pensée souverainiste me confortent : plusieurs publications d’intellectuels chevronnés, indépendantistes sincères et engagés proposent de nouvelles voies, de nouvelles pistes pour renouveler la démarche souverainiste par la défense et la promotion des valeurs républicaines : la souveraineté du peuple; l’éducation à la citoyenneté; l’identité nationale; l’égalité de tous les citoyens et citoyennes; la laïcité pleine et entière dans le domaine public; l’intégration des immigrants dans la société d’accueil.
Les études de la série « Penser le Québec indépendant » publiées dans L’Action nationale depuis septembre dernier constituent à mon avis une remarquable analyse en ce sens.
Le message de « L’enfant et les Patriotes de 1837 » sera-t-il entendu deux siècles plus tard?
1 Charles Alexander, L’Assemblée des Six Comtés en 1837, 1891, Musée du Québec.



