La misère des livres, le travail des lecteurs

C’était inévitable. Et c’est arrivé. De nouveaux outils engendrent toujours des usages imprévus. Et parmi ceux-ci, aucun n’est à l’abri de l’humaine faiblesse. L’arsenal des escrocs s’élargit au même rythme que les découvertes et les innovations. C’est ce qui arrive dans le monde des livres. Et cela a frappé de façon spectaculaire avec l’affaire Orélien.

C’était inévitable. Et c’est arrivé. De nouveaux outils engendrent toujours des usages imprévus. Et parmi ceux-ci, aucun n’est à l’abri de l’humaine faiblesse. L’arsenal des escrocs s’élargit au même rythme que les découvertes et les innovations. C’est ce qui arrive dans le monde des livres. Et cela a frappé de façon spectaculaire avec l’affaire Orélien.

Pourtant, pour qui refuse de céder à la sidération, le séisme n’en est pas un. Le sensationnalisme du traitement médiatique, alimenté par les énormes enjeux financiers des éditeurs et par les non moins immenses tourments infligés aux instances de légitimation qui font et défont la vie des livres, n’aura pas été au service de la pensée. C’est sans surprise, évidemment. Les ruses corsaires avaient depuis déjà un bon moment élargi le spectre des fraudes informatiques et nourri un répertoire d’arnaques qui fait désormais le bonheur des publicitaires et des spécialistes de la sécurité informatique. Le monde de l’édition n’y a pas échappé.

Un plagiaire invétéré s’est trouvé au centre d’une tempête qui a tout saccagé sur son passage. La mise en doute du travail de toute une industrie, la possible délégitimation d’institutions vénérables, sans oublier l’ébranlement des convictions qui soutiennent le travail créatif, viennent mettre fin à un certain âge de l’innocence. Même si plusieurs en souffrent, il ne faut pas s’abandonner aux effets premiers du saccage. Les illusions et même les certitudes anéanties pavent la voie au renouveau. Non seulement l’art et les auteurs s’en remettront-ils, mais l’occasion est-elle en train de s’imposer de refaire les lignes de partage entre le réel et les simulacres, entre les fac-similés et leurs fonctions esthétiques aussi bien que commerciales. Et de questionner ce qui se déploie dans le règne de la technologie quand on la brandit avec un zèle aussi fétichiste.

La littérature est sans doute en train de devoir faire le parcours en accéléré qu’ont accompli d’autres formes d’art comme la musique ou les arts visuels. Voilà déjà quelques décennies que les compositeurs et musiciens, par exemple, ont élargi l’éventail des outils numériques utilisés pour la production des œuvres. Ils ont, au fil des ans, procédé à diverses reconfigurations du rapport aux œuvres, à la création et, plus largement, au public et aux conditions de réception et de diffusion. Ce qui se joue d’ores et déjà, en littérature comme, plus largement, dans la pratique des sciences humaines et de la philosophie dans l’utilisation des logiciels et des algorithmes que les marchands et inventeurs confondent avec l’intelligence, c’est une transformation culturelle qui oblige à revoir la place de la technique dans les processus créatifs et de pensée. L’industrialisation de l’édition vient de muter. Tout son écosystème en sera modifié, mais ce sera, ultimement, le travail des lecteurs, la posture de lecture et les pratiques critiques qui en découleront qui détermineront le nouveau parcours. Et rien n’est joué.

Un immense chantier de travail critique

Un immense chantier de travail critique vient de s’ouvrir dans le domaine du livre et c’est tant mieux. S’il y a toujours place pour la mise à distance sceptique et la méfiance à l’égard des prophètes en tous genres, il reste que la technique restera toujours la technique, un domaine de l’intelligence humaine où s’entremêlent choix de société, rapports de forces et intérêts. Ce serait une erreur de l’ériger en arbitre de la création et en instance ultime de légitimation. C’est dans le dialogue entre humains par et à travers les œuvres que se décide et se renouvellera le sens de ce que ces nouveaux outils permettent de faire. Cela prendra du temps et un large horizon sera requis pour trouver les profils qui se dessineront au gré des pratiques plurielles.

Pour l’heure, le travail des lecteurs, pour rester en phase avec celui des auteurs, passe par une exigence éthique de base : celle de la transparence des conditions explicites de production. C’est essentiel au maintien d’un pacte de lecture fécond pour la culture au lieu d’être d’abord pensé pour le commerce. Ce sera intéressant de suivre le destin de l’ouvrage d’Orélien. Peut-on faire confiance et croire le plagiaire qui dit que cette fois-ci il n’a pas triché? Sommes-nous en présence d’une version moderne du paradoxe d’Épiménide : « je mens dit le Crétois »? Qu’en tirera le lecteur séduit par l’œuvre ou la réclame? À quelle expérience ou satisfaction intellectuelle répond l’usage du fac-similé ? La généralisation des pratiques de production automatisée est-elle en train d’effacer la figure de l’auteur telle que la modernité l’a façonné? Sommes-nous désormais prisonniers de l’ère du simulacre comme l’avait prophétisé Jean Beaudrillard?

Des milliers de questions fusent et ouvrent un espace de pensée qui peut certes donner le vertige. Mais dont il faudra s’accommoder parce que c’est là la condition du dépassement, une condition essentielle à la vie de la culture. C’est une période stimulante qui s’ouvre pour le monde du livre. Elle offrira pour les lecteurs et pour les Cahiers de lecture, nous le souhaitons, une abondance de matière et de rendez-vous. C’est heureux que la saison d’automne s’amorce en dressant à toute notre équipe et au monde du livre des défis qui mettront l’intelligence à l’épreuve.

Plus que jamais le travail critique propulsera la lecture dans le monde des vivants. À l’heure où le Québec est confronté à de véritables dilemmes existentiels, il nous apparaît plus important que jamais de redire la place du livre dans le renouveau culturel auquel nous n’échapperons pas, si tant est que la volonté de vivre l’emporte sur la servitude. Celle de la technique ou des conditions politiques qui peuvent s’en servir pour asservir. Plus que jamais notre existence se joue et se déploiera comme une victoire sur l’improbable. La culture nous garde au diapason du monde. Pour le meilleur et pour le pire.

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