Censée réaffirmer la « souveraineté » du Canada, la visite du roi Charles III a évidemment soulevé son lot de critiques. On reste cependant étonné par la minceur des arguments avancés par ses détracteurs qui répètent essentiellement que la monarchie serait démodée et coûte trop cher. L’objectif ici est tout bonnement de tenter d’étoffer cette critique de la monarchie canadienne en rappelant six autres réalités historiques d’autant plus prégnantes et oppressantes qu’on ne les voit même plus.
L’Empire veut le fleuve
La Couronne britannique n’a pas ménagé ses efforts pour s’emparer de la Nouvelle-France et doit s’y reprendre à trois reprises avant d’y parvenir en 1760. Qu’on ne s’y trompe pas cependant. Ce qui attire ici Sa Gracieuse Majesté n’est pas le génie des habitants, mais bien le fleuve Saint-Laurent, la meilleure voie de communication pour accéder aux fabuleuses richesses du centre du continent : fourrure, bois, blé, puis potasse, pétrole, gaz puis métaux rares. Suivant cette logique purement mercantile, la vocation du Québec consiste à faire transiter ces ressources vers le cœur de l’Empire avec un maximum de fluidité, que ce soit par canal, chemin de fer, puis par autoroute ou pipeline. Le contrôle de ce couloir maritime coïncide aussi avec l’intérêt stratégique de l’Empire puisque, suivant lord Durham dans son célèbre rapport de 1839 : « La présence de l’Empire britannique au Canada permet en outre de contrebalancer l’influence croissante des républiques et en particulier des États-Unis sur le continent américain1. » Plus largement, étirer les possessions britanniques d’un océan à l’autre vise à terme à souder la mère patrie atlantique à ses autres possessions en mer australe.
Le complexe du colonisé
Entre-temps, la Conquête de 1760 avait placé le peuple québécois sous la coupe d’une nouvelle élite britannique qui assure désormais seule le lien avec l’extérieur par le prisme de la monarchie anglaise et du mercantilisme impérial. Les habitants se retrouvent alors devant un dilemme que connaissent bien les peuples ayant fait l’expérience de la colonisation et qui consiste soit à se résigner et à collaborer avec la monarchie anglaise pour s’ouvrir au monde, quitte à sacrifier leur culture et leurs aspirations démocratiques, soit à résister et à s’entêter pour conserver leurs usages, quitte à se replier sur eux-mêmes. La tutelle d’une monarchie étrangère engendre ainsi un complexe du colonisé où, au Québec, on s’accuse par exemple d’être soit un traître fédéraliste, soit un xénophobe refermé sur sa culture folklorique. Au milieu de cette dissonance cognitive mortifère, l’institution monarchique peut se maintenir au centre du jeu.
Aux sources du multiculturalisme canadien
Les Québécois se méprennent souvent sur la spécificité de l’Empire britannique. Un des facteurs qui expliquent le mieux son succès consistait à laisser intactes les institutions indigènes tout en assoyant sa mainmise sur les ressources et le commerce extérieur. Durham encore l’avait compris quand il écrit que : « Sa Majesté entend laisser à ses sujets la jouissance de leurs us et coutumes […] pourvu qu’ils n’entravent pas le commerce, les relations extérieures et la concession des terres publiques; voilà les seuls points que la mère patrie souhaite contrôler2. » Plutôt que de gérer au près la société civile, pourquoi ne pas laisser aux élites locales le soin de maintenir le peuple dans la sujétion? Au Québec, deux institutions particulièrement compatibles avec la monarchie – le régime seigneurial et l’Église catholique – relaieront docilement le message impérial tandis que le fleuve et l’extraction des ressources seront dévolus à des patrons anglais. Une telle cohabitation permet aussi à la monarchie anglaise de faire étalage de sa supériorité morale en affichant une tutelle clémente et maternelle. En guise d’exemple, les grandes foires impériales qui se tiennent régulièrement au cœur de Londres jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle et où les coloniaux paradent devant Sa Majesté en affichant bien haut leurs attributs culturels distincts.
L’idéologie multiculturaliste ne doit donc rien au départ à l’imagination fantasque de Trudeau père, mais tire sa raison d’être d’une volonté impériale de préserver les cadres traditionnels des sociétés colonisées qui sont compatibles avec le capitalisme anglais. Lors du couronnement du roi Charles III en mai 2023, le premier ministre Justin Trudeau établit mieux que quiconque le lien entre le multiculturalisme et la sujétion à la Couronne britannique : « Lors de cette occasion mémorable, rappelons-nous les valeurs que nous partageons, à savoir l’inclusion, la diversité et le respect des droits de la personne, pendant que nous continuons à bâtir ensemble un avenir meilleur pour tous les membres du Commonwealth3. »
Faire obstacle à la laïcité
À titre de fondateur et de chef suprême de la religion officielle du Royaume d’Angleterre, le roi a le devoir historique d’encadrer la pratique religieuse de ses sujets, en particulier depuis l’Acte de Suprématie de 1559. C’est au point ou l’incapacité du roi Jacques à protéger les droits religieux des protestants sera la cause première de la Glorieuse révolution de 1688. Depuis, son successeur doit s’engager devant ses sujets à ce « qu’il préviendra toute violation de leurs droits ci-dessus rappelés, et contre toutes autres atteintes portées à leur religion4. » Le droit d’afficher publiquement ses choix religieux est un principe sacro-saint en droit britannique, la mère de toutes les libertés selon certains juristes, et auquel la Couronne est intimement associée. Dès lors, le souhait de l’État québécois de légiférer en ce domaine pour poser le principe de laïcité de l’État heurte frontalement une prérogative de la Couronne et une corde particulièrement sensible du Canada anglais.
Les Premières Nations piégées
Dès la chute de la Nouvelle-France, la Grande-Bretagne reprend à son compte le splendide réseau français d’alliances avec les Autochtones qui repose sur un lien personnel et charnel entre chaque peuple autochtone et son père, le roi d’Angleterre. Depuis, la Couronne britannique n’a jamais cessé de cultiver ce lien. On a qu’à rappeler qu’à chaque visite d’un membre de la famille royale au Canada, un échange de cadeaux et un séjour sont prévus dans une communauté autochtone. Or, ce lien privilégié avec la monarchie est en fait un piège pour les Autochtones. D’abord, ce lien perpétue l’infantilisation des Premiers Peuples, pupilles du roi mais dépourvus de droits formels. Ensuite, cela permet à la Couronne de s’immiscer dans les affaires canadiennes, ne serait-ce qu’en répondant par voie officielle aux pétitions des Autochtones, par exemple. Enfin et surtout, cet accès apparemment privilégié au roi dissuade pour le moins les Autochtones de négocier d’égal à égal avec les autres Canadiens ou d’engager un véritable partenariat avec les autres ordres de gouvernement fédéral ou provincial, contribuant ironiquement à les marginaliser sur le plan politique.
Le cynisme comme horizon politique
Dans un document officiel remis à chaque personne accédant à la citoyenneté canadienne, on explique d’emblée que : « Dans une monarchie constitutionnelle comme le Canada, aucun particulier ne détient le pouvoir. Dans les faits, le pouvoir réside dans une institution qui veille à la sauvegarde du pays au nom de tous les citoyens et citoyennes. Cette institution est la Couronne5. Or c’est parfaitement exact. Qu’on parcourt les textes des diverses lois constitutionnelles canadiennes, il n’est partout question que de dévolution de pouvoir par le roi, seule autorité souveraine. Pourtant, on s’échine à nous expliquer que ce pouvoir n’est que théorique et que le pouvoir est bien aux mains des élus du peuple. Le problème est que nulle part ces pouvoirs dévolus ne sont clairement définis. Cela n’a bien sûr pas échappé au politologue Marc Chevrier selon qui : « Rien sur le pouvoir du premier ministre, ni sur l’appel au peuple, ni sur les devoirs des gouvernants envers les gouvernés ou sur le principe de représentation populaire. [En somme,] une constitution organique qui présuppose un certain ordre naturel, laissant d’immenses pouvoirs à l’exécutif et à la Cour suprême6. » Ce flou entretenu entre les pouvoirs du souverain et ceux dévolus à l’exécutif contribue au cynisme des citoyens qui n’ont d’autre choix que de concevoir la politique tel un théâtre dont ils ne sont que spectateurs et où des comédiens s’agitent, parmi lesquels un premier ministre aux pouvoirs à la fois flous et infinis, puisqu’ils lui sont dévolus par une sorte de roi Ubu qui trône encore et toujours au milieu de la scène. Ce spectacle bancal n’a pas échappé à un adversaire de la Confédération canadienne, le député rouge Louis-Antoine Dessaulles, qui avait déjà compris que « Le Roi est le chef de l’État canadien. Or, son pouvoir est pure fiction, se plait-on à répéter. […] L’État canadien est donc une tragicomédie qui travestit le pouvoir et la représentation politique7. » À l’heure où il est devenu important de « parler vrai » en politique, il serait grand temps que les Québécois et les Canadiens de 2025 reprennent contact avec des réalités, à la fois simples et absurdes.
1 Lord Durham, Rapport sur les affaires de l’Amérique du Nord britannique (1839), traduit en français par Denis Bertrand et Albert Desbiens, Montréal, Les Éditions Sainte-Marie, 1969 : 136.
2 Lord Durham, Rapport… : 116-117.
3 Le premier ministre célèbre le couronnement de Sa Majesté le roi Charles III. Communiqué, 6 mai 2023 https://www.newswire.ca/fr/news-releases/le-premier-ministre-celebre-le-couronnement-de-sa-majeste-le-roi-charles-iii-878252225.html
4 Charte des droits ou Bill of Rights Signé en Angleterre le 13 février 1689 par Guillaume et Marie Prince et Princesse d’Orange. Reproduit par Digithèque MJP https://mjp.univ-perp.fr/constit/uk1689.htm
5 La Couronne canadienne, Ottawa, ministère du Patrimoine canadien, 2021 : 3.
6 Marc Chevrier, La République québécoise. Hommage à une idée suspecte. Montréal, Boréal, 2012 : 222.
7 Louis-Antoine Dessaulles, Six lectures sur l’annexion du Canada aux États-Unis, New York, Réimpression S.R. Publishers Limited, 1968 : 63.



