La vitesse à laquelle le monde est en train de basculer rappelle le processus qui mène à un tremblement de terre. Le mouvement des plaques tectoniques cause des frictions entre elles, comme on le ferait avec deux feuilles de papier abrasif que l’on frotte dans des directions opposées et se déplaçant par à-coups. Sous terre, l’énergie s’accumule pendant des années jusqu’à ce que, soudain, un glissement finisse par se produire brusquement, causant ainsi un séisme.
Le système international actuel connaît un processus similaire. Depuis plusieurs décennies, nous assistons à l’émergence de nouvelles puissances et au déclin relatif de l’hégémon étatsunien. Toutefois, si on exclut diverses adaptations à la nouvelle réalité, l’essentiel de l’ordre international institué en 1945 a été maintenu. Il a même été provisoirement renforcé par l’effondrement du régime soviétique et l’éclatement de l’URSS, faisant des États-Unis la puissance incontestable tant du point de vue militaire qu’économique, technologique et idéologique. Mais aujourd’hui, l’ordre international tel qu’institutionnalisé ne correspond plus au rapport de force qui l’a vu naître.
Les puissances émergentes réunies dans le BRICS+1 combinent un PIB supérieur à celui du G7. Leur force est telle qu’elles se trouvent en mesure de résister aux pressions de Washington, du FMI et de la Banque mondiale et d’élaborer elles-mêmes leurs propres politiques de développement, leur propre stratégie d’expansion. Tout cela se déroule dans un contexte d’échec du néolibéralisme, échec consacré par la crise financière de 2008-2009 et par la pandémie de COVID-19.
Ayant révélé son inaptitude à empêcher la croissance des inégalités au sein des pays développés et entre ces derniers et les pays pauvres, le culte du marché se trouve aujourd’hui sous respirateur artificiel. En outre, il fait la démonstration de son incapacité à favoriser la mise en place rapide des mesures nécessaires pour faire face à la crise climatique. La rationalité marchande – par exemple, importer au Québec de la truite du Pérou ou du saumon du Chili, un trajet de 6000 à 9000 km – entre en contradiction avec la rationalité environnementale. On commence donc à réencastrer l’économique dans le politique.
Des tensions croissantes entre la Chine et les États-Unis
En Chine, du fait de la nature du régime, l’État a toujours joué le rôle premier, y compris dans le contexte de la libéralisation économique entreprise à partir de 1978. Le pays a connu des avancées fulgurantes, tant du point de vue économique et technologique que militaire. Il a par ailleurs attiré des masses de capitaux en provenance des pays développés, devenant ainsi la principale usine de la planète. En 2022, avec 31,2 % de la production manufacturière mondiale, elle dépasse de loin les États-Unis, à 16,3 %2. Son influence n’a cessé de grandir. Sa marine marchande dépasse désormais de loin celle des États-Unis. Sur le plan militaire, des experts ont effectué des simulations de guerre avec la Chine et ont découvert que les États-Unis se retrouveraient à court de missiles antinavires à longue portée en trois à sept jours du fait de l’affaiblissement des capacités industrielles du pays. Les Chinois auraient également mis au point une arme à micro-ondes si puissante que son intensité équivaut à celle d’une explosion nucléaire et pouvant perturber ou détruire les composants électroniques des systèmes d’armes de l’armée des États-Unis3. Par ailleurs, la Chine a commencé à concurrencer Silicon Valley en matière d’intelligence artificielle. Elle s’implique fortement dans la création d’institutions internationales parallèles à celles que domine le monde occidental. Tout cela explique les contradictions grandissantes entre ce pays et les États-Unis.
À Washington, quel que soit le parti au pouvoir, on réplique à la Chine par diverses mesures parmi lesquelles les barrières tarifaires occupent une place importante. Avec Donald Trump, ces mesures prennent un caractère beaucoup plus radical. Le slogan « Make America Great Again » implique non seulement une relance de la puissance étatsunienne dans le monde mais également une tentative de contrer la désindustrialisation du pays en forçant les entreprises à transférer leur production chez l’oncle Sam. Cette politique constitue une réponse du populisme de droite à une mondialisation néolibérale aux effets particulièrement négatifs chez des segments importants de la classe ouvrière étatsunienne, dont l’existence assurée depuis des décennies par des emplois bien rémunérés a fait place à l’insécurité économique.
La Russie et son refus d’un ordre international unipolaire
C’est dans ce contexte qu’il faut aborder la question de l’attitude des États-Unis à l’égard du conflit entre la Russie et l’Ukraine. Je tiens à rappeler qu’il existe plusieurs analyses sur les raisons de cette guerre. Il y a d’abord celle qui relève de ce que j’appelle l’art naïf de l’analyse politique, qui consiste à expliquer les événements d’importance à partir de la seule pensée (bonne ou mauvaise) des dirigeants. Ainsi, cette guerre découlerait essentiellement de la volonté du dictateur Vladimir Poutine – souvent comparer à Hitler ou à Staline – de restaurer le territoire de l’ex-URSS, ce qui sous-entend qu’il ne s’arrêtera pas à l’Ukraine et qu’il irait jusqu’à menacer l’Europe entière. Dans ce cas, une seule conclusion s’impose : il faut stopper la Russie à tout prix.
Une autre version part de l’incompatibilité entre autoritarisme et démocratie. Le régime Poutine se sentirait menacé par l’existence d’une démocratie à ses frontières, de la même manière que les pays capitalistes craignaient d’être contaminés par la montée du « communisme » çà et là. Le régime Poutine ne pouvait donc tolérer une Ukraine démocratique qui aurait pu servir d’exemple au peuple russe lui-même, dès lors putativement incité à se soulever contre l’ordre établi. Ce faisant, les démocraties doivent faire front commun afin de défendre leurs valeurs dans un monde de plus en plus illibéral.
Une troisième analyse, plus complexe et beaucoup moins relayée par le discours officiel occidental puisqu’elle évoque une certaine responsabilité de la part de notre propre camp et recoupe certains éléments du discours officiel russe, observe les choses sur une plus longue période, en remontant jusqu’à la chute de l’URSS. Plus solide que les deux premières, elle rappelle les promesses verbales faites à Gorbatchev de ne pas étendre l’OTAN vers l’Est. Pendant plus d’une quinzaine d’années, la Russie a cherché à s’intégrer à ce monde occidental, qu’il s’agisse du FMI, de l’OTAN, de l’Union européenne ou de l’OMC. Elle a suivi d’une manière particulièrement zélée les recommandations du FMI et autres institutions internationales pour assurer son passage au capitalisme. De tout cela a résulté une profonde humiliation, non seulement chez les dirigeants du pays, mais dans l’ensemble de la population russe. La « thérapie de choc » néolibérale s’est traduite par une profonde dépression causée par la désindustrialisation du pays, par l’explosion des inégalités sociales, la perte de la sécurité économique modeste garantie par le régime soviétique, le discrédit jeté sur l’idée de démocratie et par un recul de l’influence de la Russie dans le monde4.
Non seulement l’OTAN a progressé jusqu’aux frontières de la Russie, mais d’autres menaces se sont ajoutées à l’insécurité grandissante du pays. Organisation prétendument défensive, l’OTAN a bombardé Belgrade en 1999 puis la Libye en 2011, nourrissant ainsi la méfiance de Moscou à son endroit. En 2002, les États-Unis se sont retirés unilatéralement du traité sur les missiles à longue portée. Plus tard, un système de défense anti-missile a été installé en Pologne et en Roumanie. Arrêtons ici la liste.
Avec la reprise économique qui coïncide avec l’arrivée au pouvoir de Poutine en 2000, Moscou a commencé à critiquer l’hégémonie exercée par les États-Unis, plaidant pour un monde multipolaire. C’est dans un discours prononcé à Munich le 10 février 2007, à l’occasion d’une conférence sur la sécurité, que le président russe a opéré cette rupture dans ses rapports avec l’Occident. « Qu’est-ce qu’un monde unipolaire? Malgré toutes les tentatives d’enjoliver ce terme, il ne signifie qu’une seule chose : c’est un seul centre de pouvoir, un seul centre de force et un seul centre de décision. C’est le monde d’un seul maître, d’un souverain unique5. » Un tel discours rejoint évidemment celui de la Chine et d’autres puissances émergentes, comme l’Inde, mais aussi l’ensemble du continent africain, qui estime avoir largement supporté les conséquences du colonialisme européen et de la mondialisation néolibérale encadrée par les États-Unis. C’est dans ce contexte qu’en 2009 a été formé le BRIC, devenu plus tard le BRICS+6. Il serait trop long d’énumérer ici toutes les manifestations de perte d’influence de l’Occident en parallèle avec l’émergence d’un autre « bloc » se dotant d’institutions concurrentes. Il faut surtout comprendre que le monde, après une période de bipolarité puis d’unipolarité, est à nouveau en train de se diviser sous nos yeux.
Cette division s’est exprimée de façon assez nette avec le déclenchement de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Malgré la violation formelle du droit international par la Russie, plusieurs pays ne se sont pas rangés derrière le discours condamnant ce geste de Moscou. À titre d’exemple, aucun pays africain n’a accepté de participer aux sanctions internationales contre la Russie. Il faut bien comprendre que ce que l’on appelle, sans doute en exagérant un peu, le « Sud global », ne penche guère du côté de l’hégémonie étatsunienne7.
Empêcher la Chine de profiter d’une alliance avec la Russie
Les sanctions imposées à Moscou ont eu pour effet de resserrer ses liens avec Beijing, notamment par une réorientation de ses exportations d’hydrocarbures. Ce rapprochement entre les deux puissances contribue à la perte d’hégémonie des États-Unis. Tant que les rapports entre Moscou et Washington demeuraient solides, les inquiétudes restaient modérées. Mais une alliance Chine-Russie se renforçant sur fond de conflit avec les États-Unis finit par poser un problème de sécurité. En 1971, sous Richard Nixon, la diplomatie étatsunienne menée par Henry Kissinger avait profité du conflit sino-soviétique pour rapprocher Beijing de Washington. Depuis quelques années, les tensions grandissantes entre la Chine et les États-Unis ont pour effet d’inverser le processus. C’est pourquoi les États-Unis ont tout intérêt à trouver le moyen d’éviter une alliance Chine-Russie tournée contre eux. Sous Joseph Biden, l’invasion de l’Ukraine par la Russie allait leur donner l’occasion de tenter d’affaiblir la puissance potentielle de cette alliance.
En effet, la résistance plus forte que prévu de l’armée ukrainienne a fait ressortir les faiblesses de la Russie. Alors que des pourparlers de paix étaient apparemment sur le point d’aboutir à la signature d’un accord en avril 2022, l’intervention du premier ministre britannique Boris Johnson, appuyée par la Maison-Blanche, a mis fin à toute volonté de mettre un terme à la guerre. En retour, on promettait à Zelensky de lui fournir toutes les armes nécessaires, assorties d’un soutien technologique permettant de bien renseigner l’armée ukrainienne sur les mouvements des Russes. Cette information avait alors été confirmée par un témoin important, Naftali Bennett, alors premier ministre d’Israël8 et plus tard par Davyd Arakhamia, leader parlementaire du parti de Zelensky au parlement ukrainien9. Ce geste a renforcé l’idée voulant que les États-Unis se servent de l’Ukraine pour affaiblir la Russie, la fameuse « proxy war », ou guerre par procuration. À ce sujet, il vaut la peine de rappeler les paroles de Mitt Romney, alors sénateur républicain et membre du comité des Affaires étrangères du Sénat, à l’occasion d’une interview télévisée du 31 août 2023 :
Et notre plus grande menace mondiale pour le siècle à venir vient certainement de la Chine. La Chine a un allié majeur, enfin, plus d’un si l’on considère la Corée du Nord, mais un allié majeur, c’est la Russie. Il est donc tout à fait dans notre intérêt d’affaiblir la Russie si nous nous inquiétons du sort de la Chine. Et bien sûr, la Russie elle-même possède 1 500 têtes nucléaires destinées aux États-Unis d’Amérique. Alors voir la Russie lutter en Ukraine, voir son armée décimée sans aucune perte de vie américaine, c’est vraiment tout à fait extraordinaire. Ainsi, au cours des deux dernières années, nous avons dépensé environ 5 % de notre budget militaire pour envoyer des armes à l’Ukraine pour l’aider dans sa bataille contre la Russie. C’est tout à fait dans notre intérêt. Nous dépensons environ 750 à 800 milliards de dollars par an pour notre défense nationale. C’est pour nous protéger de peuples comme celui de la Russie, en prendre 50 milliards chaque année et les utiliser pour renforcer l’Ukraine est la chose la plus intelligente que nous puissions faire et probablement la manière la plus rentable et certainement la plus efficace pour épargner des vies. Nous pouvons affaiblir quelqu’un qui a le potentiel de devenir un ennemi10.
En marge de l’Assemblée générale de l’ONU, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a tenu des propos certes moins crus mais qui recoupent en partie ceux de Romney :
Donc, si les États-Unis s’inquiètent de la Chine et veulent se tourner vers l’Asie, alors vous devez vous assurer que Poutine ne gagne pas en Ukraine car si l’Ukraine gagne, alors nous aurons à nos côtés la deuxième plus grande armée d’Europe, l’armée ukrainienne, aguerrie au combat, et nous aurons une armée russe affaiblie, et nous avons aussi maintenant l’Europe qui intensifie réellement ses dépenses militaires11.
Un tel scénario, a déclaré Stoltenberg, « permettra aux États-Unis de se concentrer plus facilement également sur la Chine », car Washington pourra être « moins préoccupé par la situation en Europe12 ». C’est ainsi que sous Biden, la stratégie de l’administration étatsunienne consistait à soutenir l’Ukraine coûte que coûte, en évitant toutefois de provoquer un conflit nucléaire. C’est pourquoi il n’a jamais été question d’envoyer des troupes de l’OTAN pour participer directement aux combats. Mais il reste que cette guerre par procuration avait ses limites. La Russie dispose d’un bassin de population près de quatre fois plus importante que celui de l’Ukraine et elle a su tirer des leçons de ses multiples échecs des quelque 18 premiers mois de la guerre. Elle a transité vers une véritable économie de guerre, son budget militaire représentant plus de 32,5 % des dépenses de l’État fédéral russe en 202513, ce qui est désormais supérieur à la part consacrée aux dépenses sociales. Depuis l’échec de l’offensive ukrainienne de l’été de 2023, le vent a tourné. Certes, la Russie n’a remporté aucune victoire spectaculaire mais, petit à petit, elle gagne du terrain, parvenant même à reconquérir le terrain perdu sur son propre territoire dans l’oblast de Koursk. Du côté de l’Ukraine, l’épuisement a commencé à se faire sentir avec la multiplication des désertions et des difficultés grandissantes de recrutement. Au début de 2025, il est devenu passablement évident que l’Ukraine ne pourra pas regagner les territoires perdus. C’est pourquoi l’idée de négocier un cessez-le-feu a commencé à s’étendre au sein de l’opinion publique ukrainienne et dans la communauté internationale. Et cette idée se renforce au moment où Donald Trump revient à la présidence des États-Unis.
Changement de stratégie de la part des États-Unis
Avant de revenir au pouvoir, Donald Trump se vantait de pouvoir mettre fin à la guerre en 24 heures. Une fois élu, il a été forcé d’admettre que le processus exigerait un peu plus de temps que prévu. Mais toujours est-il que la stratégie de Washington a été revue de fond en comble. Désormais, il ne s’agit plus d’affaiblir la Russie, mais de la ramener du côté des États-Unis, même si l’Ukraine doit en payer le prix. En somme, la stratégie apparente des trumpistes consiste à tenter de découpler la Chine et la Russie par un rapprochement Washington-Moscou ou, à tout le moins, de neutraliser la Russie en cas de conflit entre les États-Unis et la Chine. Si tel est le cas, il serait douteux, à première vue, qu’elle entraîne plus de gains que de pertes, l’Europe se retrouvant dans une situation qui la force à s’éloigner des États-Unis.
Tout cela ne devient intelligible que dans le contexte d’une transformation fondamentale des rapports internationaux. Les années 1990 étaient l’époque du triomphe de la pensée unique, de la mondialisation néolibérale et de la fin de l’histoire. Mais apparemment, la fin de l’histoire a été remise à une date ultérieure. Les États-Unis eux-mêmes renoncent à cette mondialisation néolibérale. Dans un ouvrage récent14, l’économiste et historien Arnaud Orain examine l’histoire économique dans une perspective longue pour y distinguer des périodes de capitalisme de la finitude entrecoupées de périodes de capitalisme libéral (ou néolibéral). La finitude se manifeste par la prise de conscience d’un monde aux richesses limitées. En conséquence, ce qu’un pays gagne, les autres le perdent, d’où la perception d’un jeu à somme nulle. Ce capitalisme de la finitude a dominé au cours des trois périodes suivantes : 1) XVIe au XVIIIe siècle ; 2) 1880-1945 ; 3) depuis 2010. Il se manifeste par une forme de mercantilisme et la constitution de monopoles soutenus par l’État. Ces États cherchent à prendre le contrôle des ressources indispensables à leur survie ou à leur expansion. La Chine en donne un bon exemple avec ses monopoles étatiques ou en partenariat avec le privé. La Russie également, alors que l’État, sous Poutine, s’est imposé dans la gestion globale des grands monopoles du pays. La lutte pour les ressources concerne la planète entière. Dans ce cadre « le capitalisme de la finitude est ouvertement prédateur, violent et rentier15 ». On l’a vu dans le passé avec les Grandes Découvertes puis, après la période libérale de 1815-1880, avec la nouvelle offensive impérialiste (partage de l’Afrique et d’autres contrées par les grandes puissances). Et à Washington, le pouvoir se trouve désormais entre les mains d’un néo-mercantiliste primaire entouré de milliardaires se servant directement de l’État pour redéployer l’empire sous une forme renouvelée.
Le capitalisme libéral s’est manifesté dans la période qui va de 1815 à 1880, pour s’imposer à nouveau de 1945 jusqu’à la crise financière de 2008-2009. Le principe de la concurrence (dont le libre-échange) et la croyance dans la production de nouvelles richesses (tout le monde gagne) se situent alors au cœur de la pensée économique dominante. Mais autant à la fin du XIXe siècle qu’au début des années 2000, est arrivé un moment où les puissances se sont rendu compte que les mécanismes du marché ne les favorisaient plus du fait de la concurrence internationale. « C’est comme si chaque phase de la mondialisation libérale se terminait de la même manière : par la redécouverte du possible jeu à somme nulle du commerce extérieur par les intellectuels et les politiques16. »
L’auteur rappelle qu’aujourd’hui, outre l’échec de la mondialisation néolibérale, s’ajoutent les contraintes environnementales. Plus que jamais, la planète apparaît comme un monde fini, parce que les ressources ne seront pas suffisantes pour tous. Pensons seulement aux océans qu’on est en train de vider ou au rétrécissement des surfaces cultivables. Comme l’écrit l’auteur :
La conséquence de tout cela pour les détenteurs de capitaux, responsables politiques, ingénieurs et autres décideurs, se dessine facilement. La limitation et la raréfaction du vivant, des minéraux et des métaux, ainsi que les difficultés de recyclage, n’appellent qu’une conclusion : se lancer dans une compétition débridée à l’accaparement des dernières terres et plateaux océaniques disponibles17.
On peut ainsi comprendre la remise en question des principes du libéralisme économique chez les multimilliardaires à la tête des grands monopoles. À titre d’exemple, Peter Thiel, co-fondateur de PayPal et de Palantir et l’un des premiers investisseurs de Facebook (Meta), considère la concurrence comme étant « le » problème du capitalisme. Pour lui, c’est sur l’accumulation du capital et non la concurrence que repose le capitalisme. L’innovation vient des monopoles puisque ces derniers peuvent réfléchir à long terme sans se soucier de la concurrence et anticiper des profits élevés18. La concurrence « parfaite » fait disparaître le nécessaire profit : il faut donc y renoncer. Et c’est ainsi qu’Arnaud Orain analyse les politiques trumpistes :
[…] il s’agit moins de réguler le monde à son profit que de se replier sur un système économique protecteur et même autarcique focalisé sur son silo impérial. D’où des velléités pour en finir avec l’OTAN, laisser la Russie faire ce qu’elle veut en Europe, rapatrier le plus possible les chaînes de valeur et les approvisionnements dans son pré carré américain et consolider ses partenariats asiatiques pour contrer le vrai rival, la Chine19.
Effectivement, la nouvelle administration étatsunienne s’oppose clairement à une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, qu’elle considère « irréaliste », et multiplie les déclarations hostiles à l’égard de cette organisation. Qui plus est, les négociations pour l’obtention d’un cessez-le-feu sont devenues conditionnelles à un accès aux métaux et minéraux ukrainiens. Un tel comportement s’inscrit directement dans cette grande bataille mondiale pour l’appropriation des ressources, particulièrement celles qui sont liées à la transition énergétique.
Les contradictions entre la Chine et les États-Unis exigent également une reconfiguration des forces. En se rapprochant de Moscou, Washington s’aliène ses alliés européens. Mais derrière l’évident mépris que manifestent les trumpistes à l’égard de l’Union européenne, on peut discerner une certaine cohérence dans cette réorientation fondamentale de la politique étrangère. D’une part, la transition que l’administration Trump opère en instaurant une forme de néo-mercantilisme exige beaucoup de ressources. Or, le rôle de gendarme du monde pèse très lourd sur le budget de l’État. En laissant l’Europe seule face à la Russie, elle la force à s’occuper elle-même de sa propre défense. C’est pour cela que le 6 mars dernier, les dirigeants de l’Union européenne adoptaient un plan baptisé « Réarmer l’Europe », doté d’un montant de 800 milliards d’euros. De la même manière, on peut comprendre les pressions de Trump pour une augmentation substantielle du budget de la défense du Canada. D’autre part, ces efforts budgétaires de l’Europe et du Canada devraient permettre à l’armée des États-Unis de consacrer davantage de ressources du côté du Pacifique, là où les risques de confrontation avec la Chine sont les plus élevés.
Conclusion
Pour résumer, le comportement actuel des États-Unis à l’égard du conflit Russie-Ukraine me semble fondamentalement mû par trois considérations.
La première – et sans doute la plus importante – consiste à tenter de découpler la Russie de la Chine ou, à tout le moins, de la neutraliser autant que possible en cas d’intensification des tensions. C’est la raison pour laquelle Washington travaille à la conclusion d’un accord, même si c’est aux dépens de l’Ukraine.
La seconde procède du passage en train de s’opérer sur les plans politique, économique et idéologique d’une phase libérale vers une phase néo-mercantiliste, autrement dit un retour vers un capitalisme de la finitude, pour reprendre l’expression d’Arnaud Orain. Les États-Unis doivent donc accéder à des ressources stratégiques alors que la Chine contrôle déjà près de 70 % de la production mondiale de terres rares (contre 11,6 % pour les États-Unis)20 et 85 % de leur raffinage. Les terres rares occupent une place centrale dans la production à des fins militaires. On peut ainsi comprendre l’intérêt des États-Unis à trouver le moyen de mettre fin aux sanctions contre la Russie afin d’accéder aux terres rares russes et ukrainiennes.
Enfin, la troisième a pour but de libérer des ressources jusque-là destinées à la défense de l’Europe pour les consacrer au renforcement de ses capacités militaires face à la Chine.
Mais tout cela n’augure rien de bon pour les années à venir. Comme le souligne le politologue étatsunien John Mearsheimer, « si nous quittons l’Europe et que le conflit ukrainien est réglé, il y a des raisons de croire que l’intensité de la concurrence militaire entre la Chine et les États-Unis s’intensifiera21 ». u
1 Il s’agit d’un groupe de pays réunissant le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud, l’Iran, l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Indonésie et l’Éthiopie. Il tient une rencontre annuelle à l’instar du G7, avec qui il cherche à rivaliser.
2 Felix Richter, « China Is the World’s Manufacturing Superpower », Statista, 2 décembre 2024, https://www.statista.com/chart/20858/top-10-countries-by-share-of-global-manufacturing-output/ (page consultee le 12 mars 2025).
3 David Brooks, « We Deserve Pete Hegseth », New York Times, 15 janvier 2025.
4 Michel Roche, Thérapie de choc et autoritarisme en Russie. La démocratie confisquée, Paris, L’Harmattan, 2000.
5 Vladimir Poutine, cité dans Jean-Robert Raviot, Vladimir Poutine et la Russie. Biographie d’un monarque au XXIe siècle. Analyse des enjeux russes, Vincennes, Frémaux & Associés, 2025, p. 79.
6 Voir note 1.
7 Michel Roche, « Le rapprochement entre la Russie et l’Afrique dans le contexte de la transformation du système international », Économie & société, 3, (2), 2024, p. 51-72.
8 https://www.youtube.com/watch?v=qK9tLDeWBzs&t=10774s&ab_channel=%D7%A0%D7%A4%D7%AA%D7%9C%D7%99%D7%91%D7%A0%D7%98%7CNaftaliBennett
9 « Russia Offered to End War if Ukraine Dropped NATO Bid: Kyiv Official », Newsweek, 27 novembre 2023, https://www.newsweek.com/russia-offered-end-war-if-ukraine-dropped-nato-bid-kyiv-official-1847373
10 Source: https://x.com/SenatorRomney/status/1697257356621750738. Traduction libre.
11 Laura Heckmann, « JUST IN: Ukrainian Victory a Global Concern, Says NATO Leader », National Defense, 21 septembre 2023, https://www.nationaldefensemagazine.org/articles/2023/9/21/just-in-ukrainian-victory-is-a-global-concern-says-nato-leader. Traduction libre.
12 Ibid.
13 Juliette Vignaud, « Vladimir Poutine signe un budget militaire record pour 2025 », Le Point, 2 décembre 2024, https://www.lepoint.fr/monde/vladimir-poutine-signe-un-budget-militaire-record-pour-2025–02-12-2024-2576888_24.php#11
14 Arnaud Orain, Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), Paris, Flammarion, 2025, 365 pages.
15 Ibid., p. 16.
16 Ibid., p. 145.
17 Ibid., p. 14.
18 Ibid., p. 167.170.
19 Ibid., p. 311.
20 « Pourquoi les terres rares de l’Ukraine et du Groenland suscitent tant la convoitise américaine », Transitions & Énergies, 6 mars 2025, https://www.transitionsenergies.com/pourquoi-terres-rares-ukraine-groenland-suscitent-tant-convoitise-americaine/
21 « Trump and Vance Have Contempt for the Europeans », Spiegel International, 7 mars 2025, https://www.spiegel.de/international/world/the-shifting-world-order-trump-and-vance-have-contempt-for-the-europeans-a-7e70c5b5-b307-45cc-940e-62e40a506ad2
* Professeur de science politique, Université du Québec à Chicoutimi.



