Le grand réveil de la parole autochtone

Au Québec comme ailleurs en Amérique du Nord, les perceptions du public et des médias au sujet des langues autochtones sont le plus souvent pessimistes : elles seraient toutes, ou presque, en voie de disparition. En y regardant de plus près cependant, on peut constater que plusieurs langues premières semblent en voie de stabilisation.

Au Québec comme ailleurs en Amérique du Nord, les perceptions du public et des médias au sujet des langues autochtones sont le plus souvent pessimistes : elles seraient toutes, ou presque, en voie de disparition. Pour n’en donner qu’un exemple, selon un article du Devoir paru en 2024, toutes les langues autochtones au Canada « sont considérées comme étant en voie d’extinction, à l’exception de l’inuktitut1 ».

Un tel point de vue n’est pas totalement faux. En effet, selon les données du recensement canadien de 20212, dans l’ensemble du Canada, seules 9,5 % des personnes s’identifiant alors comme membres des Premières Nations, Inuit3 ou Métis se déclaraient de langue maternelle autochtone. Au Québec, la proportion était nettement plus élevée (22 %), quoique faible. On a donc raison de se préoccuper à ce sujet, d’autant plus que la situation langagière des Premiers peuples du reste des Amériques et de plusieurs autres régions du monde n’est pas meilleure. C’est ce qui a incité l’Assemblée générale des Nations unies à proclamer les années 2022 à 2032 Décennie internationale des langues autochtones.

En y regardant de plus près cependant, on peut constater que dans plusieurs pays, le Québec et le Canada en étant de bons exemples, plusieurs langues premières semblent en voie de stabilisation. C’est ainsi que le recensement de 2021 révèle que le pourcentage de personnes se disant en mesure de tenir une conversation dans un parler autochtone dépassait alors légèrement celui des locutrices et locuteurs natifs, ce qui pourrait témoigner d’un regain d’intérêt pour les langues d’origine. Quoique celles-ci soient très affaiblies, ou même sans aucun sujet parlant depuis parfois plus d’un siècle, les communautés dont elles constituent le parler ancestral ont désormais à cœur de les préserver en les apprenant, les enseignant, les revitalisant, ou encore en les réveillant lorsqu’elles sont en dormance. Et plus largement, depuis une trentaine d’années au Québec, un peu plus au Canada anglophone, la population majoritaire s’est mise à l’écoute de la parole des Autochtones en s’intéressant de façon croissante à ce que ces derniers ont à dire, que leur parole s’exprime dans un idiome ancestral ou dans une langue imposée par les colonisateurs. Comment expliquer ce phénomène?

Colonialisme et langues autochtones : quelques postulats généraux

Ici comme ailleurs, le déclin des langues autochtones résulte historiquement de l’hégémonie allochtone sur les Premiers peuples. Cette hégémonie a d’abord été de type colonial : des représentants de puissances impériales étrangères ont imposé leur loi aux populations dont ils voulaient contrôler les terres à des fins, surtout, d’exploitation commerciale. Puis éventuellement, comme cela a été le cas dans les Amériques, les colonisateurs ont eux-mêmes occupé le territoire conquis, réduisant ses premiers habitants à un statut de dominés. Ils y ont implanté leurs coutumes, leurs religions leurs langues et leurs institutions, en en prescrivant progressivement l’usage aux populations autochtones devenues minoritaires. C’est ainsi qu’au Québec et au Canada, comme aussi aux États-Unis, on a considéré normal que les Autochtones abandonnent leurs cultures et leurs langues ancestrales pour adopter celles des colonisateurs, seules capables, disait-on, de les faire sortir de leur sauvagerie.

Sur le plan langagier, l’impérialisme culturel allochtone, transmis entre autres par les pensionnats et soutenu par une discrimination systémique s’apparentant au racisme, a entraîné un processus de déclin en plusieurs étapes. D’une situation précoloniale de plurilinguisme en langues autochtones, on est graduellement passé à un bilinguisme occasionnel (recours à des interprètes autochtones et allochtones) pour communiquer avec les colons et, plus tard, à un bilinguisme plus généralisé quand les premiers occupants furent enfermés dans des réserves dotées d’écoles où l’enseignement se donnait en langue coloniale. À mesure que les Autochtones se virent coupés de leurs territoires, souvent envoyés dans des pensionnats, et progressivement exposés à une ou des langues devenues essentielles pour gagner leur vie, se développa un bilinguisme soustractif où l’apprentissage des parlers majoritaires entraînait l’affaiblissement des idiomes ancestraux. En ce qui concerne ces derniers, ceci provoqua soit un recul de leur usage, qui les confina dans un rôle mineur (les conversations jugées sans importance), soit une rupture de transmission de certains d’entre eux, qu’on cessa d’utiliser avec les jeunes enfants. Dans ce dernier cas, après deux ou trois générations, la langue entra en dormance, plus personne n’étant en mesure de la comprendre. Notons toutefois qu’au Québec tout au moins, aucun parler autochtone ne peut être considéré éteint puisqu’il existe pour chacun d’eux des documents écrits : grammaires, dictionnaires et textes anciens à partir desquels on peut tenter de les reconstruire.

Le déclin des langues ancestrales ainsi que ses effets – recul de leur usage et rupture de transmission – illustrent une situation que les sociolinguistes dénomment diglossie. C’est la cohabitation de deux langues inégalitaires au sein d’une même communauté. La langue dominante, celle du groupe social hégémonique (détenteurs du pouvoir et/ou majorité linguistique), est source de prestige et de richesse puisqu’elle donne accès aux emplois spécialisés, à l’enseignement supérieur (et même primaire dans le cas des anciens pensionnats autochtones) et aux démarches administratives. La langue dominée en revanche, souvent non écrite, sert surtout aux échanges verbaux jugés banals et peu importants; elle est très rarement connue des personnes appartenant à la majorité ou à l’oligarchie dominante, qui tendent à la mépriser. Ultimement, l’idiome dominé, perçu comme inutile par ses locuteurs, ne sera plus transmis aux jeunes générations et disparaîtra.

Au Canada et au Québec, alors que la disparition des langues autochtones, souhaitée par les autorités, a longtemps été jugée inéluctable, c’est plutôt leur résurgence progressive qu’on observe depuis les années 1980. Je l’ai mentionné plus haut, beaucoup d’entre elles sont maintenant enseignées, valorisées et en voie de revitalisation. Qui plus est, l’expression musicale, littéraire et médiatique autochtone est florissante et de plus en plus appréciée du grand public. On constate donc que contrairement à ce qu’on pourrait inférer du cadre d’analyse que je viens de présenter, la diglossie n’entraîne pas nécessairement l’extinction linguistique, puisque des parlers en dormance peuvent être revitalisés et qu’une forte volonté identitaire peut contrebalancer le pouvoir socio-économique aliénant de la langue imposée par les colonisateurs. Ainsi, la visibilité nouvelle des parlers ancestraux s’accompagne d’une véritable libération de la parole autochtone, qui a cessé d’être perçue comme inférieure, inintéressante et sans avenir.

Les dynamiques langagières et identitaires au Québec

Ce réveil de la parole permet désormais aux Autochtones de se faire entendre et, surtout, écouter de tout le monde, quelle que soit la langue comprise par chacune et chacun. De nos jours en effet, les membres des Premières Nations, les Inuit et les Métis sont en mesure de communiquer facilement avec les allochtones, en langues ancestrales comme en langues issues de la colonisation, que ce soit directement ou en ayant recours à la traduction. Pour nous en tenir au Québec, le contexte langagier dans lequel vivent actuellement ses Peuples premiers est donc plurilingue, englobant à la fois onze idiomes ancestraux4, le français et l’anglais. Cette polyglossie5 nouvelle régénère, en l’amplifiant, le plurilinguisme en langues autochtones qui caractérisait les sociétés précoloniales.

Au-delà de ces principes généraux d’analyse, il faut considérer la parole autochtone comme une entité vivante, afin de l’apprécier, la comprendre et, surtout, la respecter, ainsi que celles et ceux qui en font usage. On doit donc l’accueillir avec affection, elle et ses locuteurs, et non simplement tenter de la décrire et de l’analyser. C’est pourquoi je vais maintenant parler de son réveil du point de vue de mon expérience personnelle de six décennies de contact avec les Inuit et leur langue, ainsi que, plus récemment, avec les gens de Wendake qui se dévouent à la revitalisation de leur parler ancestral, comme aussi avec plusieurs locuteurs de l’innu aimun.

En 1965, lors de mon premier séjour à Quaqtaq au Nunavik, afin d’y recueillir des données pour préparer une maîtrise en anthropologie, tous les adultes, sauf un, étaient unilingues en inuktitut. Cependant, les enfants apprenaient déjà l’anglais à l’école du village (établie en 1960 par le gouvernement fédéral), formés par un enseignant unilingue anglophone6. La situation — unilinguisme autochtone quasi total, mais école en langue coloniale – était similaire ailleurs chez les Inuit, ainsi que dans les communautés innu, cries, atikamekw et autres à l’écart des régions à fort peuplement allochtone. Il me fallut donc apprendre l’inuktitut pour communiquer avec les gens de la communauté et mieux les connaître, comme firent aussi plusieurs chercheurs et chercheuses qui travaillaient alors avec d’autres nations autochtones, l’anthropologue José Mailhot7 et la linguiste Lynn Drapeau, par exemple.

À cette époque cependant, le gouvernement fédéral cherchait depuis longtemps, depuis le milieu du XIXe siècle dans certaines régions, à éradiquer les langues et cultures autochtones, qu’il jugeait incompatibles avec l’appartenance à la société canadienne. Les pensionnats et autres écoles fédérales – généralement anglophones (sauf quelques institutions québécoises) et souvent confiés à des Églises chrétiennes – jouaient un rôle majeur dans cette tentative d’assimilation. Ainsi, quand je suis retourné à Quaqtaq en 1981, 1990 et 1993, les jeunes adultes qui avaient appris l’anglais à l’école dès 1960 le parlaient et le lisaient maintenant assez couramment. Cependant, ils continuaient tous et toutes à transmettre la langue autochtone à leurs propres enfants. On observait généralement la même chose en territoire innu, cri, atikamekw ou autre, quoique dans les communautés situées à proximité des centres de peuplement allochtone, plusieurs parents bilingues en anglais ou en français avaient cessé d’enseigner leur langue aux jeunes, ce qui semblait augurer de son déclin.

J’ai constaté en revanche que dans tous les villages autochtones visités à cette époque, la conscience identitaire était extrêmement forte, et ce quel qu’y soit l’état de la langue ancestrale. Malgré les traumatismes profonds liés à l’expérience des pensionnats et de l’école coloniale en général, les jeunes scolarisés dans ces établissements à partir des années 1950 y avaient appris à parler les langues allochtones et, plus largement, à mieux comprendre le fonctionnement de la société canadienne et québécoise dans son ensemble. Ces connaissances leur permettaient de bien saisir la nature des forces sociopolitiques qui contrôlaient leur milieu de vie. Mais en même temps, la plupart de ces personnes avaient acquis dans leur enfance les valeurs et les savoirs ancestraux essentiels au maintien de leur identité.

Ce sont les hommes et les femmes de cette génération qui ont fondé la majorité des organismes politiques et culturels ayant mené, à partir du milieu des années 1970, à la négociation d’ententes territoriales, telle la Convention de la Baie James et du Nord québécois signée avec les Cris et les Inuit en novembre 1975. Les traités de ce type reconnaissaient, entre autres, le droit de leurs bénéficiaires à recevoir l’enseignement dans leurs propres langues, ce qui mena rapidement à la création de programmes scolaires faisant appel aux parlers et aux cultures autochtones.

Cette situation n’était pas propre au Québec. C’est ainsi qu’en 1981 et 1982, j’ai participé à la mise en place par les Inuvialuit de la région du Mackenzie d’un projet d’enseignement des trois parlers inuit locaux, en tant que langues secondes puisqu’ils avaient alors cessé d’être transmis aux enfants depuis une quarantaine d’années. J’avais alors constaté la grande résilience identitaire de ces gens qui, même sans connaître leur langue ancestrale, se considéraient comme pleinement inuit et souhaitaient donc réacquérir le parler de leurs ancêtres.

Chez les Inuvialuit comme dans d’autres nations autochtones où la transmission langagière s’était interrompue, les initiatives de réveil de la langue ont même fait en sorte que là comme ailleurs au Canada, le bassin de locuteurs des parlers ancestraux a commencé à inclure des gens de langue maternelle allochtone. Pour ce qui est du Québec, abstraction faite des personnes s’étant déclarées d’origine métis, le recensement de 20218 montre que cette année-là, 28,5 % des membres des Premières Nations déclaraient pouvoir soutenir une conversation dans leur langue ancestrale, alors que seulement 26 % d’entre elles et eux étaient de langue maternelle autochtone. Chez les Inuit, les pourcentages équivalents atteignaient 84 et 81,5.

Plus généralement, la parole autochtone a progressivement atteint un degré de visibilité et une reconnaissance publique jusque-là inconnus, que cette parole s’exprime en langue ancestrale ou dans un parler issu de la colonisation. Depuis le tournant du millénaire, en raison des avancées politiques, sociales et artistiques des Premières Nations et des Inuit, les médias se sont de plus en plus intéressés à la place que ces peuples occupent maintenant dans la société, ainsi qu’à leur production culturelle. La diffusion des œuvres d’un nombre élevé de créateurs et de créatrices autochtones a permis au grand public de mieux comprendre leurs préoccupations et leur rôle dans le monde d’aujourd’hui, tout en apprenant à apprécier leur culture.

Cette tendance, qui ne cesse de croître, est nourrie par diverses initiatives issues du milieu autochtone. Sur le plan langagier par exemple, l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL) a lancé en 2023 un Forum annuel sur les droits linguistiques des Premières Nations, qui vise à élaborer une vision à long terme de la protection et de la revitalisation des langues ancestrales9. Dans le domaine littéraire, Kwahiatonhk, le Salon du livre des Premières Nations créé en 2011, offre annuellement une vitrine de choix aux autrices et auteurs autochtones du Québec et d’ailleurs10, de plus en plus lus et appréciés. Et dans le monde musical, on ne compte plus les artistes inuit ou membres des Premières Nations qui se produisent par le biais des médias électroniques ou lors de festivals consacrés ou non à la musique autochtone. Cette floraison de la parole provient parfois de milieux très restreints. Je peux en donner pour exemple Quaqtaq. Ce village nordique de quelque 450 habitants compte deux musiciens connus du grand public qui chantent en inuktitut et en anglais, Beatrice Deer et Jaaji Uppik, cinq ou six spécialistes du hip-hop ou de la musique gospel qu’on entend sur les réseaux sociaux, ainsi que deux personnes ayant publié leur autobiographie11.

Cette situation, encore imprévisible il y a vingt ans, a conduit la population allochtone du Québec et d’ailleurs à écouter enfin ce que les Autochtones ont à lui dire, dans leurs langues, qui sont de plus en plus traduites, comme dans celles imposées par les colonisateurs. Ces messages prennent parfois la forme de harangues, c’est-à-dire de discours souvent énergiques exprimant des idées bien senties. Autrefois purement orale, la harangue est maintenant devenue un genre littéraire propre aux Premières Nations selon le spécialiste en littérature autochtone Maurizio Gatti12. Elle peut prendre la forme d’essais, de poèmes, de chansons, de pièces de théâtre, ou même de romans. Le prototype de la harangue est sans doute l’ouvrage bilingue innu-français de l’aînée An Antane Kapesh, Je suis une maudite Sauvagesse, d’abord publié en 1976 puis réédité près de quarante-cinq ans plus tard13.

Pour Daniel Sioui, cofondateur des Éditions Hannenorak de Wendake et créateur d’une collection justement baptisée Harangues, la littérature permet aux Autochtones d’aujourd’hui de libérer leur légitime colère face aux conditions d’existence déplorables qui leur ont été imposées et qui perdurent encore à bien des égards. Selon l’éditeur, l’écrit leur donne l’occasion de canaliser cette colère en la faisant connaître au lectorat allochtone14. La parole ainsi libérée exprime également la juste volonté, chez un très grand nombre d’Autochtones, d’affirmer leur non-québécitude et leur non-canadianité, c’est-à-dire le fait qu’elles et eux ne sont ni Québécois ni Canadiens, mais membres de nations non soumises et, donc, pleinement autonomes. Cette pleine autonomie, qui n’exclut pas la volonté de conclure des alliances avec les populations majoritaires15, justifie l’accès des Premiers peuples à tous les pouvoirs territoriaux, politiques, sociaux et culturels normalement dévolus aux nations libres.

Le renouveau identitaire des dernières décennies, qui a mené au réveil général et à la libération de la parole autochtone, a aussi grandement favorisé les activités de revitalisation des langues ancestrales. J’ai déjà mentionné que l’introduction de ces langues dans les programmes scolaires s’est généralement produite dès la fin des années 1970. Au Québec, cet enseignement se poursuit toujours, avec une intensité variable selon les communautés. Chez les Atikamekw, les Cris et les Inuit, on n’utilise, ou presque, que le parler local pendant tout le premier cycle du primaire, alors que dans d’autres nations, on l’enseigne de façon plus sporadique16.

La revitalisation langagière est particulièrement marquante là où la transmission de la langue autochtone s’est interrompue de longue date. Ainsi, chez les Mohawk où, sauf exception, on a adopté l’anglais comme première langue depuis plusieurs générations, la Kahnawake Survival School initie des jeunes anglophones au kanien’kéha, et ce depuis 1978. Ceci a eu pour conséquence que la proportion de locuteurs du kanien’kéha, quoique très faible, est demeurée stable d’une décennie à l’autre, à environ 15 % de la population totale17.

À Wendake, la langue wendat s’est endormie dès les années 1860-1870. Elle avait toutefois été préservée dans les grammaires et les dictionnaires compilés par les missionnaires français aux XVIIe et XVIIIe siècles. Puisque l’attachement à la langue ancestrale a toujours fait partie intégrante du sentiment identitaire extrêmement puissant des Wendat, on a cherché à la faire sortir de sa dormance à compter des années 1990. Mais c’est en 2006, à la suite d’un sondage révélant que la grande majorité des gens de Wendake favorisaient l’enseignement du wendat à l’école, que la Nation wendat a contacté le Centre interuniversitaire d’études et de recherches autochtones (CIÉRA) de l’Université Laval, pour l’inviter à élaborer avec elle un projet majeur de revitalisation langagière dans lequel j’ai été impliqué de 2007 à 2013. Ce Projet Yawenda a permis de systématiser la reconstruction du wendat à partir des sources écrites anciennes, d’élaborer des outils didactiques et de l’enseigner aux adultes et aux écoliers dès 2010-201118. Ces efforts se poursuivent toujours et le parler ancestral est maintenant entendu et lu à Wendake, à côté du français. C’est ce réveil langagier qui a permis à l’écrivain Louis Karl Picard-Sioui de publier, en 2019, un recueil comprenant dix poèmes que l’auteur francophone a pu écrire dans la langue de ses ancêtres19.

Conclusion

Ce que je viens d’exposer illustre partiellement la vigueur du réveil sans précédent de la parole et des langues autochtones, au Québec comme au Canada et ailleurs dans le monde. Les Premières Nations, les Inuit et les Métis se font désormais largement entendre du grand public et leurs parlers ancestraux semblent avoir échappé à la l’élimination et à la désuétude. On ne doit toutefois pas ignorer la fragilité de ces parlers, due en grande partie au manque de ressources humaines et monétaires favorisant leur enseignement et leur diffusion. Leur transmission est problématique en milieu urbain, où on a peu d’occasions de les utiliser, et elle tend à ralentir dans les communautés, à mesure que celles-ci sont pénétrées par les pratiques et les messages issus de la société majoritaire. Par exemple, dans un village innu de la Côte-Nord que j’ai visité en 2022 et 2023, la langue n’est plus enseignée à l’école qu’une heure par semaine et les aînés constatent qu’un nombre croissant de jeunes couples bilingues préfèrent élever leurs enfants en français plutôt qu’en innu aimun.

Cela dit, je crois que le réveil actuel de la parole autochtone, entravée depuis des siècles par le colonialisme, va contribuer à consolider chez les jeunes le désir d’apprendre, d’utiliser et de transmettre leur langue ancestrale. Il devrait aussi nous inciter tous et toutes, tant Autochtones qu’allochtones, à interagir dans le respect et l’amitié mutuels pour faire reconnaître l’importance de ces parlers, ainsi que l’extrême valeur de ce que les Autochtones ont à dire. N’oublions pas en effet que l’innu aimun, l’inuktitut, le wendat et les autres langues premières sont uniques au monde. Présentes au Québec et dans le reste des Amériques depuis des millénaires, elles expriment beaucoup mieux le rapport au territoire et à l’environnement de notre hémisphère que ne sauront jamais le faire le français, l’anglais, l’espagnol ou le portugais.

Au Québec, les langues et la pensée autochtones, que cette dernière s’exprime ou non dans un parler ancestral, constituent notre patrimoine intellectuel le plus original et, donc, le plus précieux. Par conséquent, les porteuses et porteurs de ce patrimoine méritent tout notre respect et toute notre admiration. Les rapports que nous entretenons avec elles et eux doivent se dérouler dans une atmosphère respectueuse et confiante, et ce même si nous sommes parfois heurtés par leur juste colère à notre égard et par le fait qu’ils ne se considèrent généralement pas comme Québécois – ni comme Canadiens, d’ailleurs. Une telle attitude, marquée par la compréhension et, pourquoi pas, l’amour et le plaisir20 partagés, contribuera à préserver de façon durable notre dignité à toutes et à tous sans exception.


1* Professeur émérite associé au Département d’anthropologie de l’Université Laval.

** Cet article s’inspire d’une communication présentée par l’auteur en mai 2024 au 22e colloque annuel du Centre interuniversitaire d’études et de recherches autochtones (CIÉRA) de l’Université Laval.

Pascaline David, « Francophonie et langues autochtones : des ponts à construire », Le Devoir, 16 mars 2024 (https://www.ledevoir.com/societe/808959/ponts-construire-langues-autochtones).

2 Voir https://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2021/as-sa/fogs-spg/page.cfm?topic=8&lang=F&dguid=2021A000011124

3 Comme l’accepte l’Office québécois de la langue française, je considère ce terme invariable (un ou une Inuk, des Inuit) par respect pour l’inuktitut, qui ne connaît pas de genre grammatical et où le mot « Inuit » est déjà au pluriel. Je fais de même avec les autres ethnonymes en langues autochtones (par exemple, les Wendat).

4 Ce sont, pour rappel : l’aln8ba8dawaw8gan (abénaki), l’anicinabemowin (algonquin), l’atikamekw nehirowimowin, le cri, l’innu aimun, l’inuktitut, le mi’kmaq, le kanien’kéha (mohawk), le naskapi, le wendat et le wolastoqey (malécite).

5 C’est-à-dire la coexistence de plusieurs langues réputées d’égale valeur, par opposition à la diglossie où s’affrontent un parler hégémonique et un parler dominé.

6 Sur Quaqtaq, voir Louis-Jacques Dorais, Quaqtaq, terre de la grande banquise. Tuvaalummiut nunangat Quaqtaq 1960-1990, Québec, Les Éditions GID, 2017.

7 José Mailhot, décédée en 2021, raconte son apprentissage de l’innu aimun dans Shushei au pays des Innus, Montréal, Mémoire d’encrier, 2021.

8 Voir https://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2021/as-sa/fogs-spg/page.cfm?lang=F&topic=8&dguid=2021A000224

9 Voir https://ici.radio-canada.ca/espaces-autochtones/2102185/droit-linguistique-autochtone-langue-forum

10 Voir https://kwahiatonhk.com

11 Eva Deer, Eva Deer : une leader et éducatrice inuit, Québec, CIÉRA, Université Laval, 2015 et Harry Okpik, Harry Okpik, Determined Musher, Iqaluit et Toronto, Inhabit Education Books, 2019.

12 In Littératures autochtones francophones au Québec, Montréal, Bibliothèque québécoise, 2024, p. 41-42.

13 An Antane Kapesh, Eukuan nin matshimanitu innu-ishkueu/Je suis une maudite Sauvagesse, Montréal, Mémoire d’encrier, 2019.

14 Daniel Sioui, Indien stoïque, Wendake, Éditions Hannenorak, 2021, p. 73-76.

15 Voir Konrad Sioui, La traversée des quatre cercles, Montréal, Éditions de l’Homme, 2024.

16 Sur la vitalité des initiatives d’appui aux langues autochtones, voir l’ouvrage dirigé par Lynn Drapeau, Les langues autochtones du Québec, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2011.

17 Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Mohawk_(langue)

18 Voir Louis-Jacques Dorais, « Bilan d’une alliance de recherche : la revitalisation de la langue wendat », dans Wendat et Wyandot d’hier et d’aujourd’hui / Wendat and Wyandot Then and Now / Eonywa’ndiyonhratehkwih chia’ ekwäa’tatehkwih, Wendake, Éditions Hannenorak, 2013, p. 189-197.

19 Louis Karl Picard-Sioui, Les visages de la terre, Wendake, Éditions Hannenorak, 2019.

20 La notion de plaisir comme aspect essentiel de la parole en langue autochtone m’a été inspirée par l’activiste culturel anicinabe Richard Ejinagosi Kistabish.

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