Le passé, ce garant de l’avenir

Lors du Congrès national du Parti québécois le 14 avril dernier et lors d’un point de presse le lendemain, Paul St-Pierre Plamondon a avancé que l’histoire démontre nettement que le Canada anglophone n’a pas eu d’autre ambition que de faire disparaître la nation québécoise.

Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur.
Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé.

— George Orwell, 1984

Lors du Congrès national du Parti québécois le 14 avril dernier et lors d’un point de presse le lendemain, Paul St-Pierre Plamondon a avancé que l’histoire démontre nettement que le Canada anglophone n’a pas eu d’autre ambition que de faire disparaître la nation québécoise. Ces propos ont été dénoncés comme exagérément négatifs par des opposants politiques et certains commentateurs.

Pourtant, ces dernières années, l’histoire a été évoquée à raison et avec succès pour déplorer le traitement infligé aux Premières Nations depuis l’arrivée des Européens. Pourquoi alors les Québécois ne pourraient-ils pas eux aussi établir un bilan sans fard de leur expérience des régimes britannique et canadien ?

En fait, non seulement le chef du Parti québécois pouvait-il en toute légitimité parler de l’histoire politique du Canada français, mais il aurait pu en parler bien davantage et ne pas se limiter aux épisodes les plus connus et déplorables que sont la déportation des Acadiens, la répression des Patriotes et le rapatriement imposé de la Constitution. L’histoire comporte bien d’autres exemples étalés sur deux siècles et demi montrant la constance de l’hostilité des Britanniques puis du Canada anglais à l’égard de la survie des francophones en tant que nation. Il suffit pour le réaliser de relire l’Histoire populaire du Québec en cinq tomes produite par le regretté Jacques Lacoursière et édité par Septentrion entre 1995 et 2008. Tel est l’objet du présent article que de puiser dans cette œuvre imposante (plus de 2000 pages) différents extraits mettant en relief les avanies subies par les communautés francophones du Canada entre 1760 et 1970.

Tome 1: des origines à 1791

Dans les années suivant la Conquête, les gouverneurs britanniques doivent accommoder quelque peu la population francophone puisqu’elle est largement majoritaire et que de son travail et de sa coopération dépend la survie matérielle et la conservation de la colonie récemment conquise alors que les rebelles américains veulent les gagner à leur cause. La reconnaissance du catholicisme, la restauration du droit civil français, l’abolition du serment du test1 et la nomination de certains francophones au Conseil du gouverneur susciteront d’intenses critiques à Londres, à Boston et à Montréal.

Après la guerre d’indépendance américaine, la province de Québec accueille un important flot de loyalistes américains fidèles à la couronne britannique. Estimant mériter beaucoup de la mère-patrie, ceux-ci s’objectent à l’idée de se soumettre au droit civil français et, de façon générale, à la présence de la culture française qu’ils trouvent omniprésente. Ils demandent et obtiennent la division de la province en deux entités, soit le Haut (maintenant l’Ontario) et le Bas Canada (le Québec). Ils plaident aussi pour s’approprier le nom de Canadiens qui désignait jusque-là les natifs du pays. La population francophone continuera cependant à se voir comme étant les vrais Canadiens, les autres, peu importe leur origine, demeureront longtemps pour elle les « Anglais ».

Tome 2 : de 1791 à 1841

En 1792, lors de la toute première session du parlement de Québec, les échanges portent sur la langue d’usage de l’Assemblée législative. Ce sera l’anglais même si la population francophone est toujours nettement majoritaire.

Par la suite, les députés des deux groupes linguistiques s’opposent sur bien d’autres sujets. Les anglophones représentent les intérêts des marchands britanniques qui veulent un budget fondé sur l’impôt foncier plutôt que les tarifs douaniers. Les francophones ont la position inverse puisque la terre est leur principale source de richesse.

Le gouverneur Craig est exaspéré par le Parti canadien et ses revendications pour l’usage du français en chambre. Ses concitoyens britanniques s’offusquent de l’importance qu’ont les Canadiens et leur langue dans cette colonie de l’Empire. Ils exigent des mesures draconiennes pour l’assimilation de ces irréductibles gaulois. Papineau, président de l’Assemblée, est pour eux l’ennemi à abattre. Les lignes suivantes apparaissent dans l’édition du 27 octobre 1806 du Quebec Mercury :

Cette province est déjà une province trop française pour une colonie britannique. […] Après 47 ans de possession du Québec, il est temps que cette province soit anglaise (p. 90).

Au tournant des années 1830, la situation s’envenime. Une émeute fait trois morts à Montréal en 1832 alors que la troupe tire sur les Canadiens patriotes ainsi que se désignent les francophones désireux de faire reconnaître leurs droits.

À la fin de 1837, le conflit grimpe d’un cran alors que le gouverneur Gosford demande à l’armée de prendre d’assaut les Patriotes qui ont commencé à s’organiser à la suite des refus répétés du gouvernement de Sa Majesté de donner suite à leurs demandes de réformes démocratiques. La bataille de St-Eustache est particulièrement horrible car les Britanniques y ont dépêché plusieurs milliers de soldats. Les quelques dizaines de Patriotes réfugiés dans l’église paroissiale n’ont aucune chance et la plupart périssent. Une bonne partie du village est incendié et est la proie des pillards, dont des loyalistes britanniques revanchards. Non loin, le village de Saint-Benoît est victime lui aussi d’exactions graves que l’on assimilerait aujourd’hui à des crimes de guerre.

Plusieurs centaines de Patriotes sont jugés en cour martiale (donc, à huis-clos), en anglais, sans possibilité de choisir leurs avocats. Douze d’entre eux seront exécutés malgré de nombreux appels à la clémence.

Consciente que la situation devient intenable, Londres donne suite au rapport du gouverneur Durham en procédant à l’union du Bas et du Haut Canada dans le but d’assimiler les Canadiens français. Ces derniers seront privés de l’usage du français au parlement et devant les tribunaux. Ils auront le même nombre de députés malgré leur nette supériorité numérique, soit 650 000 h contre 450 000 h. En outre, les dettes des deux Canadas seront fusionnées malgré que celle du Haut Canada soit 13 fois supérieure à celle du Bas Canada.

Tome 3 : de 1841 à 1896

L’expérience du Canada-Uni a mal commencé pour les Canadiens français. Lors des premières élections sous le nouveau régime, les candidats anglophones sont surreprésentés au Québec à la suite d’un redécoupage des comtés et de diverses intrigues. Louis-Hyppolite Lafontaine, un des principaux chefs francophones, fait lui-même l’objet de manœuvres douteuses qui l’empêchent d’être élu.

Le parlement est établi à Kingston parce que les Orangistes2 ne veulent pas qu’il soit au Québec, même si Montréal est nettement la métropole du Canada-Uni. De même, ils ne veulent pas que le français soit utilisé en chambre. Londres est heureusement un peu plus conciliante et quelques années plus tard le parlement déménagera à Montréal et le français sera autorisé pour les débats parlementaires. Cela irrite une bonne partie des Britanniques. Un projet de loi visant à indemniser ceux qui ont subi des dommages matériels lors des troubles de 1837 et 1838 met le feu aux poudres. Des Orangistes et des Tories prennent d’assaut le parlement à l’hiver 1849 et y mettent le feu. Quelques semaines plus tard, c’est la maison de Lafontaine qui est incendiée par les extrémistes gallophobes et antipapistes.

Les gouvernements du Canada-Uni sont défaits à répétition et cette instabilité du nouveau régime suscite de l’intérêt pour une fédération, soit un régime constitutionnel où une partie des lois seraient adoptées et appliquées par une instance politique supra provinciale. Le projet devient réalité en 1867 avec l’adoption à Londres de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique. Des dispositions y sont insérées pour protéger les Protestants et les Anglophones du Québec. À cette fin, le Québec est la seule des provinces du nouveau Dominion à se voir imposer une chambre haute, le Conseil législatif, dont les membres non élus et nommés à vie peuvent plus facilement être influencés pour préserver les intérêts des anglophones si besoin est. Quelques années plus tard, fraichement admise dans la fédération, le Manitoba dont la population est majoritairement francophone se verra imposer la même contrainte à l’autonomie législative des députés.

Plusieurs des problèmes actuels du Québec et du Canada sont déjà présents tout au long des premières décennies du régime fédéral. Ainsi, le Québec doit multiplier les concessions à la minorité anglaise qui se dit extrêmement inquiète de perdre son identité anglophone et protestante. Le Québec va même au-delà de ce que cette minorité revendique dans l’espoir de susciter des accommodements semblables à l’égard des Canadiens français des autres provinces. Il n’en sera rien. Il y a au Canada anglais, notamment à Montréal, des cellules orangistes très actives. Elles inciteront le premier ministre Macdonald à adopter une ligne dure à l’endroit de Louis Riel et des Métis qui revendiquant des droits sur les territoires qu’ils habitent depuis plus d’un siècle dans l’Ouest. Comme celle des Patriotes cinquante ans plus tôt, l’insurrection déclenchée pour revendiquer des droits en faveur des francophones sera écrasée sans tentative de compromis par les autorités politiques. Les quelques centaines de Métis dirigés par Louis Riel ne pourront rien face aux 50003 soldats et miliciens sous les ordres du général britannique Middleton.

Comme aujourd’hui, le système scolaire est au cœur des conflits linguistiques et religieux. En 1871, le gouvernement du Nouveau-Brunswick décide de faire disparaître les écoles où on enseigne le français et la religion catholique. Il adopte une loi qui déclare que l’école publique est neutre et qu’il est interdit de porter quelque signe religieux distinctif que ce soit (p. 272). Le Manitoba est entré dans la Confédération comme province bilingue en 1870, mais dès 1889 son gouvernement décide de ne publier sa Gazette officielle qu’en anglais (p. 441). En 1890, un projet de loi vise à faire disparaître le caractère bilingue des Territoires du Nord-Ouest qui comprennent alors ce qui deviendra en 1905 la Saskatchewan et l’Alberta (p. 446). Les dirigeants anglophones du nouveau pays veulent garder le contrôle sur son évolution linguistique.

Le News de Toronto ne fait pas mystère de ce qu’il pense du Québec :

 […] ses villes ne seraient rien sans la population anglaise qu’elles renferment et aujourd’hui, Montréal serait aussi rétrograde et inactive que la cité de Québec sans les Anglo-Saxons que les Français ignorants persécutent et écrasent […] Québec peut sortir de la Confédération demain et nous ne verserons pas une larme à moins que ce soit une larme de joie (p. 379).

Quelques jours plus tard, le même journal s’en prend à Louis Riel : « Étranglez Riel avec le drapeau français. C’est tout le service que peut rendre cette guenille au pays. » (p. 379)

Tome 4 : de 1896 à 1960

Au tournant du XXe siècle, les immigrants arrivent en grand nombre et certains s’en inquiètent. En 1907, Henri Bourassa déclare à la Chambre des Communes que l’on veut noyer les Canadiens français sous un flot d’étrangers. Lui et son collègue Armand Lavergne réclament une plus grande immigration de francophones (p. 56).

Le conflit sur l’enseignement en français dans les écoles du reste du Canada se poursuit et il culmine en 1912 avec une loi au Manitoba et le règlement 17 en Ontario qui en restreignent l’usage (p. 87).

La participation du Canada aux guerres de l’empire est aussi une source de divergence entre le Québec et le reste du Canada.

La division porte d’abord, entre 1899 et 1902, sur l’opportunité d’envoyer des troupes canadiennes pour aider la Grande-Bretagne à combattre les Boers en Afrique australe.

Lors de la Première Guerre mondiale, les Canadiens français ne s’enrôlent pas en grand nombre, ce qui suscite beaucoup de commentaires méprisants et haineux de la part des Orangistes. Certains vont jusqu’à demander qu’Henri Bourassa soit fusillé (p. 120). En août 1917, on tente de faire sauter la maison du baron Atholstan, propriétaire du Montreal Star. On soupçonne des agents fédéraux d’avoir monté le coup pour justifier un coup de force contre la province de Québec (p. 120). Ce n’est que partie remise puisqu’en avril 1918, 700 soldats en provenance de Toronto sont dépêchés dans la basse-ville de Québec pour mater les manifestations contre la conscription. Aux citoyens qui leur lancent des balles de neige, la troupe réplique par une salve d’armes à feu. Quatre hommes sont tués et plusieurs autres sont blessés (p. 128-129).

À la fin des années 1930, la mouvance fasciste inquiète. Adrien Arcand fonde le Parti national social-chrétien. Des journaux de Toronto, New York et Londres avancent alors la possibilité que le Québec devienne fasciste et serve de base pour bombarder New York, Chicago et Boston (p. 236-237). Pourquoi ce délire et cette fixation sur le Québec alors que le parti d’Arcand s’était regroupé avec les fascistes ontariens et que le premier ministre Mackenzie King était un admirateur d’Hitler (p. 234) ?

La Deuxième Guerre mondiale provoque des clivages semblables à la Première entre le Québec et le reste du Canada. Les Québécois votent massivement contre la conscription, puis contre l’envoi de conscrits outre-mer (p. 290).

L’après-deuxième-guerre-mondiale est le théâtre d’affrontements entre les gouvernements de Québec et d’Ottawa sur des questions comme le partage fiscal et le financement des universités. La commission fédérale Massey-Lévesque adopte une vision très large de la culture qui déborde sur l’éducation supérieure et entre ainsi dans le champ de compétence des provinces (p. 373).

En février 1951 après l’échec de pourparlers avec Ottawa, Duplessis rapporte aux députés de l’Assemblée législative ce qu’il aurait dit à ses collègues du gouvernement fédéral et des autres provinces (p. 372) :

[…] la province de Québec était la première province […] peuplée par les pionniers du Canada. Si vous croyez que nous avons été des obstacles au progrès, nous sommes prêts à nous retirer. La province de Québec est capable de se suffire à elle-même.

Tome 5 – de 1960 à 1970

La Révolution tranquille ne s’est pas limitée à la mise en œuvre du rapport Parent et à la nationalisation de l’électricité. Elle a aussi donné lieu à de grands débats sur les questions politiques et constitutionnelles.

Sous le gouvernement fédéral de Lester B. Pearson, le Québec a obtenu des gains importants face à Ottawa dont le retrait avec pleine compensation des programmes fédéraux et la possibilité de créer son propre régime de rentes et sa propre Caisse de dépôt et placement. De fait au milieu des années 1960, le Québec a joui auprès du reste du Canada d’une période d’ouverture à sa spécificité qui, à ce jour, demeure unique. Outre les pouvoirs concédés à Québec, une commission royale d’enquête (Laurendeau-Dunton) sur le bilinguisme et le biculturalisme est mise sur pied en vue de proposer des solutions satisfaisantes à la cohabitation des cultures anglophone et francophone. Le mandat de la Commission stipule qu’elle doit recommander des mesures pour une plus grande égalité entre les deux peuples fondateurs du Canada, et ce, notamment dans la haute direction et les effectifs de plusieurs organismes fédéraux où les Canadiens français sont pratiquement absents (p.154-155).

Cette période d’ouverture est d’autant plus remarquable qu’on partait de loin. Ainsi, en 1963, la ministre fédérale Judy Lamarsh s’était opposée à la volonté du Québec de créer sa propre caisse de retraite. Le Devoir avait traduit ainsi les propos hyperboliques de la ministre :

La puissance d’un gouvernement [celui du Québec] possédant autant d’argent serait effarante. En contrôlant les capitaux d’investissement, il serait en position de dominer les affaires. On risquerait de déboucher sur une sorte de national-socialisme, tel qu’il s’exerçait en Allemagne nazie. (p. 57)

La période d’ouverture aux revendications du Québec s’est refermée bien vite avec l’arrivée sur la scène fédérale de Pierre Elliott Trudeau. Celui-ci n’est pas tendre envers le Canada français, comme en témoigne ce passage :

Le 14 février, le député de Mont-Royal (Trudeau) avait dénoncé le « lousy french des francophones ». « Je ne crois pas, avait-il déclaré devant un auditoire anglophone, qu’Ottawa devrait accorder le moindre pouvoir à la province de Québec tant qu’elle n’aura pas prouvé au reste du Canada qu’elle peut enseigner une meilleure langue dans ses écoles ». À Terre-Neuve, le 25 mars, il accorde son appui à cette province contre le Québec au sujet de la propriété du Labrador. (p. 274)

Conclusion

Les exemples de l’hostilité du reste du Canada à l’endroit du Canada français sont tellement nombreux et convaincants dans le magnum opus de Jacques Lacoursière qu’on ne peut que se demander si la cohabitation dans le respect entre ce qu’on appelait naguère les deux peuples fondateurs n’est pas un vœu pieux. Comme les mêmes causes produisent généralement les mêmes effets, la mise en garde d’avril dernier de Paul St-Pierre-Plamondon apparaît opportune et justifiée.

Certes le passé ne constitue pas une raison suffisante pour faire l’indépendance, mais l’histoire tend à dissiper les illusions sur la possibilité pour la nation québécoise de s’épanouir dans la fédération canadienne. 


1 Soit une abjuration de la religion catholique nécessaire pour exercer une charge administrative ou être membre d’un jury.

2 En référence à la prise du pouvoir par Guillaume d’Orange à la fin du XVIIe siècle, la fraternité des Orangistes a pour objectifs la promotion et la défense du protestantisme. Au Canada, ses membres voient des complots pour instaurer la suprématie de l’Église catholique et de la langue française.

3 Selon l’article Résistance du Nord-Ouest publié dans L’Encyclopédie canadienne.

* Économiste.

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