La guerre latente ciblant un segment de la communauté d’origine chinoise est maintenant passée en mode ouvert. Les efforts étalés sur plusieurs années pour débusquer les éléments soi-disant inassimilables de cette communauté commencent à porter fruit. Le travail acharné des services de renseignements canadiens pour exposer cette menace à nos institutions a finalement éveillé la conscience collective face à ce fléau qui doit être exposé, quitte à enfreindre la loi sur les secrets officiels s’il le faut pour y arriver. Le gouvernement Trudeau, n’ayant jamais eu le courage de ses convictions, se laisse entraîner dans cette folie collective qui mènera sans nul doute à faire des victimes au nom de la protection de nos institutions démocratiques.
La coalition anti-Chine qui ne dit pas son nom a frappé un grand coup plus tôt cette année. Avec l’appui de médias déjà vendus à la cause, elle a réussi à mettre au centre des débats cette menace qui pèserait sur nos institutions dites démocratiques. Sentant la bonne affaire, le reste des médias et chroniqueurs a profité de cette occasion pour s’engager dans la brèche ainsi ouverte. Pourtant, la longue histoire de dérapages du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) et de son prédécesseur, le Service de sécurité de la Gendarmerie royale du Canada (SS-GRC), aurait dû mener ces mêmes médias à plus de circonspection, une qualité qui est vite mise en veilleuse lorsque la cible est la Chine. Pour cette coalition, étant dans la nature même du régime chinois de mentir pour arriver à ses fins, il n’y a aucun risque à colporter des informations dont la véracité est largement invérifiable : a beau mentir qui vient de loin.
Il y a longtemps que le SCRS enquête sur de présumés réseaux d’influence chinois au Canada. Ces efforts ont toujours été frustrés par le refus des gouvernements d’en tenir compte. On se souviendra du cas de Michael Chan en Ontario sous le règne de la première ministre libérale Kathleen Wynne et plus récemment de Vincent Ke sous le gouvernement conservateur de Doug Ford. Ces premiers ministres ne voyaient apparemment rien justifiant la sanction ou la mise à l’écart de ces prétendus agents travaillant pour le compte d’une puissance étrangère.
Il faut dire que le SCRS et la Gendarmerie royale du Canada (GRC) ont une sale réputation en ce qui concerne les minorités visibles et religieuses. L’histoire est là pour le prouver. Apparemment, de tels antécédents ne découragent pas les protagonistes. Bien au contraire.
Le SCRS a été créé en 1984 à la suite d’une série de scandales entourant son prédécesseur, le SS-GRC. Ce dernier avait fait l’objet d’une longue enquête de la commission McDonald chargée d’examiner certaines activités de la GRC. La commission McDonald était elle-même une réplique aux travaux de la commission Keable créée par le gouvernement québécois. Ces enquêtes avaient permis de mettre au jour toute une série d’activités illégales ciblant souvent le mouvement souverainiste au Québec. Sur la base de recommandations de la commission McDonald, le gouvernement fédéral avait procédé à la création du SCRS qui devait permettre d’éviter les débordements de son prédécesseur. À voir la série de dérapages commise par le SCRS au fil des ans, on se rend compte que les solutions proposées ont manqué leur cible.
Un examen de la longue liste des incidents à la légalité douteuse du SCRS nous permettrait de dresser un portrait peu flatteur de l’organisation et de conclure que celle-ci, dont la mission première est d’identifier les menaces à la sécurité nationale du Canada, se comporte de manière à mettre à mal cette même sécurité et les institutions démocratiques du pays en poursuivant des objectifs qui vont bien au-delà de sa mission, notamment en politique étrangère. L’espace ne nous permet pas de détailler tous les incidents controversés dans lesquels le SCRS a été impliqué. Cette constatation en dit déjà long sur la menace que représente le SCRS.
Permettons-nous néanmoins de relever certains faits de cette longue histoire d’abus qui suggèrent que ce ne sont pas des accidents de parcours, mais bien des pratiques acceptées dans le milieu avec l’appui tacite du pouvoir en place. Ce qui distingue la période actuelle de chasse aux sorcières chinoises actuelle de celle de l’époque de la lutte à la menace séparatiste, c’est que cette fois-ci cette répression se fait avec la connivence des médias bien établis.
Un examen des pratiques de la GRC et du SCRS tels que divulguées dans les rapports de commission d’enquête sous juridiction fédérale révèle certaines tendances dans les pratiques de ces agences qui ont en commun d’être truffées d’inexactitudes si ce n’est carrément de faussetés.
Ainsi le commissaire Dennis R. O’Connor a noté dans son rapport sur l’affaire Maher Arar (2008) que « l’information que la GRC a fournie aux autorités américaines sur M. Arar était inexacte, le dépeignait d’une manière injustement négative et exagérait son rôle et son importance dans l’enquête de la GRC » (p. 13). La communication de cette information aux autorités américaines a contribué au renvoi de Maher Arar, citoyen canadien d’origine syrienne, vers la Syrie où il a été soumis à la torture et détenu pendant près d’un an. Le commissaire O’Connor ajoute que le ministère des Affaires étrangères et du Commerce international (MAECI) n’a pas reçu l’appui de la GRC et du SCRS pour son initiative d’envoyer une lettre consensuelle dans laquelle le Canada demandait la libération de Maher Arar (p. 16). Le commissaire note finalement que des responsables canadiens « ont transmis de l’information confidentielle et parfois inexacte sur le cas aux médias dans le but de ternir sa [Arar] réputation ou de promouvoir leurs propres intérêts ou ceux du gouvernement ». Il est intéressant de noter que l’enquête de la GRC sur Arar était basée en partie sur des informations obtenues du SCRS et que le journaliste qui a rapporté des informations fausses sur Arar à partir de sources anonymes était un certain Robert Fife du Globe & Mail (p. 54).
Les enquêtes subséquentes sur les cas de trois Canadiens d’origine syrienne, Abdullah Almalki, Ahmad Abou-Elmaati et Muayyed Nureddin et du Canadien Omar Khadr ont tous révélé des irrégularités ou abus de la part de nos services de l’ordre canadien. Ces manquements à la déontologie la plus fondamentale ont coûté plus d’une centaine de millions de dollars aux contribuables canadiens et québécois. Et ce n’est pas tout. Nous pourrions payer encore beaucoup plus dans les années à venir.
Les prétendues révélations sur les activités d’ingérence de la Chine dans les affaires intérieures du Canada soulèvent des questions sérieuses sur leur bien-fondé. Des témoignages de hauts fonctionnaires du gouvernement canadien lors des audiences à Ottawa sur des allégations d’ingérence chinoise ainsi que l’enquête de David Johnston sentent le déjà-vu. Dans son premier rapport rendu public, Johnston note ce qui suit au sujet des allégations d’ingérence lors de l’élection fédérale de 2021 : il y avait une indication non confirmée selon laquelle un très petit nombre de diplomates de la RPC ont exprimé une préférence pour le PLC au détriment du PCC pendant l’élection de 2021. D’autres membres du personnel diplomatique avaient différentes opinions et préférences à d’autres périodes et dans d’autres élections. Toutefois, il n’y avait aucune indication que la RPC ait établi un stratagème pour faciliter l’élection d’un gouvernement libéral minoritaire en 2021 ou qu’il y avait une « détermination » que les conservateurs ne gagnent pas.
Cette conclusion du commissaire Johnston n’est pas la seule dans son rapport de 69 pages. Elle alimente la perception que le SCRS est motivé par des facteurs idéologiques plutôt que d’intérêt national. Considérant le passé de ce service de renseignement, cette conclusion ne donne pas à croire que les choses se soient améliorées.
Outre les doutes que soulèvent les antécédents du SCRS en matière d’espionnage et de contre-espionnage sur l’exactitude de ses dernières allégations, il y a d’autres raisons qui soulèvent le doute sur ces prétendues allégations. Ceux qui connaissent le moindrement l’historique des services de renseignement chinois savent que ceux-ci sont des maîtres dans le domaine de l’espionnage. En fait, la Chine est l’un des rares pays à avoir une tradition plus que millénaire dans ce domaine.
Par conséquent, il est plutôt surprenant qu’ils se soient laissés prendre de manière aussi facile par des agents canadiens qui, eux, bien au contraire, ne sont pas connus pour être très habiles dans ce domaine. Le commissaire Johnston soutient dans son rapport que des propos de diplomates chinois souhaitant la victoire des libéraux n’ont rien d’anormal et ne constitue pas par conséquent de l’ingérence.
Suggérons une hypothèse. Les services secrets chinois luttent depuis des décennies contre les opérations d’espionnage venant de l’étranger. Ces opérations ont souvent pour but de déstabiliser le régime chinois ou de le forcer à prendre des mesures qui le font apparaitre comme étant implacable devant toute opposition. Le cas des manifestations de Hong Kong en 2019 est patent à cet égard. Alors que le gouvernement chinois était sur le point d’adopter une loi lui permettant d’extrader des résidents de Hong Kong vers la Chine pour faire face à des accusations criminelles, un mouvement de protestation avait mis à mal la stabilité politique locale. Or, il avait été révélé à l’époque que des diplomates américains avaient été aperçus en conversation avec les manifestants pour leur fournir des conseils dans leur lutte contre les autorités. Le gouvernement chinois s’était bien gardé d’intervenir directement pour éviter que la confrontation ne tourne en un autre Tiananmen. La responsabilité de gérer la crise avait été laissée entre les mains de la police de Hong Kong.
Un autre exemple de possible ingérence étrangère ciblant la Chine pourrait bien impliquer le Canada lui-même. Lors de l’affaire Meng Wanzhou, le gouvernement chinois avait procédé à l’arrestation des deux Michaels, Michael Kovrig et Michael Spavor, pour avoir apparemment porté atteinte à la sécurité de l’État. Le gouvernement canadien avait dénoncé le geste à l’époque comme un acte de revanche contre le Canada pour son rôle dans la détention de Meng Wanzhou. Cependant, un examen des faits entourant l’arrestation des deux Canadiens soulève des questions sur le rôle joué par l’International Crisis Group (ICG), l’employeur de Kovrig à l’époque.
Avant de devenir conseiller principal (senior advisor) avec ICG en février 2017, Michael Kovrig avait été diplomate pour Affaires mondiales Canada (AMC) pendant une dizaine d’années dans la capitale chinoise (Beijing), à Hong Kong et aux Nations unies. Auparavant, il avait terminé des études de maîtrise en relations internationales à l’Université Columbia de New York et parlait couramment le mandarin. Il était donc bien au fait de la politique chinoise.
Selon un reportage de l’agence Bloomberg du 12 décembre 2018, Kovrig aurait pris congé d’AMC en 2017 afin de joindre ICG. Bloomberg, qui précise qu’il est toujours à l’emploi du gouvernement canadien, détient cette information d’un officiel du gouvernement qu’elle n’identifie pas. Cette information contredit ce que l’ICG rapporte dans son site internet où il est indiqué que Kovrig avait quitté AMC, suggérant qu’il n’y avait plus de liens entre les deux.
Lorsque Kovrig joint ICG en février 2017, l’organisation vient de déménager son bureau (2016) de Beijing à Hong Kong où les règles en place pour les ONG sont moins strictes, selon les dires du président d’ICG cité dans le South China Morning Post du 19 décembre 2018. En effet, la Chine vient d’adopter une nouvelle loi sur les ONG, Loi de la République populaire de Chine sur la gestion des activités des ONG étrangères en Chine continentale (ma traduction), contenant 54 articles. La loi prit effet le 1er janvier 2017.
Aux articles 16 et 17 de la Loi, il est stipulé que toute ONG doit coopérer avec le « partenaire social local », ce qui a pour effet de circonscrire les activités des ONG à un domaine en particulier. Même pour une ONG qui n’a pas de bureau en Chine et qui voudrait y mener des activités de manière temporaire, les règles s’appliquent. L’article 9 de la loi est très clair: il serait illégal pour une ONG de mener des activités en Chine sans d’abord s’être enregistré. Les termes de la loi sont très clairs également voulant que toute activité contraire à la sécurité nationale soit également visée (voir l’article 5 de la loi). ICG cherchait-elle à réduire son exposition aux effets de la loi en s’installant à Hong Kong alors qu’elle s’apprêtait à envoyer l’un de ses conseillers en mission de cueillette de renseignements en Chine ?
Rien n’a apparemment filtré dans les médias sur l’identité du partenaire local d’ICG et pour cause. Robert Malley, le président d’ICG, a déclaré au South China Morning Post et je cite : « Nous avons toujours été transparent à l’effet que nous ne sommes pas une ONG enregistrée et que nous voulons l’être ». Dans l’article daté du 12 décembre 2018 cité plus haut, l’agence Bloomberg cite un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères déclarant qu’ICG n’était pas autorisé à opérer en Chine. Nous avons donc ici une ONG qui, consciemment, envoie l’un de ses employés en Chine en contravention des règles du pays. Si cette information est révélatrice en soi, ce n’est pas tout.
Selon un article du média nationaliste chinois Global Times, en date du 1er septembre 2021, citant une source non identifiée, Kovrig serait entré en Chine se présentant comme un homme d’affaires entre 2017 et 2018 sous de fausse représentation. Ainsi, il aurait rassemblé une quantité importante d’informations avec l’aide d’associés à Beijing, Shanghai, Jilin, et ailleurs. L’information recueillie aurait été liée à la sécurité nationale. Le média ajoute que cette information aurait servi Kovrig à rédiger ses rapports. Cette information nous révèle donc des contradictions entre le statut de Kovrig chez ICG et le profil qu’il fournissait auprès des autorités chinoises. De plus, l’information du Global Times nous suggère implicitement que Kovrig était sous la surveillance des autorités chinoises depuis le jour où il a mis les pieds en Chine après avoir joint ICG. Et pour cause. À la lumière de ce que l’on sait d’ICG et de ses prétentions, la Chine ne pouvait qu’être soupçonneuse de ce conseiller d’ICG se présentant en hommes d’affaires sans avoir respecté les conditions d’admission au pays aux fins d’activités qui ne cadraient pas avec son statut allégué.
Plus tôt cette année, après les révélations des médias canadiens sur l’ingérence chinoise, l’ambassade de Chine avait répliqué de manière acerbe et sans détour. Il vaut la peine de citer le communiqué dans son entier :
Récemment, certains politiciens et médias canadiens ont mis en avant la soi-disant ingérence dans les élections fédérales et les affaires intérieures du Canada par les consulats généraux chinois. C’est de la pure calomnie et du non-sens total. La Chine le déplore et le rejette.
La Chine a toujours adhéré au principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des autres pays. Les consulats généraux chinois exercent leurs fonctions consulaires conformément à la Convention de Vienne sur les relations consulaires et à l’accord consulaire bilatéral entre la Chine et le Canada, qui est conforme au droit international et aux pratiques internationales, et est irréprochable.
Au fil des ans, une poignée de pays occidentaux, dont le Canada, ont constamment recherché la manipulation politique sur Taïwan, Hong Kong, le Xinjiang et d’autres questions connexes, tolérant et soutenant les activités séparatistes antichinoises et sapant ouvertement et secrètement la sécurité et la stabilité de la Chine. Ce sont des ingérences pures et simples dans les affaires intérieures de la Chine ! Avec des arrière-pensées, certains politiciens et médias canadiens ont rafistolé de faux rapports et répandu toutes sortes d’informations fausses. Ces actions ont sérieusement trompé et induit en erreur le public, empoisonnant l’atmosphère des relations sino-canadiennes. Il faut souligner que seuls ceux qui connaissent bien l’espionnage peuvent fabriquer les mensonges scandaleux rapportés dans les médias. Seuls ceux qui ont l’habitude de s’immiscer dans les affaires intérieures d’autres pays sont sujets à suspicion et préoccupés de feindre l’innocence et de traiter les autres de voleurs.
Les relations entre les pays ne peuvent se construire que sur la base du respect mutuel, de l’égalité et des avantages mutuels. Les relations sino-canadiennes ne font pas exception. La partie chinoise exhorte la partie canadienne à abandonner les préjugés idéologiques, à cesser immédiatement de stigmatiser les institutions et le personnel consulaires chinois qui exercent leurs fonctions normales, à cesser de calomnier et d’attaquer la Chine et à éviter de créer de nouveaux obstacles et problèmes pour le développement des relations bilatérales (ma traduction à partir de la version anglaise du texte).
Comme nous le disions plus haut, si la Chine est bien au courant des activités subversives menées par les services de renseignement étrangers dont le Canada, pourquoi ses diplomates n’ont-ils pas fait preuve de discrétion dans leur communication interne sachant qu’ils pouvaient être sous écoute ? Est-il possible qu’ils aient tendu un piège au SCRS afin de mettre le gouvernement canadien dans l’embarras et de faire perdre au SCRS toute crédibilité au moment opportun ?
Ce moment opportun pourrait bien venir dans les mois qui viennent. En effet, le gouvernement Trudeau, cédant aux pressions de l’opposition et avec son accord, a nommé la juge Marie-Josée Hogue à la tête d’une enquête publique sur les allégations d’ingérence étrangère. Les chroniqueurs et autres critiques de la Chine et du gouvernement Trudeau dans ce dossier ont d’abord crié victoire. Depuis sa nomination, le professionnalisme et la rigueur de la juge Hogue ont apparemment refroidi l’enthousiasme de certains critiques qui craignent qu’à l’issue de son enquête, la juge ne tire pas les conclusions recherchées. Déjà certaines de ces voix dénoncent la lenteur de la juge à procéder seulement après six semaines depuis sa nomination le 18 septembre dernier.
Comme nous l’ont démontré les enquêtes précédentes impliquant le SS-GRC et le SCRS, nous pourrions être témoins de rebondissements imprévus qui mettent à mal encore une fois le travail et les méthodes d’opérations de ces agences. La Chine pourrait ainsi avoir le dernier mot dans cette affaire. L’arroseur pourrait devenir l’arrosé. u
* Fonctionnaire fédéral à la retraite.


